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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 16:03

Erdeven-Aout-2013-244.JPG

 Affiche de l'exposition

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 20 août)

 

La petite ville bretonne du Faouët est connue pour ses superbes halles et sa chapelle Saint-Fiacre, qui renferme un merveilleux jubé. Chaque année, son musée propose une exposition qui permet de faire de belles découvertes. C'est ainsi que, cet été, j'ai pu admirer l'exposition Femmes artistes en Bretagne, 1850-1950. Une rétrospective intéressante à plus d'un titre puisqu'elle donne l'occasion, non seulement de découvrir les peintres féminins de la Bretagne, mais encore de comprendre comment les femmes ont peu à peu pris possession du domaine de l'art, qui leur fut si longtemps fermé.

En effet, si les femmes ont été de tout temps les modèles favoris des peintres, ce n'est que depuis peu qu'elles sont reconnues comme des artistes à part entière. Cette exposition du Faouët rend ainsi hommage aux Bretonnes audacieuses qui, dès la fin du XIXe siècle, osèrent proposer des oeuvres aux différents salons, parfois encouragées par un conjoint qui était lui-même peintre.

Rien d'étonnant d'ailleurs à cela à partir du moment où l'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts leur est interdite et où le droit de concourir pour le prix de Rome leur est refusé. Ce n'est qu'en 1925 que la Bretonne Odette Pauvert reçoit le premier Grand Prix décerné à une femme pour sa Légende de saint Ronan. Cela n'empêche pas ces artistes de se former dans des académies parallèles comme les académies Julian, Colarossi ou encore les ateliers de Léon Bonnat ou de Léon Gérôme. Quant à la critique masculine, délibérément misogyne, elle les considère comme des amateurs et quand elle les admire, c'est toujours avec de nombreux bémols ! " Si la preuve n'était déjà faite, la 19e exposition des femmes peintres et sculpteurs affirmerait l'inaptitude des femmes aux travaux vraiment artistiques...". On ne peut être plus catégorique que ce chroniqueur de la revue Art décoratif !

flambage-du-lougre.jpgLe flambage d'un lougre, Caroline Espinet 

Cependant, en ce qui concerne les artistes bretonnes, il est heureux que les musées locaux les aient vite accueillies, en leur donnant une place de choix dans leurs collections. Il en va ainsi pour les toiles d'Emma Herland (Le déjeuner du petit Potic ou Le Voeu), acquises peu après leur exposition à Paris ou à Nantes. De même pour les oeuvres de Caroline Espinet dont le  tableau, Le Flambage d'un lougre (1877), par exemple, sera acheté en 1890 par la ville de Lorient.

En cinq salles, l'exposition s'attache ainsi à décliner les différent aspects de cette lente conquête du domaine de l'Art par les Bretonnes. La  première salle est consacrée à des scènes où l'on voit des jeunes filles peignant au début du siècle, dans une activité de passe-temps qui fait alors partie de leur éducation (Atelier de jeunes filles de Catherine-Caroline Thévenin qui deviendra la femme du peintre Léon Cogniet).

On y voit des portraits ou autoportraits des artistes. Une des plus célèbres, Louise Abbéma (1853-1927) s'est représentée de face, l'air sévère avec un petit lorgnon et vêtue comme un homme. Elève de Carolus Durand et de Henner, elle a réalisé deux portaits de Sarah Bernhardt, une huile sur toile de face, Sarah Bernhardt dans le rôle d'Adrienne Lecouvreur (vers 1884-1887) et un dessin de profil (1891). La comédienne, dont on ignore souvent qu'elle peignait et sculptait, s'est elle-même représentée dans une petite sculpture en bronze posée sur un socle de marbre, datant de l'époque où elle jouait Le Sphinx d'Octave Feuillet. Un choix des plus étranges pour une artiste qui aima la Bretagne au point d'y installer une résidence dans un petit fortin sur la Pointe des Poulains à Belle-Ile-en-Mer. Les autoportraits de Jeanne-Marie Barbey (1876-1960), un huile sur toile, et de Emma Herland (1855-1947), une aquarelle sur papier, m'ont beaucoup plu par le sérieux et l'intensité de leur beau regard grave.

