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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:20

 Eglon van der Neer 1675–80 Gygès et la femme du roi cand

Gygès et la femme du roi Candaule, Eglon van der Neer

 

Dimanche 13 novembre 2011, à 13h 30, lors de l’émission Philosophie sur Arte, Raphaël Enthoven et Pierre Cassou-Noguès (Mon zombie et moi. La philosophie comme science fiction) dialoguaient sur le thème de l’homme invisible. Ils ont réfléchi sur le roman de H. G. Wells, les films de James Whale (1933), de John Carpenter (Les aventures de l’homme invisible, 1992), la conception de Descartes distinguant l’homme invisible et l’homme intangible.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est l’analyse qui a été faite du tableau de Eglon van der Neer, intitulé Gygès et la femme du roi Candaule. Cette légende a connu de nombreuses versions (Xanthos de Lydie, Plutarque, Hérodote…) mais c’est sans doute celle qu’en donne Platon au deuxième livre de La République qui est la plus célèbre. Elle est passée à la postérité sous le titre de L’anneau de Gygès.

Gygès était un jeune berger de Lydie qui, à la faveur d’un affaissement de terrain, découvre au doigt du squelette d’un géant un anneau d’or. Ce dernier a la vertu de le rendre invisible lorsqu’il en tourne le chaton vers l’intérieur. Le jeune homme se sert de ce pouvoir pour commettre l’adultère avec la femme du roi Candaule. Il complotera ensuite avec elle pour tuer le roi et s’emparer du pouvoir. Platon use de cette fable pour discuter de la justice qui est le sujet essentiel de La République. Alors que Wells s’interrogeait sur une invisibilité métaphysique, Platon pose le problème dans la perspective de la morale : que ferions-nous si nous pouvions voir sans être vus ?

Le tableau de Van der Neer propose quant à lui la version d’Hérodote. La reine se déshabille dans sa chambre et elle voit Gygès caché (dans le coin gauche du tableau). Elle lui propose une alternative : où elle le met à mort à cause de son impudence ou il s’engage à tuer le roi Candaule, son époux. A droite de la toile, dans l'âtre, se trouve un chenet, surmonté d’une boule. Outre l’aspect éminemment phallique de celle-ci, on notera que la boule ressemble à un œil. Celui-ci met le spectateur dans la position même de Gygès, car nous aussi nous regardons la femme de Candaule dans son intimité.

A cette occasion, Raphaël Enthoven a rappelé la scène de L’Etre et le Néant de Sartre, dans laquelle le narrateur, croyant être seul,  regarde par un trou de serrure. Surpris par quelqu’un qui monte l’escalier, il retombe dans l’Etre alors qu’il était dans le Néant. Ainsi, nous regardons mais nous sommes aussi regardés et soumis alors à la réification. Nous sommes bien tributaires de l’identité que les autres nous accordent.

Les deux philosophes ont ensuite expliqué que l’expérience de l’invisible s’accompagne d’une sorte de folie voire de perte de responsabilité. Tel Gygès, l’homme invisible ne finit-il pas par commettre des crimes ?

En fait, pour être invisible, il suffirait de ne pas être vu. C’est ainsi que Le dernier des hommes de Murnau (1924) met en scène un homme qui, de portier respecté en uniforme qu’il était, subit un déclassement en devenant « homme-pipi ». Il est alors rendu invisible par l’indifférence et son invisibilité devient sociale. On le voit uniquement comme celui que d’habitude on ne voit pas.

Cette émission très stimulante pour l’esprit s’est achevée par l’évocation de l’œuvre de Ralph Ellison, Invisible Man, sur le thème du racisme envers les noirs américains et par celle de G-K Chesterton. Cette dernière traite du crime commis par un facteur qui est entré dans un immeuble mais que personne n’a vu. Lui, c’est personne !

Grâce à cette émission, j’ai donc appris que ce thème surprenant de l’homme invisible, à mi-chemin entre l’absence et la présence, est aussi vieux que la philosophie elle-même.

 

 


 

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Published by Catheau - dans Télévision
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