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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 18:20

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 Marwal Marwan (Lubna Azabal) dans Incendies de Denis Villeneuve


Mercredi 20 novembre 2013, ARTE diffusait un film du canadien Denis Villeneuve, intitulé Incendies (2011). C’est seul qu’il a adapté la pièce éponyme de Wadji Mouawad. Et le dramaturge l’avait prévenu : « Tu vas devoir refaire le même chemin que moi et tu vas souffrir. »  Le travail de scénariste a consisté pour lui à « recentrer l’action sur les femmes en accentuant l’effet-miroir entre la mère et la fille. » Il a dû par ailleurs « épurer les dialogues et gommer la poésie magnifique de Wadji, optant ainsi pour davantage de naturalisme », ainsi qu’il le précise lui-même.

Ce long métrage m’a particulièrement impressionnée par la réflexion sur les horreurs de la guerre à laquelle il invite. D’emblée, le prologue est intrigant avec une scène qui présente des enfants dont on rase la tête et qui seront, on s’en doute, des enfants-soldats. Denis Villeneuve l’explique ainsi : « Je voulais débuter Incendies dans l’envoûtement, l’hypnotisme. La première scène devait plonger le public dans un ailleurs immédiat, le dérouter. L’énigme posée ici crée une tension qui propulse les scène suivantes. »

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Les jumeaux, Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin) et Simon (Maxim Gaudette)

L’action du film débute véritablement dans l’intimité feutrée du bureau du notaire Jean Lebel (Rémy Girard). Deux jeunes gens, les jumeaux Simon (Maxim Gaudette) et Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin), assistent à l’ouverture du testament de leur mère Marwal Marwan (Lubna Azabal), une Libanaise exilée au Canada depuis plusieurs années. A leur grand étonnement, ils se voient remettre par le notaire (chez qui travaillait leur mère et avec qui elle s’était liée d’amitié), deux lettres : l’une « pour le père » qu’ils n’ont jamais connu, l’autre « pour le fils », un frère dont ils ignoraient l’existence.

Alors que Simon veut rompre définitivement avec le passé,  sa sœur Jeanne décide de partir au Liban (le pays n’est pas nommé mais on le devine) pour entamer des recherches et respecter ainsi les dernières volontés de sa mère. Ce qu’elle y découvrira sur ses origines la contraindra à repenser complètement la personnalité de sa mère et sa vie douloureuse.

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Jeanne et sa mère Marwal à la piscine au moment de la révélation 

Le film est construit sur le procédé du flash back, les chapitres renvoyant aux noms des personnages et aux lieux tragiques où s’est joué leur destin. Le spectateur suit ainsi en parallèle la vie de Marwal Marwan et la quête de sa fille Jeanne. Si, au début, l’on se perd un peu dans les méandres de cette histoire complexe, on est bientôt saisi par l’enchaînement tragique des événements qui conduisent à la « catastrophe », au sens où l’entend le théâtre classique.

Dans cette terre aride, écrasée de soleil, l’affrontement entre milices chrétiennes et mouvements palestiniens entraînera l’héroïne sur un terrible chemin de croix. Celle qui avait oser aimer un musulman, que tueront ses frères, se verra mise au ban de sa famille après la naissance d’un garçon, marqué au talon par la grand-mère d’un signe distinctif. Alors que l’enfant, devenu « Nihad de mai », est confié à un orphelinat à Daresh, elle en perd la trace et devient journaliste.

