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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 18:20

  galantes scènes jef rabillon

Sylvine et Arlekiss, (Annelore Stubbe et Danny Ronaldo), Photo Jef Rabillon 

 

C’est avec Arlequin poli par l’amour, pièce créée à l’Hôtel de Bourgogne le 16 juillet 1720, et jouée aux Italiens le 17 octobre, que Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux connaît son premier succès au théâtre. Cette féerie en un acte et 22 scènes, sera à l’origine d’une longue collaboration avec les Comédiens-Italiens, notamment Silvia Baleti, qui sera son interprète favorite. Il donnera leur nom aux personnages de ses pièces, il appréciera leur jeu plein de fantaisie et leurs pantomimes, inspirés de la commedia dell’arte, et le théâtre de l’époque en sera profondément renouvelé.

Quant à La Serva Padrona, c’est un double intermezzo de Giovanni Battista Pergolesi, créé au Teatro San Bartolomeo de Naples, le 28 août 1733. On sait que, dès son origine, l’opéra italien mêlait passages sérieux et passages comiques, puis les parties comiques se séparèrent peu à peu de l’opéra. D’abord placés à la fin des actes, puis éliminés de l’opera seria, ces intermèdes occupèrent par la suite les deux entractes, qui furent bientôt reliés par une même action. C’est donc à ce type d’œuvres qu’appartient La Serva Padrona, que Pergolèse composa pour égayer les entractes de son opéra Il Prigionero Superbo, inaugurant ainsi l’opera buffa. Mais cette œuvre est surtout connue pour avoir déclenché la Querelle des Bouffons. Cette controverse parisienne opposa, au cours des années 1752-1754, les défenseurs de la musique française, regroupés autour de Jean-Philippe Rameau, et les tenants d’une ouverture vers d’autres horizons musicaux, réunis autour de Jean-Jacques Rousseau, et partisans d’italianiser l’opéra français. De tout temps, l’art a eu le souci de se  renouveler !

C’est cet aspect novateur que l’on a pu aussi apprécier, (sans aucune querelle !) jeudi 25 novembre 2010, dans la salle Beaurepaire à Saumur, où l’ensemble bruxellois Leporello, dirigé par Dirk Opstaele, et l’ensemble baroque Stradivaria de Nantes, conduit par Daniel Cuiller, proposaient Galantes scènes, spectacle théâtral et musical, associant librement une adaptation de la première pièce de Marivaux et l’intermezzo de Pergolèse.

Dans une interview, accordée à Alexandre Pham, le 22 février 2010, les deux initiateurs de ce « nouvel objet musical entre théâtre et opéra » s’expliquent sur leurs intentions. L’homme de théâtre bruxellois explique qu’il a souhaité entrecouper le texte adapté de Marivaux par des intermèdes musicaux chantés (airs et duos) de l’œuvre de Pergolèse, afin de donner une force émotive plus grande aux scènes jouées. Selon lui, le rire naît toujours d’une sorte de contraste entre le tragique et le clownesque. Le spectateur rira s’il a de la sympathie pour le personnage et compatira à ses malheurs, ici Arlekiss à la recherche de l’amour véritable, mais manipulé par Madame de Fée. Pour Dirk Opstaele, qui considère que Marivaux maîtrise au plus haut degré l’art de la situation théâtrale, il est inévitable qu’il y ait, même au sein de la comédie, un enjeu tragique. La mort rôde, il y a des menaces d’assassinat, mais les lazzi, les scènes improvisées, le talent de jongleur, de bateleur, d’acrobate d’Arlequin désamorcent cette angoisse latente.

Daniel Cuiller précise que la réflexion première dans l’élaboration du projet a porté sur l’association entre les différents éléments. Peu à peu, textes et musiques se sont structurés, découverts, en fonction de la volonté de créer un nouvel objet artistique. Mais pour lui, il ne s’agit nullement d’un « assemblage ». Les éléments musicaux de Pergolèse, confortés par des musiques additionnelles de Rameau, Cimarosa, Francœur, Martini, viennent comme une ponctuation de l’action scénique. Ils apportent un regard différent, extérieur, sur ce qui se passe sur scène, ils sont comme un commentaire, voire une morale, pour certains airs de Rameau.

L’ensemble forme une sorte de grand récitatif, qui était la forme première de la diction chantée aux XVII° et XVIII° siècles. Ainsi, le mouvement continuel du texte est soutenu et rythmé par la musique, réalisant une œuvre autonome et originale.

Si Dirk Opstaele a modernisé la langue de Marivaux, il a conservé dans ses grandes lignes l’intrigue originale. Arlequin poli par l’amour met en scène une fée (La Fée/ Madame de Fée/ Mieke Laureys), qui s’est éprise d’un beau jeune homme endormi dans les bois, Arlequin (Arlequin/ Arlekiss/ Danny Ronaldo). Elle espère lui donner de l’esprit en l’éveillant à l’amour. La bergère Silvia (Silvia/ Sylvine, camériste de Madame de Fée/ Annelore Stubbe), qui refuse l’amour d’un berger (ici Trivlich, majordome de Madame de Fée/ Gordon Wilson), tombe amoureuse d’Arlequin. La Fée, jalouse de cet amour fait croire à Arlequin que Silvia s’est moquée de lui. Trivelin (le domestique de La Fée chez Marivaux) les sauvera en leur donnant le moyen de s’emparer de la baguette magique de La Fée (ici une poule cachée sous son troisième jupon !). Berger, autre bergère, chanteurs, danseurs et lutins ont été supprimés pour ne garder de l’intrigue que l’essentiel.

