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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 17:03

  basho 2

Matsuo Bashô (1644-1694)

 

Mercredi 19 janvier 2011, Alain Veinstein recevait Yves Leclair dans son émission Du jour au lendemain, à 23h 30, sur France-Culture. Le poète angevin y parlait de son dernier livre, Orient intime, publié aux éditions de L’Arpenteur. Une occasion rare, au cours de la nuit qui s’avance, de faire plus ample connaissance avec un poète discret et lumineux.

Orient intime est un journal poétique : une appellation que l’on donne à plusieurs de ses livres, et, selon lui, le lieu privilégié de la poésie. Il reconnaît cependant qu’il faudrait davantage parler de poésie dans la prose plus que de poésie pure. Ce type d’œuvre est sans prétention poétique, telle qu'on entend le terme au sens propre.

Evoquant son Manuel de contemplation en montagne (2005), qu’on peut rapprocher de cette forme particulière, il rappelle qu’il est construit en trois parties (« Matin », « Midi », « Soir »), et qu’il relate l’expérience contemplative et méditative d’un séjour en montagne. C’est le journal « concentré » d’une journée idéale. Pour ce qui est de Bâtons de randonnée (2007), il s’agit d’un journal mensuel, dont chaque chapitre correspond à un mois de l’année et reflète la couleur du mois vécu. On peut davantage y voir un parallèle avec une œuvre versifiée. Quant à L’Or du commun (1993), ce sont bien des poèmes circonstanciés. Orient intime associant la méditation, la contemplation et la promenade, se situerait ainsi dans la veine du Manuel.

Si le titre peut apparaître énigmatique à certains, il reflète le sentiment qu’il existe un Levant intime de l’Etre, un matin du monde. A l’instar de Michaux, le poète part en pèlerinage pour retrouver cette lumière première. Tout en reconnaissant que l’on puisse se consacrer à l’obscurité et qu’il n’est pas un naïf, Yves Leclair affirme que des « poteaux d’angle » existent en chaque être. Cette part d’enfance, cachée par les soucis, les encombrements de la vie, cet angle de lumière, il en faut retrouver la clarté première.

Le travail se fait plus facile au fur et à mesure qu’on avance. A une époque de nihilisme ambiant, il importe de rappeler qu’il y a une lumière, un visage autre. Bouleversé par l’œuvre d’Emmanuel Lévinas, Yves Leclair dit avoir trouvé une orientation de son être à travers l’étranger, l’humanité. Cette attitude qui est la sienne veut s’opposer aux modes d’exclusion du monde actuel, dur, désespérant, qui ne semble pas avoir tiré un questionnement des événements tragiques du passé. Le fait que des gens cultivés aient pu devenir des barbares est un paradoxe qui lui échappe totalement. Et s’il ne s’agit pas d’enseigner une morale, il faut néanmoins effacer la peur de l’Autre. Une entente doit être possible, sinon nous courons à notre propre destruction.

Dans orientation, il y a orient et l’Orient extrême, c’est l’intime. Il faut avoir la force de ne rien attendre pour tout accueillir. Le grand lecteur de philosophie bouddhiste et taoïste qu’est Yves Leclair évoque ces trois Orients qui convergent. Parti de l’Extrême Occident, il se dirige vers l’Orient extrême, orientation qui est la plus proche de ce qu’il vit. Il s’agit de l’acte qui consiste à faire le vide en soi, un acte parfois subi au début. Mais, grâce à ce travail négatif, apparaît le visage de l’Autre, en même temps que la Poésie. Ainsi, l’ascèse conduit à l’apparition.

C’est dans cette pleine présence que naîtra l’échange, la vraie parole, où l’écriture doit trouver sa place. Yves Leclair considère qu’il mène une vie quasi monacale mais qu’il n’est pas un moine. Tout en ayant une vie de famille, il consacre beaucoup de temps à la lecture et à la contemplation, activités silencieuses qui peuvent rappeler le silence des moines ou la lecture dans un couvent. Il mène une vie ordinaire, revendiquée comme telle. Elle devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant, la fraîcheur de l’Etre.

C’est cela qu’exprime le chapitre intitulé « Le syndrome de Robert Walser ou Voie de disparition ». En récrivant une lettre de cet écrivain-phare, « un homme tout simple », le poète dit haut et fort cette volonté de se fondre dans la nature, comme lui dans la neige. C’est un des plus beaux voyages que cette manière de disparaître dans un univers blanc, qui correspond si bien à ce personnage.

Cette blancheur, c’est aussi celle de la page. Grâce aux mots, vestiges éphémères de la disparition, le poète accepte de disparaître. Et, s’il aime le beau style, tout en n’ayant pas le culte du langage,  il place l’existence d’autrui au-dessus des mots. Ceux-ci ne sont que moyen et non pas fin en soi. Yves Leclair avoue être plus sensible à la musique des mots qu’aux mots eux-mêmes. Il obéit plus à la musique et il écrit à l’oreille. Il enlève beaucoup afin de faire naître une parole épurée. Lui qui, en même temps que les Lettres, a fait aussi des études de Musique a très vite constaté qu’il n’avait pas le génie (la fibre) d’un grand musicien. Mais il lui est demeuré cette oreille musicale.