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Marwal dans la prison de Kfar Ryat

Après plusieurs années, la guerre faisant rage de nouveau, Marwal Marwan, part en quête de son fils dans la zone des conflits. Mais l’orphelinat a été incendié par les factions musulmanes et elle ne le retrouve pas. Sauvée in extremis par la croix qu’elle porte au cou, elle assiste impuissante aux exactions et aux représailles atroces perpétrées par les milices chrétiennes. Menée par un esprit de vengeance, elle bascule dans le camp adverse, devient le bras armé d’un groupe musulman radical et tue un chef phalangiste. Emprisonnée durant quinze ans dans les geôles d’Etat de Kfar Ryat, elle devient « la femme qui chante », moyen désespéré qu’elle a trouvé pour résister à ses bourreaux et aux viols répétés d’Abou Tarek (Abdelghanour Elaaziz), un ancien tireur d’élite, lui aussi embrigadé jadis. Dans cette prison aura lieu l’impensable que Marwan Marwal ne découvrira que bien des années plus tard au Canada, où elle a été exfiltrée avec ses enfants. Elle en mourra.

Le réalisateur Denis Villeneuve a l’art de maintenir l’équilibre entre les deux parcours parallèles de la mère et de la fille qui marche sur ses traces. Sans manichéisme, il donne aussi à voir la complexité des cheminements de chacun, pris dans la tourmente et le chaos de la guerre. Nous sommes sans doute au Liban, mais ce pourrait être aussi bien la Syrie ou le Pakistan. Il parvient ainsi à faire de cette terre de combats un pays mythologique : « A qui appartient cette armée ? » s’interroge la chanson de Radiohead, « You and whose army ».  A travers la quête identitaire aveugle des jumeaux, il ressuscite aussi le mythe d’Œdipe, donnant à son propos une profondeur universelle.

Incendies 6

Avec le destin fracassé de Marwan Marwal, c’est celui de tout un peuple que Denis Villeneuve met en scène dans sa violence brutale, folle, et venue du fond des âges : des frères assassinent l’amant de leur sœur, des groupuscules masqués vengeurs mettent sans état d’âme le feu à un bus rempli de femmes et d’enfants, un sniper fou et endoctriné s’amuse à viser de très jeunes enfants. Mais, dans le même temps, avec la quête opiniâtre de Jeanne et de Simon, le réalisateur canadien montre que, par-delà le mal, il est sans doute possible d’accéder à une forme de pardon..

En dépit de la découverte progressive de l’horreur absolue, les jumeaux de Marwan (Simon rejoint sa sœur au Liban pour les ultimes révélations) exécutent jusqu’au bout les dernières volontés de leur mère. Ce qui avait commencé dans l’amour – par delà-le sang, le viol et l’inceste – s’achève dans la résilience et une forme de sérénité. « A quel prix ? » diront certains. Pourtant, au terme de ce film sans concession aucune, Marwal Marwan a enfin droit à une épitaphe sur sa tombe : « La vérité est faite, le fil de la haine est coupé. »

 

Sources : Allo-Ciné

Photos de Denis Villeneuve dans Allo-Ciné

 

 


 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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commentaires

mansfield 04/12/2013 21:52

Un film que je n'ai pas vu mais dont le cheminement décrit par vous est envoûtant, déroutant, difficile et libérateur. L'épreuve vécue jusqu'au bout, jusqu'au pardon, à la paix. Allègement,
résilience? Magnifiques trajectoires, des vies, des douleurs, des liens indéfectibles....

Catheau 07/12/2013 19:01



Le désir de savoir d'où l'on vient est ici un chemin particulièrement douloureux mais le film n'est pas pessimiste.



Carole 03/12/2013 20:38

Merci Catheau pour cette présentation encore une fois particulièrement précise et intéressante.

Catheau 07/12/2013 18:56



Merci, Carole, de votre fidélité à mes pages.



flipperine 03/12/2013 16:17

un film qui devait être dur

Catheau 07/12/2013 18:55



Le film montrait le fanatisme, l'embrigadement et ce à quoi ils conduisent. Amitiés.



Martine 02/12/2013 20:40

Que c'est dur!
Je ne crois pas que je pourrais supporter de voir un tel film. Bien que , comme d'habitude, vous racontez extrêmement bien
Bonne soirée Catheau
Martine

Catheau 07/12/2013 18:54



Très dur, en effet : ce film m'a marquée ! Les canadiens font souvent des films très intéressants. Amitiés.



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