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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 15:26

  Grande nature morte à la tête de veau, Sébastien Stoskopff,

Grande nature morte à la tête de veau, Sébastien Stoskopff, 1640

 

 

Sur le plat large que décore

Un cercle de persil nouveau,

Toute chaude et fumante encore,

Gît la triste tête de veau.

 

Elle gît, paupières fermées,

Blanche sur son oreiller vert,

Et de minuscules fumées

S’échappent du crâne entr’ouvert

 

Un réseau de petites veines

Qui se croise à son front pâli

Y sème de pâles verveines

Que la lumière encor pâlit.

 

La langue peu à peu gonflée,

En son bain de tiède vapeur,

Semble bleuâtre et granulée,

Le fin menton d’un vieil acteur.

 

Le dessus qui bâille révèle,

Sous la vapeur en fumée roux,

Les grains de riz de la cervelle

Et les cavités des os mous.

 

Deux roses, formant une aigrette

Sur l’ancre double des naseaux,

Semblent le panache ou la crête

De quelques fabuleux oiseaux.

 

… Le tête repose, lasse,

Sous les hauts flambeaux allumés,

Tandis qu’un rêve naît et passe

Devant ses yeux lourds et fermés.

 

Songes des natales prairies

Où folâtrent les jeunes veaux,

Où l’on entend les cris nouveaux

Des agneaux dans les bergeries.

 

Sa mère, l’ayant à son flanc,

Tournait un peu sa tête brune

En effleurant son ventre blanc

De ses cornes en demi-lune.

 

Il était roux et noir, portant

Au dos une tache jumelle

Et brusquait sa mère, en tétant,

De coups goulus dans la mamelle.

 

Au fond du pré les joncs pliés

Sifflaient au bord d’une rivière,

Des étincelles de lumière

S’accrochaient dans les peupliers.

 

… Sur le plat large que décore

Un cercle de persil nouveau,

Toute chaude et fumante encore,

Gît la triste tête de veau.

 

Gabriel Nigond, originaire de Châteauroux, est l’auteur, entre autres, d’un volume de vers intitulé  Novembre (1903) et d’un recueil de poèmes de guerre en langage berrichon, Le Livre de Thomas Gâgnepain (1919). Il paraît que c’était un excellent paysagiste et qu’il avait un sens du détail très marqué. La lecture de ce poème en est une preuve, qui décrit avec force détails réalistes ce plat, qui serait un repas de Noël traditionnel. Dans le Grand Dictionnaire de la Cuisine, Alexandre Dumas décrit neuf recettes, toutes différentes pour préparer la tête de veau. Elle se mange avec une sauce gribiche ou ravigote. Mais qui mange encore de la tête de veau ?

Dans L’Education sentimentale, Gustave Flaubert fait dire à un ex-délégué du Gouvernement provisoire : « C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier (jour de la décapitation du roi Charles Ier, une autre victime de la démocratie), des Indépendants fondèrent un banquet annuel où l'on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau en portant des toasts à l'extermination des Stuart. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. » Et de quoi vous ôter l’envie d’en manger à tout jamais !

 

Pour les Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Anne Le Sonneur :

Le repas ou un mets

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Jeanne Fadosi 05/02/2011 18:42


Il y a les inconditionnels de la tête de veau, dont je ne suis pas et ce poème si plein de détails suggestifs en effet signe la sensibilité du poète.


Catheau 06/02/2011 09:52



J'ai un souvenir horrifié d'une tête de veau (ou de vache), grouillante d'anguilles, me semble-t-il. C'était, si je m'en souviens bien, dans le film Le Tambour. Je crois qu'elle y
servait d'appât pour la pêche ! Merci, Jeanne, de votre visite.



Tricôtine 04/02/2011 22:45


Bonsoir Catheau.. pas fan de tête de veau ni de cochon côté culinaire ,mais j'aime la façon de décrire ce dont le pauvre veau peut encore songer, bien las ... ses ébats dans les prés et ses goulues
tétées. Merci c'est une très belle poésie picturale . :0)


Catheau 06/02/2011 09:58



La mélancolie du veau, seul un poète a pu y penser ! Merci, Tricôtine, de votre petit saut(é) chez moi.



Nounedeb 04/02/2011 17:36


Oui, on doute que l'auteur ait jamais eu envie d'en manger, à moins, comme cela se faisait dans mon enfance, qu'on ne l'y ait obligé...


Catheau 04/02/2011 19:15



Pour ma part, je n'en ai jamais dégusté et je ne le regrette pas ! A bientôt sur votre blog.



Lilie-Norlane 04/02/2011 10:01


Un étrange poème (pour moi)...


Catheau 04/02/2011 10:38



Pour moi aussi ! C'est un OVNI "poétique" !



Lenaïg Boudig 03/02/2011 23:31


Bonsoir Catheau. Si tant est qu'on ait eu envie d'en manger ... avant ! Merci de nous avoir fait lire ce poème édifiant et de nous plonger un tantinet dans notre histoire et celle de nos voisins
autour de cette malheureuse tête de veau.


Catheau 04/02/2011 09:14



Je me demande comment on peut être inspiré par une tête de veau ! Un texte qui vous donne l'envie d'être végétarien !



Les chemins d'Anne Le Sonneur 03/02/2011 21:42


La nuit est là, voyageant à travers les blogs. Et je voulais poser mes derniers pas ce soir sur l'une de vos deux "apparitions", une onde de douceur. Mes mots seront accueil mêlé du veau et de la
femme de Venise. La petite tête qui paraît, celle que l'on sacrifie... quelque part, au loin, le lent cheminement de l'escargot. Juste cela, l'accueil d'une respiration. Anne


Catheau 04/02/2011 09:09



Il est vrai que le poète fait ici du veau une sorte de bouc-émissaire. La tonalité de ce texte oscille entre émotion et comique : du burlesque sans doute.



Alice 03/02/2011 20:34


Triste sort de ce petit veau, l'auteur dissèque cette tête avec détails, enlevant tout goût à la tête de veau !


Catheau 04/02/2011 09:04



En poésie, il n'est point de sujet indigne, mais dans ce cas précis, je suis dubitative !



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