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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 13:23

 

Dans ses yeux

  Benjamin Esposito (Ricardo Darin) 

et Irene Ménendez-Hastings (Soledad Villamil)

 

 

« Une enquête à résoudre, une histoire à écrire », c’est ainsi que la bande-annonce du premier long métrage de Juan José Campanella en présente le thème. Le film associe en effet très habilement deux périodes temporelles qui s’interpénètrent par d’incessants allers et retours entre le passé et le présent.

Le spectateur fait ainsi la connaissance de Benjamin Espósito (Ricardo Darin), un inspecteur-enquêteur qui eut à résoudre dans les années 70, à Buenos-Ayres, l’énigme du viol et du crime particulièrement atroce d’une jeune institutrice et dont le souvenir le hante. Désormais à la retraite, et pour exorciser ce souvenir (« Je veux tout comprendre » dit-il), il entreprend l’écriture d’un roman qui en retrace l’histoire. Ce faisant, il part en quête d’un amour perdu, celui qu’il éprouva pour sa collègue de travail et supérieure d’alors, la greffière en chef, Irene Menéndez-Hastings (Soledad Villamil), et qu’il retrouve à cette occasion. Contraint de remonter le temps, il se voit replongé dans l’Argentine corrompue d’avant le coup d’Etat militaire de 1976.

Juan José Campanella explique ainsi son propos : « Mon but était de poser cette question : cet homme qui marche vers nous, que sait-on de lui ? Qu’apprendrait-on de lui si on avait tout à coup un gros plan sur ses yeux ? Quels secrets nous raconteraient-ils ? » Les regards tiennent ainsi une grande place dans ce film : regard bleu tout plein d’amour non-dit d’Espósito pour Irene ; regard velouté et embué de la jeune femme qui n'ose s'avouer sa passion ; regard intérieur du mari de la victime, Ricardo Morales (Pablo Rago); regard sans vie du violeur Isidoro Gómez (Javier Godino), devenu spadassin à la solde du régime. C’est d’ailleurs en observant attentivement un album de photos qu’Espósito sera mis sur la piste d’un assassin qui ne quitte jamais des yeux celle qu’il désire et sa future victime.

Dans une interview, Campanella insiste sur le fait que les yeux sont la seule chose qui différencie les films des autres formes narratives. Le cinéma est ainsi cet outil fantastique qui permet de montrer de très près le regard des acteurs. Selon lui, ne pas utiliser cet outil, c’est oublier la nature première du cinéma, dont le grand pouvoir réside dans le fait de réussir à dévoiler l’âme humaine à travers les yeux des comédiens.

Car ce long métrage est aussi un grand film d’amour- "Dans ses yeux l'amour à l'état pur", dit l'enquêteur du mari de la victime- et une méditation sur le temps. Le metteur en scène admet que la seule chose qui lui plaise dans le fait de devenir adulte, c’est qu’on a la possibilité de regarder en arrière. La mémoire est bien ce moyen qui donne l’occasion de se retourner sur son passé, d’analyser ce que l’on est devenu par rapport à ce que l’on a vécu. Si la force du souvenir et la recherche de la vérité permettent à Espósito de réaliser l’amour inabouti de sa jeunesse, la mémoire de l’amour d’autrefois demeurera pourtant une prison pour le mari de la victime, lui que  « la mort de sa femme a rendu prisonnier pour l’éternité ». A cet égard, la fin inattendue du film est particulièrement révélatrice.

 

dans ses yeux 3

Benjamin Esposito (Ricardo Darin) 

et Ricardo Morales (Pablo Rago)

 

Un autre intérêt du film réside dans le traitement des personnages secondaires, tous très bien campés et d’une grande crédibilité. On n’oubliera pas la composition de Guillermo Francella, célèbre acteur comique, dans un rôle inattendu, celui de Pablo Sandoval, l’ami fidèle de l’inspecteur. En dépit de son alcoolisme et de ses maladresses, il le mettra sur la piste du coupable: « Un homme peut tout changer dans sa vie, mais il ne peut pas changer de passion ! ». Quant à Javier Godino, il est impénétrable dans un personnage de petite frappe, sûr de son impunité.

Campanella dit avoir été très marqué par les personnages dramatiques ou comiques des films italiens, et dans lesquels n'existe pas le stéréotype du flic ou de la femme fatale. Son film est par ailleurs un subtil alliage de passages noirs et de moments drôles où l’on se prend à rire. L’idée lui plaît d’une histoire dans laquelle des gens ordinaires sont coincés dans un film noir.

C’est vraiment la gageure de ce film d’être à la lisière de différents genres cinématographiques (le thriller psychologique, le film noir, le drame romanesque), pari risqué et parfaitement tenu pour cette œuvre de réalisation « classique », adaptée du roman d’Eduardo Sacheri, El Secreto de sus ojos. Le metteur en scène reconnaît lui-même que son film présente nombre de  facettes, que les thèmes et les angles en sont très variés. Il avoue avoir mis un an pour se décider à adapter cette histoire, avant de réaliser qu’elle touchait à nombre de choses différentes et permettait de multiples analyses. Dans ses yeux a obtenu l’Oscar du Meilleur Film Etranger le 07 mars 2010, alors même qu’il était en lice avec Le Ruban blanc de Haneke et Un Prophète d’Audiard ; c’est dire la qualité d’un film hispano-argentin qui ne se trouve jamais là où on l’attend !

 

Dans ses yeux 2

  Irene Ménendez-Hastings (Soledad Villamil)

et Benjamin Esposito (Ricardo Darin)

 

 

 

Mercredi 23 juin 2010

 

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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