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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 14:01

La_fileuse_savoyarde-Leon-roumagnac.jpg 

Fileuse en Haute-Maurienne, Paul-Louis Mestrallet

 


                                                                            Lila… neque nent.

 

Assise la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline.

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

 

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts, si faibles évasive,

Elle songe, et sa tête petite s’incline…

 

Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ces pertes de fleur le jardin de l’oisive.

 

Une tige où le vent vagabond se repose

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

 

Mais la dormeuse file une laine isolée,

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses deux doigts longs et qui dorment, filée.

 

Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au fuseau doux, crédule

La chevelure ondule au gré de la caresse…

 

Tu es morte naïve au bord du crépuscule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte.

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

 

Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir. Tu es éteinte

 

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

 

                                        Œuvres I, 19, Paul Valéry

 

Cette suite de tercets est un des premiers poèmes de Paul Valéry. Il recèle un charme prenant, qui n’est pas sans faire penser à celui de certains tableaux pré-raphaélites. Dans cette atmosphère symboliste très fin de siècle, quelle est cette fileuse languide, à l’image des modèles féminins de Rossetti ? Serait-ce une allégorie de la Poésie ou bien encore une vision rêveuse d’une des Moires ou, pourquoi pas, la Vierge avant l’Annonciation ? Le 15 juin 1891, Paul Valéry écrivait d’ailleurs à André Gide : « J’ai fait un vers en dormant… » et il lui envoyait le premier vers de ce poème.

Poème mystérieux, voire mystique, associant les motifs de la rose, de l'étoile et de l'azur mallarméen, ce texte joue subtilement de la césure et de l’enjambement.  Expression d’une beauté pure qui ne renvoie qu’à elle-même, il me paraît l’exacte illustration de cette « prolifération d’une végétation mentale », dont parle le philosophe Jacques Darriulat.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Tricôtine : de fil en aiguille

 

 

 

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commentaires

valdy 15/10/2011 15:12


Charme est bien le mot idoine pour désigner ce poème qui se déroule d'un présent endormi, à l'imparfait d'une vie éteinte. Par ailleurs, j'aime votre analyse de la poésie. N'hésitez pas à en faire
d'autres, je serai parmi vos lectrices assidues ...
Valdy


Catheau 15/10/2011 23:42



Merci, Valdy, de votre commentaire encourageant. A bientôt.



Jeanne Fadosi 10/10/2011 17:47


Un poème sans doute encore plus mystérieux qu'un autre découvert ou relu chez toi, qualifié d'énigmatique comme toute son écriture. Mais ici, au delà des sens (dans ses diverses acceptions) les
images et la musique et le rythme s'étire en une sérénade magique. Peu importe qu'elle est cette dormeuse qui se meurt avec le jour ... et qui renaitra demain


Catheau 11/10/2011 10:11



Comme vous le dites si bien, Jeanne, avec ce poème, il suffit de se laisser envoûter par les mots. Amitiés.



Elo 08/10/2011 12:45


Merci de me faire découvrir encore et encore... bisous


Catheau 09/10/2011 09:50



Toujours d'aimables commentaires, chère Elo. J'ai toujours du mal pour accéder à l'envoi des miens.



Veronica 08/10/2011 10:04


Ah cette merveille que file la dormeuse " cette laine isolée" au "fil de ses longs doigts" et la mort au bout ... Tu m'as donné envie de ressortir L'album de vers anciens de Paul Valéry, une
vieille édition déchirée jaunie parfumée comme de vers de grâce et qui ajoute à la présence de l'écriture et de l'atmosphère, comme tu le décris bien, si particulière ...


Catheau 09/10/2011 09:48



C'est dans une vieille anthologie (Librairie Delagrave, Collection Pallas, 1942), ayant appartenu à ma mère, que je trouve aussi ces poèmes qu'on ne lit plus guère. Elle est toute piquetée, sent
le papier humide et j'aime à la feuilleter !



Monelle 07/10/2011 13:44


Une jolie fileuse qu'il est agréable de suivre grâce à ce poème - merci de l'avoir choisi !
Bisous
Monelle


Catheau 08/10/2011 09:38



Lire comme l'on filerait la laine : telle est l'impression que donne ce poème. Amitiés.



Catheau 06/10/2011 22:44


Heureuse de vous lire de nouveau, Martine. A bientôt pour admirer vos oeuvres nouvelles.


Martine 06/10/2011 20:23


Bonsoir Catheau,

Un charme blond et doux s'enroule autour des ces vers. Des images, une lumière blonde... un goût d'autrefois...
Merci et bonne soirée Catheau.
Trois semaines de congés et deux expositions au retour.Pas le temps de souffler.
A très bientôt
Martine
;)


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