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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 16:26

1897-la-mort-et-les-masques1 ensor 

                                                                     La mort et les masques, 1897, James Ensor.

Je devais avoir un peu plus d’une dizaine d’années, dans une de ces cités du nord de la France où, comme le chante Jacques Brel, « un canal s’est pendu ». C’était le temps du carnaval. Pendant plus d’un mois, la  ville et les communes avoisinantes y sont prises d’une frénésie dominicale, qui rappelle l’époque où les pêcheurs faisaient la foye, avant de partir pour six mois pêcher la morue en Islande.

Du notable à l’ouvrier, tout le monde se mêle à  la Vissherbende, la bande des pêcheurs. Souvent travestis en femmes, coiffés d’extravagants chapeaux à fleurs, auxquels pend une figue qu’attrapent les enfants, armés de parapluies démantibulés qui jettent leurs baleines vers le ciel désespérément gris, les cletchards battent le pavé flamand, en s’enivrant de chansons paillardes. Ils intriguent en allant sonner à la porte des uns, ils font halte chez les autres qui tiennent chapelle toute la journée et les régalent de bière, de soupe à l’oignon et de potschevleeshe.

Ce dimanche-là, mes cousins et moi, avec mon amie de coeur Ghislaine, nous nous étions retrouvés chez mes grands-parents pour regarder les carnavaleux de leur balcon. Ils habitaient place de l’Hôtel de Ville, un observatoire idéal, puisque, de la terrasse de la mairie, le Maire jette aux pêcheurs les kippers ou harengs, souvenir des temps d’autrefois. Malgré notre envie, nous avions l’interdiction formelle de nous mêler à la bande et ma grand-mère, en gardienne des bonnes moeurs, nous faisait prier chaque dimanche soir du Carême, pour tous ceux qui, sous le masque, commettent des péchés mortels pendant le carnaval.

Il y a peu, j’ai retrouvé par hasard une photo prise cet après-midi-là. Je l'ai regardée en tremblant. Je me suis revue, arborant un sourire qui se veut charmeur dans mon visage rond de petite fille heureuse, déguisée en Niçoise. Je porte un corselet de velours noir sur une jupe à fines lignes rouges que maman m’a cousus. Mon visage est ombragé par un joli chapeau de paille claire, cerné par un ruban de satin noir. La longue robe de soie grisée à la chinoise qu’a revêtue ma cousine, de deux ans plus âgée que moi, le maquillage charbonneux qui souligne ses yeux, la vieillissent et il me semble que je vois dans cette adolescente dégingandée la femme qu’elle est devenue. Mon cousin  s’est donné une dégaine de corsaire - Jean Bart oblige !- Une fine moustache dessinée au bouchon lui ombre la lèvre ; un foulard de pirate lui enserre la tête ; un anneau brille à son oreille. Il est chaussé de bottes, portées haut sur des collants gris, qui lui font des jambes toutes grêles. Quant à mon amie Ghislaine, je ne sais pourquoi, elle n’est pas déguisée. Elle regarde loin devant elle et semble à l’extérieur, comme absente de notre petit groupe. Derrière la porte vitrée qui donne sur le balcon, mes grands-parents, un peu flous, nous regardent, telles des sentinelles.

Observer le carnaval du haut de ce belvédère privilégié, c’était quelque chose de très excitant pour nous, enfants empêchés de participer à la bande. Nous étions à la fois dans la foule et en dehors d’elle. Et j’ai toujours aimé cette distance qui permet de voir sans participer, attitude qui est sans doute un peu celle du voyeur. Curieuse impression que celle d’y être et de n’y être pas !

Nous étions ainsi accoudés tous les quatre à la rambarde du balcon de ciment depuis environ une heure, tout au plaisir de détailler la multitude des masques qui déambulaient en braillant sous la conduite de Cô-Pinard, le tambour-major, flanqué de la cantinière, chargée de son tonneau de genièvre. Ma grand-mère venait de nous distribuer  des gaufres fourrées et des caramels Lutti, ceux qui ont un emballage blanc avec des lettres bleues.