Si Marivaux souhaitait faire entendre la langue du XVIII° siècle, le metteur en scène fait ici résonner aux oreilles du spectateur une langue jubilatoire, mêlant tournures anciennes, expressions modernes et mots étrangers. L’accent bruxellois (et anglais pour Trivlich) fait merveille et il est, d’une certaine manière, fidèle à l’esprit originel de la pièce de Marivaux. En effet, si Trivelin, joué par Biancolelli, parlait couramment le français, ce n’était pas le cas pour Arlequin, interprété par un comédien qui ne possédait pas complètement la langue du dramaturge. Il remplaçait alors nombre de ses répliques par des mimiques expressives. On retrouve aussi dans cette adaptation les préoccupations de Marivaux en matière de langue : sous-entendus, apartés, jeux de mots, double sens, jeux verbaux toujours en quête, non pas de « l’exacte clarté » (« Sur la clarté du discours », Le Mercure) mais d’une forme de suggestion qui laisse deviner davantage qu’elle ne dit.

Pour jouer le célèbre Bergamasque au costume losangé, Dirk Opstaele a fait confiance à Danny Ronaldo, un des plus célèbres Arlequins de la scène européenne. Et ce n’est pas peu dire qu’il possède toutes les ficelles de la commedia dell’arte. Il est passé maître dans l’art des concetti, rodomontades et autres lazzis, possédant tout l’éventail des grimaces, gestes grivois, et pirouettes acrobatiques, qui font mouche à tout coup. On le voit être tenté par le suicide en se mettant la tête dans un seau de plastique rouge, dont il ressort en faisant de grands jets d’eau avec la bouche. Certaines scènes s’apparentent même à de la prestidigitation quand il apparaît avec un œuf dur qu’il crache, tandis que d’autres œufs surgissent sans qu’on s’y attende. Arlekiss et Sylvine forment ainsi un duo insolemment doué, dans un marivaudage outrancier, qui invite au rire. Cette habileté dans le geste burlesque sait se manifester de manière comiquement tendre, notamment dans la scène d’amour où il se donnent des baisers amoureux par l’intermédiaire de leurs doigts de pied.

Dans cette première pièce de Marivaux, outre l’aspect commedia dell’arte essentiellement ludique, on sera sensible à la conception de l’amour qui s’y fait jour, et qui se manifeste par l’instantanéité du mouvement psychologique et de ses effets, qui prendront par la suite toutes les formes des « surprises de l’amour ». La naissance de l’amour chez Arlequin et chez Sylvine est à l’origine d’une prise de conscience de soi et du monde social, vision que Marivaux développera dans tout son théâtre à venir. Dans cette comédie, l’aspect psychologique des personnages est déjà traité avec finesse et sérieux et l’on y découvre ce rêve d’un « monde vrai » (Le Cabinet du Philosophe), où les êtres communiquent sans erreur ni tromperie.

L’originalité du spectacle réside encore dans le fait que le metteur en scène fait participer les chanteurs et musiciens, fidèle en cela à l'époque de Pergolèse où les chanteurs du double intermezzo étaient aussi acteurs.Virginie Pochon, la soprano, et le baryton Franck Lequérinel, sont mis à contribution pour renvoyer la balle aux comédiens et ils font ainsi partie intégrante du spectacle, tout en conservant la maîtrise du livret. Daniel Cuiller, premier violon, Solenne Guilbert, second violon, Marion Middenway, violoncelle, et Frédéric Jouannais au clavecin, opinent du chef, sourient, brandissent leur archet, et l’on perçoit combien la troupe est à l’unisson dans ce jeu musical et théâtral, remarquablement chorégraphié.

Ainsi cette improbable rencontre entre Marivaux et Pergolèse, imaginée par un Belge et un Français,  est une vraie réussite et les spectateurs n’ont pas boudé leur plaisir, qui ont applaudi à tout rompre cette troupe endiablée et diablement maître de son jeu, tandis qu’Arlekiss faisait saluer la poule de Madame de Fée, partie déambuler dans le public.

Un « objet théâtral » unique qui n’a pas fait mentir la dernière réplique d’Arlequin dans la pièce de Marivaux : « […] je veux qu’on chante, qu’on danse et puis après nous irons nous faire roi quelque part. »

 

Galantes scènes kurt van der Elst   

Madame de Fée (Mieke Laureys), Trivlich (Gordon Wilson),

Sylvine (Annelore Stubbe), Arlekiss (Danny Ronaldo),

Photo Kurt van der Elst

 

 

Sources :

Dictionnaire des Littératures de langue française, J. – P de Beaumarchais, D. Couty, Alain Rey, Tome 3, Bordas, Paris, 1987.

Reportage réalisé au Grand Théâtre d’Angers, Alexandre Pham, 22 février 2010, Réalisation Studio Classiquenews TV.

http://www.forumopera.com/v1/critiques/serva_fasano.htm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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domsaum 29/11/2010 21:26


Merci pour ton article et tes recherches; ce fut une soirée originale et jubilatoire, jeudi, à Saumur!


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