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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 23:03

 

 fort gardel traveler55 virtualtourist

Fort-Gardel. Les 10 et 11 avril 1913, le capitaine Gabriel Gardel, grand-père de Louis Gardel,

avec cinquante spahis, y arrêta une grosse harka du sultan Ahmoud.

(Photo Virtual tourist)

 

 

Lire Fort-Saganne de Louis Gardel, c’est entrer dans le rêve fracassé des bâtisseurs d’empires. Ce roman se passe en effet entre 1911 et 1915, au moment où les Touaregs qui s’étaient ralliés à la France en 1904 ne répondent plus aux messages et désertent, tandis que le chef sultan Ahmoud prépare une offensive à partir de Ghât, derrière la frontière tripolitaine. Le but pour l’Armée coloniale est alors d’occuper au plus vite le Tassili pour y asseoir sa domination sur les tribus Ajjer. Mais la  Grande Guerre sonnera le glas de l’expansion coloniale.

Le roman est l’histoire d’une jeune lieutenant ariégeois, d’origine paysanne, Charles Saganne. En quinze chapitres, le récit mêle une narration à la troisième personne à des lettres du héros à sa famille et à des pages de son journal. De l’école des enfants de troupe de Saint-Hippolyte-du-Fort aux tranchées de la Grande Guerre, en passant par le désert du Sahara, on suit le destin de cet homme jeune, épris d’aventures, qui connaîtra son heure de gloire à Esseyène, dans la nuit du 10 au 11 avril 1913, en affrontant au cours d’un combat mémorable les troupes rebelles d’Ahmoud. Un fait d’armes qui lui permettra d’entrer dans la légende targuie. Titulaire de la Légion d’honneur à vingt-sept ans, il pourra alors enfin épouser Madeleine de Saint-Ilette, le 2 juillet 1914. Après la mort de son frère Lucien au front, il combattra  lui aussi les Allemands et mourra au lazaret de Hann-Munden, alors que le prêtre lui apprend que sa femme attend un enfant.

Le parcours de cet officier amoureux du désert nous fait rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleurs, que Gardel décrit avec un remarquable art du portrait. Entre les politiques à Paris, « tous ces assis », et les militaires sur le terrain, le fossé est grand. Ainsi le colonel Dubreuilh, qui ambitionne de « devenir le plus jeune général de France », est persuadé que la prise de Ghât est la clé de la paix au Tassili alors que Bertozza, « grand cumuleur de mandats, bruissant comme un bourdon », qui pressent la menace de la guerre, pense que le « temps des aventures est passé.

Dans ce désert, qui peut procurer aussi bien un sentiment de « haute paix » que de « monotonie harassante », Saganne côtoiera le pire comme le meilleur. Les officiers des Affaires indigènes « à la mentalité de ronds-de-cuir », les coloniaux d’Afrique « zèbres qui ont besoin de l’étrille », le maréchal des logis alcoolique Vulpi, « vingt ans de Sahara. Deux fois cassé de son grade », le médecin Courette qui joue du violoncelle sur son chameau, René Hazan, l’interprète juif, qui ressemble à un lettré musulman, le capitaine Flammarin persuadé que même les Arabes qui [les] aiment [les] détestent », le brutal capitaine Baculard d’Arnaud, « gaillard à l’intelligence épaisse ». Aux côté  d’Embareck le « grand raconteur d’histoires », le noble Moussa Ag Amastane, le gentil Sama, il découvrira l’hospitalité, la fierté et le courage des Touaregs.

Il rencontrera aussi Charles de Foucauld, « homme admirable » à « l’humilité terrible », qui lui dira : « Cher monsieur Saganne, que vous le vouliez ou non, vous êtes un chercheur d’absolu ».

Pour moi, en effet, plus qu’une épopée guerrière, ce roman est davantage l’histoire d’un homme miné par une sorte de mal être, par le « taedium éternel, l’ennui [cette] maladie glissée partout, empoisonnant toute joie, entravant toute étude, désespérante ».

L’ennui est en effet « l’ennemi le plus redoutable » du jeune officier, ainsi qu’il l’écrit à son frère Lucien. C’est ce sentiment « accablant » qui, à Djelfa, le centre administratif où il est en garnison, le fait « s’abîmer dans l’inaction jusqu’à la nausée ». Sentiment que réactivent aussi les longues marches dans le désert à dos de chameau où l’on avance « comme dans un cauchemar », les crises de « grinche du Sud » où l’on se dit « qu’aucune cause ne justifie aucun acte », et la liberté de « réaliser toutes [les] fantaisies » dans un univers dont Courette, le médecin, dit qu’il les « rend tous malades ».