Mon regard avide suivait dans la foule bigarrée deux masques, de dos, qui marchaient en cadence. Ce duo m’intriguait parce que j’avais l’impression que les autres masques se détournaient de lui ou reculaient à son approche. J’avais les yeux rivés sur la longue cape sombre de l’un d’entre eux et qui balayait le pavé inégal. En quoi donc ce personnage de haute taille, qui paraissait en imposer à tous, était-il déguisé ?

-         Regarde, Ghislaine, ce grand masque là-bas, à ton avis, il est déguisé en quoi ? demandai-je à mon amie avec qui je partageais tout. 

Elle n’eut pas le temps de me répondre. Comme s’il avait entendu ma question, le carnavaleux avait fait brutalement volte-face. Je poussai un cri inarticulé en crispant mes doigts sur le bras de Ghislaine qui se raidit. Le masque portait un habit collant, d’un noir de terril, sur lequel étaient grossièrement dessinés à la peinture blanche les os du squelette. Son visage aux traits fuligineux était une porte ouverte sur la nuit. De sa main gauche, il brandissait un os de plastique, de ceux que l’on donne à son chien pour qu’il s’y fasse les dents. Son comparse, qui était suspendu à son bras, s’était lui aussi retourné, emporté par un violent élan. C’était un homme aussi sans doute, qui avait revêtu une longue robe verte toute chiffonnée, comme au sortir d’un marécage. Son visage terreux, de la couleur de ceux que l’alcool empoisonne, était à demi caché par une longue perruque jaune, surmontée d’une couronne de pacotille. Tous les deux s’étaient avancés de concert sous le balcon, comme si nous les avions aimantés, et ils nous regardaient avec intensité. Derrière le tambour-major, les fifres s’étaient mis à jouer une sorte de marche funèbre. La foule poursuivait désormais sa déambulation sur un rythme sinistre, d’une lenteur de cauchemar.

C’est alors que, dans une sorte de rêve éveillé, je vis le masque à tête de mort lever la main droite. C’était Ghislaine qu’il désignait de son gant gainé de charbon. Sur le balcon, nous étions statufiés tous les quatre. Le masque se mit à compter lentement, en détachant avec ostentation chaque doigt de la main. Quand il fut arrivé à dix, il tint un instant- qui me sembla ne pas vouloir finir- ses deux mains ouvertes comme des soleils noirs. Il n’avait cessé de regarder Ghislaine. Mes cousins m’ont raconté plus tard que c’est à ce moment précis que je me suis évanouie.

L’éclatement alcoolisé d’un sucre camphré dans ma bouche me sortit de ma petite mort. J’étais allongée sur le canapé Louis XVI du salon de mes grands-parents. Ma grand-mère avait ouvert sa petite fiole d’eau de Lourdes et elle était en train d’en rafraîchir mon visage. Les rideaux de velours bleu avaient été tirés et la Cantate à Jean Bart, qu’accompagnaient les cuivres de la clique, parvenait assourdie à mes oreilles. Dans la pénombre, mes deux cousins, figés comme au garde-à-vous, me regardaient avec inquiétude. Mon grand-père, les bras immobiles sur les accoudoirs luisants du fauteuil à col de cygne, semblait désemparé. Quant à Ghislaine, assise à mes côtés sur un petit tabouret bas, son visage surtout me fit peur. Il était livide, des cernes y étaient apparus et une fine sueur perlait à son front haut.

Dix jours plus tard, elle était emportée par une encéphalite foudroyante.
Vous comprendrez peut-être pourquoi je hais les masques et les carnavals.
                                                             

la bande des pêcheurs gaston vinckle 1912


                                                                      La Bande des Pêcheurs, Gaston Vinckle, 1912.




Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy : Costumes et masques.
Mercredi 17 mars 2010. 














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