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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 23:00

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Le hall de l'hôtel des Roches Noires à Trouville-sur-Mer

 

Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras est la version romancée de La Maladie de la mort, une pièce de théâtre. Parue en 1986 aux Editions de Minuit, elle est dédiée au dernier compagnon de l'écrivain, Yann Andréa. Le lieu, la Normandie, et particulièrement l'hôtel des Roches, le personnage masculin, un homosexuel, la présence obsédante de la mer, y apparaissent comme autant d'éléments autobiographiques.

Dans le cadre d'une soirée d'été qui "serait au coeur de l"histoire", à l'origine, et un peu comme dans Moderato Cantabile, il y a un cri, qui résonne, ici dans un hall d'hôtel. Cri mystérieux qui porte en germe tout le récit : "Quelqu'un avait crié à un certain moment, mais à ce moment-là du cri, il ne l'avait pas encore vu. Il ne sait pas si c'est lui qui a crié. Il n'est même pas sûr que ce soit un homme qui ait crié... Non, à y penser, ce cri ne venait pas du hall mais de beaucoup plus loin, il était chargé d'échos de toutes sortes, de passé, de désir..."

C'est autour de ce cri étrange que se structure l'histoire, ou les histoires, d'amour de l'oeuvre. Celui qui a "les yeux bleus cheveux noirs" et "le teint blanc des amants" s'en est allé, a disparu de la vie des deux protagonistes. Il confère au récit sa tonalité si particulière qui est enclose dans le titre : "Les cheveux noirs font les yeux d'un bleu indigo, un peu tragique aussi, c'est vrai ..." Personnage en creux, être de fuite, il a sans doute été aimé et par l'homme et par la femme. Lui, il est dans "l'appareil des habits d'été, trop chers, trop beaux... autour des yeux des restes de khôl bleu." Elle, elle porte "des tennis blancs, des vêtements de coton également blancs, un bandeau bleu sombre." Le premier fait ainsi à la seconde une bien curieuse demande : venir chaque soir dans une chambre. En proie à un de "ces chagrins mortels", il lui dit : "Reste avec moi." Elle s'allongera à ses côtés, le visage recouvert d'un foulard de soie noire : "- La soie noire, comme le sac noir, où mettre la tête des condamnés à mort."

Il ne l'aime pas, elle ne l'aime pas, perdus qu'ils sont tous deux dans le souvenir, ou l'oubli, du jeune homme disparu : "Elle lui dit que c'était cet amour, celui pleuré par eux deux ce soir-là, qui était leur véritable fidélité à l'un et à l'autre, cela au-delà de leur histoire présente et de celles à venir dans leurs vies." Et pourtant, le désir - et l'amour - vont naître entre eux, un amour de douleur, un amour d'absence, un amour innommé, mais un amour quand même : "Elle lui dit que depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas." Dans sa Lettre  à la presse, Duras précise à cet égard : "C'est l'histoire d'un amour, le plus grand et le plus terrifiant qu'il m'a été donné d'écrire. Je le sais..."

Tout l'art de Marguerite Duras est là, dans cette manière inimitable de donner vie à des personnages improbables pris dans des situations à haut risque. La particularité du texte tient en outre au fait que l'histoire est entrecoupée d'indications scéniques, disposées en retrait, pour des acteurs qui auraient à jouer cette histoire : "Les deux héros de l'histoire occuperaient la place centrale de la scène près de la rampe. Il ferait toujours une lumière indécise, sauf à cet endroit du lieu des héros où la lumière serait violente et égale." Autour, les formes vêtues de blanc qui tournent." Une sorte de mise en abyme, comme un écho supplémentaire encore à La Maladie de la mort, texte de théâtre dont ce livre est la reprise.