C’est un personnage complexe qui interdit à son frère d’épouser la femme qu’il aime et qui portera à jamais la culpabilité du suicide de celle-ci : « Il est coupable, irrémédiablement. Il a fait le mal absolu, celui pour lequel il n’y a ni excuse ni pardon. » C’est encore un amoureux que la journaliste Louise Tissot révélera à lui-même. Et quand il pensera à elle, en évoquant les trois objets qui la lui rappellent, il se dira : « Ces trois objets ont plus d’importance dans mon histoire (ma vraie histoire, celle qui court sous ce que je montre et ce que je fais) que mon entré à Saint-Maixent. » C’est enfin un rêveur qui ne souhaiterait qu’une chose, devenir colon au Maroc : « Une mule, une pioche, une gandoura : du lever au coucher du soleil défricher la terre, creuser le puits, planter. Le soir, se reposer, attentif au soir. Manger quand il a faim, auprès d’une petite fille silencieuse. Approcher le sommeil, y tomber. »

Après la mort de son frère au front, il obtiendra aussi de partir combattre les Allemands. Il dira alors : « Quand il y a trop de morts, je ne vois plus qu’eux. Des milliers de cadavres, c’est monstrueux. » Blessé à mort, comme le Targui Takarit, « il fera, contre tout espoir son devoir d’homme ». Au moment de mourir, ce qu’il revoit, « ce sont les moments vides : les lentes méharées, les attentes, les rêveries près des feux de bivouac ». En cet instant ultime, il considère que « ses exploits[…] ne lui ont rien appris » et que « cet héroïsme contre nature ne lui est d’aucun secours ». Alors qu’il retrouve « amplifiée, cette sensation de basculer vers le sol qu’il éprouvait quand, sous lui, le chameau s’agenouillait pour la halte », il comprend qu’il doit découvrir « un mot qui signifie à la fois « je vous remercie » et « je vous demande pardon ». Il mourra en le prononçant.

Alors, est-il un « formidable héros », ce Saganne, comme le dit la préface de l’édition Points ? L’héroïsme, il en a fait le tour, il en a vu les écueils, celui qui déclare à son ami René Hazan : « Mais tu sais, René, je ne pourrais pas recommencer, même avec l’assurance de la croix au bout, et de Madeleine en prime ! » Frère à sa manière du lieutenant Drogo du Désert des Tartares, autre roman du désert, il comprend sans doute comme lui que toute cette aventure n’a été qu’un « divertissement », avant l’ultime rendez-vous avec la Mort.

 

 

Fort-Saganne, Louis Gardel, Points, 1980

 


 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Monelle 06/03/2012 10:04

Bonjour Catheau,
Pour une fois, je n'ai pas lu en entier mais juste le début qui m'a donné envie de lire le livre que j'espère trouver à la médiathèque, si oui, je reviendrais donner mes impressions, sinon je
lirais votre billet en entier !
Bonne journée
Monelle

Catheau 09/03/2012 11:21



J'espère que vous le trouverez, Monelle. C'est aussi le roman d'une filiation. A bientôt.



Sylvie 05/03/2012 08:57

merci pour cet extrait
bon début de semaine
bizz
sylvie

Catheau 09/03/2012 11:20



Merci, Sylvie, de votre passage. Pour ceux qui aiment le désert... et les autres.



libre necessite 05/03/2012 06:10

J'aurais vraiment du lire le livre plutôt que de voir le film où la personnalité de Depardieu semble écraser toutes les finesses dont vous parlee dans le texte. Certainment bon acteur ce depardieu
mais sa nature généreuse et débordante ne convient pas à tous les rôles. Bises Dan

Catheau 05/03/2012 09:14



Je n'ai pas vu le film, mais je le verrais bien après avoir lu le roman (quoique je n'aime guère les films avec des acteurs trop connus : on les voit toujours derrière leur personnage).
Amitiés. 



Martine 05/03/2012 03:45

Bonjour Catheau,

Une histoire que j'avais apprécié: des couleurs, des parfums, une sacrée galerie de portraits. Une roman qui marque.
Merci pour ce magnifique compte-rendu
Bonne semaine à vous

Martine ( suis moins présente car en plein travail à l'atelier)

Catheau 05/03/2012 09:11



Une belle découverte pour moi que ce roman, qui ne me tentait guère, et que j'ai lu dans le cadre de mon groupe de lecture. Le thème, cette année, en est le roman historique. A bientôt, Martine.



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