Pour le poète, le mot apparaît quand quelque chose disparaît et « on n’écrit que par contumace ». La douleur de l’écriture consiste à écrire sur l’absence. C’est la disparition qui rend nécessaire l’écriture. Celle-ci est donc résurrection. Elle est maladie de la mémoire et santé de l’oubli. Car la mémoire est pathogène et tout est voué à disparaître. Que l’on soit un grand écrivain ou non, on ignore ce que sera le futur.

Avec le blanc, parfois on s’absente de l’écriture pour se consacrer à l’observation. C’est ce que dit le passage où le poète évoque une pie, « venue se jucher sur le tas de bois mort », et dont il souligne la « calligraphie laquée de noir et de blanc ». Car même les oiseaux écrivent ! Les traces de ces petites pattes d’oiseau dans la neige sont une sorte d’alphabet, qui mérite autant notre attention que tous nos alphabets humains prétentieux.

S’il existe plusieurs Orients, le proche est bien souvent le plus difficile d’accès, ce que disait déjà L’Or du commun. L’ailleurs est dans l’ici, le proche, d’autant plus lointain. Les poètes, tels Wang Wei ou Rûmî, possèdent une faculté supérieure pour l’approcher. Ils ont cette capacité étonnante à désigner l’origine de l’Etre, le matin du monde, qu’ils découvrent dans le quotidien.

S’il ne se sent pas la qualité pour devenir un ermite total, Yves Leclair se verrait bien dans ce moyen ermite dont parle Po Chu Yi. Il aime ces moments de retrait, cette manière d’être plus intensément au monde.

Dans son chapitre intitulé « L’Orient extrême », un bol à thé artisanal incarne pour le poète l’idéal de simplicité. Derrière cet objet, dont la beauté réside dans l’irrégularité et la simplicité, il découvre que la perfection est imperfection et inachevé. Car n’est-il pas ambitieux de croire que l’on puisse jamais achever quelque chose ? C’est le cercle déformé qui l’intéresse, l’Etre qui est improbable, le mystère qui est irrégulier.

La contemplation est un travail sur soi. Il s’agit de dissiper les nuages, les soucis, pour mieux s’ouvrir à ce qu’il y a. Yves Leclair décline les images caricaturales de l’Orient. S’il ne nie pas les problèmes multiples, il refuse d’obéir aux modes et à une lecture négative de la réalité. Les critères de l’Orient ne sont pas les nôtres et il faut se défaire des caricatures quand on les approche. Il ne faut pas entrer dans un dialogue de sourds car les autres aussi nous renvoient une image caricaturale de nous-mêmes.

Aux alentours de minuit, nous avons quitté Yves Leclair, ce poète en pèlerinage vers son « secret muezzin ». Loin, au cœur de la nuit, le murmure de sa parole, invitation à écouter l’Autre, au plus profond de notre Orient intime, a résonné en nous.

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

Coucou 26/01/2011 11:17


Je me retrouve bien dans ce culte du silence qui permet de s’ouvrir à soi avant même, et certainement pour mieux s’ouvrir aux autres… Amicalement.


Catheau 27/01/2011 10:19



Merci, Coucou, de votre visite, qui m'a donné l'occasion de feuilleter les pages de votre blog.



Anne Le Sonneur 25/01/2011 22:09


Quelques traces... et je croyais m'écrire... Une ombre surgi et je n'osais plus rien dire... Le murmure des arbres... la sève s'écoulait


Catheau 26/01/2011 11:12



Etre à l'écoute de la vibration de la vie, du silence, devenir  soi par l'écriture : un désir quotidien que vous exprimez bien.



Anne Le Sonneur 25/01/2011 21:29


La contemplation relève du regard, de l'écoute et du silence. Elle est absence, efacement... parce qu'enfin nous osons nous accueillir nous-mêmes, dans la grande profondeur de l'humilité. Elle est
simple, dans l'instant...
"La libellule court après son reflet sur l'eau : après le tourbillon des pensées, l'eau sans vague, son calme pur." (Manuel de contemplation en montagne, Yves Leclair) Ces mots, je les ai
"entendus" cette après-midi en pensant à vous. Accueillez le héron. Anne


Catheau 26/01/2011 11:05



Un effacement, à l'image de celui de Robert Walser (Partie I, Chapitre 6 d'Orient intime), écrivant de plus en plus petit, aux confins de l'illisible, au crayon de bois, sur les
feuillets des "microgrammes", et disparaissant dans la neige. Une ascèse, une accession vers la quintessence du Verbe ?



Dominique 25/01/2011 18:47


J'ai écouté cette émission car j'aime beaucoup Yves Leclair et aussi ce formidable interviewer et lecteur qu'est Alain Veinstein
J'ai découvert Y leclair il y a quelques années avec son manuel de marche en montage et son Bâton de randonnée. C'est avec grand plaisir que je me suis plongée dans son dernier livre, j'en ferai
sûrement quelques "brindilles" sur mon blog car cet auteur m'est très précieux


Catheau 26/01/2011 10:43



On aime écouter la mélodie d'Orient intime, dont Yves Leclair dit qu'il a eu l'impression d'écrire des "partitas", quand il en a corrigé les manuscrits. "J'ai essayé de rendre des
rythmes, des mouvements vifs et d'autres plus lents, avec des thèmes qui reviennent ou des variations, et des enchaînements, des reprises, des échos qui relèvent de l'écriture
musicale."(Entretien : "Le langage est un pèlerinage", La Presse de Tunis). Merci, Dominique, de votre commentaire.



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