Dans cet ouvrage au charme étrange et délétère, les personnages parlent et pleurent "le chagrin mortel de la nuit d'été" : "[...] Et puis elle l'embrasse et il pleure. Quand on le regarde très fort, il pleure. Et elle pleure de le voir." Ils sont tout entiers dans le souvenir d'un amour plus grand qu'eux, dans la douleur de l'avoir perdu : "Elle veut entendre comment il aimait cet amant perdu. Il dit : "Au-delà de ses forces, au-delà de sa vie..." Ils sont tous les deux en proie au désir inextinguible de retrouver la force de la jouissance passée. Et, paradoxalement, c'est en demeurant comme des gisants dans la chambre, tels Tristan et Yseut dans la forêt du Morois, qu'ils vont accéder à une autre forme d'amour.

Cet ouvrage me paraît illustrer au plus près la magie de l'écriture de Duras, comme en apnée, avec ses phrases brèves, ses répétitions, ses tournures syntaxiques et sa ponctuation surprenantes. On ne peut qu'être sensible à cette atmosphère envoûtante, " à cette fatigue insurmontable à la fin de la nuit, à cette désolation, à cette histoire sexuelle qui font les yeux tout avoir vu du monde." A ces paradoxes, tels ceux qui décrivent "un amour qui a un commencement et une fin inoubliable alors qu'on l'a oublié, je ne sais plus".

Echo à une pièce de théâtre, Les yeux bleus cheveux noirs est aussi une réflexion sur l'acte d'écrire. Sans doute Marguerite Duras se cache-t-elle derrière le personnage féminin, elle qui écrivit plusieurs oeuvres dans cet hôtel normand qui est le décor de son livre. On lit en effet : "Elle dit qu'un jour elle fera un livre sur la chambre..." Et la femme de demander à l'homme : "L'étranger, pour quoi faire ? Il ne sait pas, peut-être rien, peut-être un livre." Et ailleurs encore : "- Dans le livre on écrira : Les cheveux sont noirs et les yeux sont de la tristesse d'un paysage de nuit."

Pour l'auteur, la vie est toujours histoire à écrire : "Le tout de la chambre, du temps, de la mer, est devenu histoire." La vie est enclose dans le livre : "Elle dit qu'ils sont de même que s'ils étaient retenus ensemble dans un livre et qu'avec la fin du livre ils seront rendus à la dilution de la ville, de nouveau séparés." Ici, tout est langage et écriture : "Elle lui parle de ce mot. Ce mot était un nom dont elle l'avait appelé lui et dont lui l'avait appelée en retour, ce dernier jour. C'était en fait son nom à lui, mais déformé par elle. Elle l'avait écrit le matin même de son départ face à la plage vidée par la chaleur."

Pour Marguerite Duras, "on n'est personne dans la vie vécue, on n'est quelqu'un que dans les livres". Entre mémoire et oubli, entre désir et pulsion de mort, ce récit d'amour en bleu, blanc et noir nous le dit magnifiquement.

 

 

 

 



 



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Published by Catheau - dans Lectures
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Carole 08/06/2014 02:13

Votre compte-rendu est précis et magnifique comme toujours. Mais Duras m'a toujours posé problème. C'est un écrivain qui me met mal à l'aise par son "hypersentimentalisme débordant", si je peux
risquer l'expression. Je n'ai jamais très bien su expliquer cela d'ailleurs.

Catheau 09/06/2014 19:35



C'est tout à fait juste : je ne sais plus quel critique n'allait-il pas  jusqu'à parler de Delly à son sujet ? Mais son sentimentalisme débouche sur le tragique de la vie et c'est cela que
j'aime en elle. Merci de vos commentaires toujours éclairants.



Martine 07/06/2014 22:01

Cela fait très longtemps que je n'ai lu un livre de Marguerite Duras. Vous me donnez envie de m'y replonger. Merci Catheau
Douce soirée à vous

Catheau 09/06/2014 19:33



C'est le centenaire de sa naissance et l'occasion nous en est donnée avec nombre d'ouvrages sur elle et de rediffusions de ses films à la télévision. Bonne semaine à vous, Martine.



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