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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 09:13

John-Wiliam-Waterhouse-Hylas-et-les-nymphes-1896.jpg

Hylas et les nymphes, John William Waterhouse, 1896

 

 

 

Nuit rhénane 

 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire


Alcools, Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

 

 

Ce poème est un des plus célèbres du recueil d’Alcools. Inaugurant la série des neuf poèmes des Rhénanes, un recueil dans le recueil, il se met à l’écoute d’un autre texte, qui est la « chanson » d’un batelier ; chaque strophe reprendra le thème du chant, du carmen magique. Ce dernier est renforcé par la thématique du cercle, sous-tendue par le verbe « tordre » et le participe passé employé comme adjectif ,« repliées ». La circularité en est encore renforcée par la double occurrence du substantif "verre" au premier et au dernier vers.

Car c’est bien de charme dont il s’agit ici : charme délétère et mortifère des nixes et de la Lorelei, chères aux conteurs germaniques, et à Apollinaire lui-même. L’on sait que ces fées des eaux renvoient à Annie Playden, la gouvernante anglaise de la vicomtesse de Milhau, dont il tombera éperdument amoureux, mais que la violence de son amour effraiera. Incarnations magiques, ces sept fées (chiffre magique) aux cheveux couleur d’eau sont elles-mêmes parole, puisqu’elles « incantent l’été », un verbe employé ici transitivement.

Pour lutter contre l’envoûtement  des ces femmes des eaux,  le narrateur-poète exhorte d’autres femmes « blondes », celles-ci bien réelles, dont les tresses sages et « repliées » sont censées conjurer la magie de celles qui tordent leur libre chevelure.

Ce poème « fantastique », emblématique du titre du recueil Alcools, met en scène un poète enivré (vers 1, 9 et 13), qui délègue son ivresse au fleuve Rhin, et dont on ne sait s’il parvient à rompre l’enchantement. Le dernier et unique alexandrin de la fin du poème est problématique : ce verre brisé est-il le signe que le charme est rompu ? Ou ce rire n’est-il pas plutôt le rire diabolique des sirènes maléfiques ?

« Nuit rhénane » véhicule toute une thématique de l’inspiration, connotée bien sûr par le thème de l’ivresse poétique. Elle est renforcée par l’idée de miroitement et de reflet (vers 9 et 10) mais aussi par les termes « flamme » et « or » et l'homonymie entre les substantifs "verre" et "vers". Mais le discours poétique peut-il vaincre le charme en le nommant ?

On sera sensible enfin au traitement des sonorités, remarquable dans la troisième strophe. L’assonance en [i] y mime la tension extrême du poète en train de succomber à la magie mortelle, symbolisée encore par le magnifique néologisme qu’est ce « râle-mourir ».

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème : la superstition

 

 

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Published by Catheau - dans Jeudi en Poésie
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commentaires

Suzâme 20/09/2012 18:17

Goûter à son ivresse en saisissant comme vous le faites, ces quelques vers d'absolu et la partager avec nous en toute harmonie. Merci. Suzâme

Catheau 22/09/2012 08:59



Un poème qui a une place choisie dans ma petite anthologie personnelle. Amitiés matinales.



valdy 03/02/2012 22:04

J'ai volé à Apollinaire le verbe "incanter". Mais je n'ai pas osé lui prendre son "râle-mourir", cela se serait vu :))))
PS : j'ai adoré votre lecture analytique
Valdy

Catheau 05/02/2012 22:53



J'aime aussi ses "argyraspides" et lorsqu'il "se mélancolise"... Merci de vos visites amicales.



Alice 03/02/2012 10:59

On voit bien avec tes explications l'oscillation entre le bien et le mal dans ces rêveries ivres du poète, ses souffrances cristallisées dans le dernier vers.

Catheau 03/02/2012 11:51



Je ne voudrais pas qu'elles déflorent la lecture du poème mais ton commentaire m'assure du contraire. A bientôt, quand la neige aura fondu !



Mimi des Plaisirs 02/02/2012 21:55

Nous avons failli publier le même! mais je n'aurais pas nourri ma publication d'un commentaire aussi fourni et précis!
Merci pour cette relecture d'un poème que j'aime particulièrement et que dans une autre vie j'ai commenté moi aussi.

Catheau 03/02/2012 11:45



Auriez-vous été comme moi professeur de Lettres ? Mais comme vous le dites, c'était dans une autre vie !



Martine 02/02/2012 19:42

Bonjour Catheau,

toujours agréable d'apprendre quelque chose. Merci pour ce partage très intéressant
Bonne soirée à vous Catheau
Martine

Catheau 03/02/2012 11:44



Un poème, Martine, que je vous verrais bien illustrer de vos pinceaux. A bientôt chez vous.



Nounedeb 02/02/2012 16:19

Grand merci. Je retrouve les Nixen, chantées dans ce lied de Schubert: "Wohin"

Catheau 03/02/2012 11:42



Apollinaire a aussi chanté ces "nixes nicettes qui n'ont jamais aimé". Un même thème d'inspiration pour le musicien et le poète.



Monelle 02/02/2012 15:46

La superstition fait souvent partie des légendes !
Encore merci pour les explications qui suivent ce poème !
Monelle

Catheau 03/02/2012 11:41



Un texte de ma petite anthologie personnelle, que j'affectionne particulièrement.



libre necessite 02/02/2012 11:47

Légende et superstition cette méfiance des femmes des eaux , ces lavandières qui entrainent les soudards qui rentrent à la nuit en demandant de l'aide pour tordre le linge... Bises Dan

Catheau 03/02/2012 10:22



En Allemagne, en Bretagne, partout, la femme est maléfique. N'est-ce pas pour affirmer un pouvoir que les hommes lui ont toujours dénié ?



Malika 02/02/2012 10:02

J'aime cette poésie. Merci.

Catheau 03/02/2012 10:20



Apollinaire : un poète dont je ne me lasse pas. Je suis heureuse que vous l'aimiez, Malika.



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