Dans cette même salle, est présenté un curieux portrait du poète Saint-Pol-Roux par Mary Piriou (1881-1956) qui a retenu mon attention. Sur un fond floral d'un mauve virant vers le rose et que domine un château, le poète breton vêtu de noir est entouré d'un coq, d'un corbeau, d'une colombe et d'un paon. La tête chenue légèrement inclinée, le regard mélancolique, il fixe un ailleurs connu de lui seul. "Du chevalet, la proie transfigurée me fixant, m'hallucine de son écho concret [...] me voici dompté par cette main de femme à poignée d'homme [...]", ainsi a-t-il commenté lui-même ce portrait empreint de mystère.

femmes artistes

Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, Emma Herland 

Pour ces artistes femmes, la peinture va être le moyen de faire connaître les moeurs et la vie traditionnelle bretonne. Dans la deuxième salle, l'enfance est ainsi très présente notamment grâce à Emma Herland et Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, cousant et devisant à l'ombre d'un mur de granit. J'ai aimé ses deux petites filles en sabots, assises sur le parquet, plongées dans La Lecture du petit Journal, 1883. Y éclatent le blanc du bonnet de l'une, de la collerette de l'autre et de la page blanche du journal. Dans une toile pleine de profondeur, dans laquelle s'ouvrent deux portes, Deux Bretonnes de Gourin préparant le beurre, 1905, Jeanne-Marie Barbey inscrit ses personnages au travail entre deux mondes, entre semi-obscurité et lumière.

On admire ici de beaux portraits académiques, ceux de Madeleine Fié-Fieux (1897-1995) d'une Paysanne du Morbihan au visage las tenant sa quenouille et l'Etude de Breton, belle image d'un vieillard en costume de fête aux joues couperosées tenant son chapeau ; des tricoteuses, celle assise  de Louise Castex-Lamorre (1869-1943), celle debout de Emmy  Leuze-Hirschfeld (1884-1976). On est ainsi surpris par la Bretonne à l'éventail de Paule Gobillard (1867-1946), à la délicate touche impressionniste, avec cet éventail accroché au mur qui, tel un oisau, surmonte la légère coiffe du pays de l'Aven. Berthe Morisot, sa tante, l'influença sans doute.

Pauvert.jpgLa Légende de saint Ronan, Odette Pauvert 

Dans cette salle encore, la grande toile de La Légende de saint Ronan de Odette Pauvert, dont j'ai déjà parlé. Sur un fond de port breton, au pied d'un crucifix, baignant dans une lumière jaune, le saint auréolé est agenouillé dans une prière d'abandon, tandis que les deux molosses censés le dévorer sont couchés à côté de lui. L'ensemble est empreint de puissance et de dignité.

Dans la grande chapelle lumineuse éclairée par des vitraux et qui fait office de troisième salle, les artistes bretonnes se déploient dans la nature, suivant en cela l'exemple des impressionnistes de l'école de Barbizon. L'ancêtre est ici Louise-Joséphine Sarazin de Belmont (1790- 1870) ; avec Vue de Saint-Pol-de-Léon, 1837, elle propose un des premiers paysages connus d'une scène bretonne.

Très à l'honneur ici, Elodie La Villette (1842-1917) et Caroline Espinet (1844-1912), les deux soeurs Jacquier, qui ont beaucoup peint à Lorient, Quiberon et Groix. Ayant acheté l'année dernière un livre présentant leurs toiles, j'ai été agréablement surprise de les découvrir dans cette exposition. Adepte d'une peinture réaliste, la première peint beaucoup et avec régularité et sait capter les variations du temps et de la lumière, si rapides en Bretagne. D'un tempérament plus original, sa soeur Caroline ne connut cependant pas la même célébrité. Son huile sur bois, Petit paysage au voilier, avec sans doute la voile rouge d'un sinagot, m'a émue. Par ailleurs, alors que j'étais devant la toile lumineuse et aérienne de Elodie La Villette, Troupeau, paysage au fort de Penthièvre, j'ai entendu une vieille dame dire qu'elle avait hâte que ce tableau retrouve sa place au-dessus de son lit. J'ai envié alors cette descendante de l'artiste qui avait la chance de s'endormir et de s'éveiller au quotidien avec cette vision légère de la dune de Quiberon.

Plusieurs toiles de Berthe Morisot, de Julie Manet, de Paule Gobillard, montrent l'attachement des ces artistes à la Bretagne du Nord. On y voit les silhouettes légères et colorées de promeneuses sur la plage : Julie Manet (1878-1966) peint ainsi Paule et Jeanne Gobillard sur la plage à Dinard tandis que Paule Gobillard (1867-1946) s'attache aux Femmes à l'ombrelle sur la plage. La côte Sud n'est pas en reste avec la belle aquarelle, Montée d'orage au Pouldu, 1938, et ses mouvants nuages gris-bleu, de Andrée Lavieille (1887-1960) et les puissantes baigneuses de Marie Réol (1880-1963), notamment la Baigneuse sortant de l'eau avec son drap de bain blanc, qui lui fait comme de grandes ailes repliées sur son maillot noir. Je n'aurais garde d'oublier ici Emma Herland et sa Jeune Concarnoise, son fin profil tourné vers la mer, qui sert d'affiche à l'exposition.

Dans la mouvance de l'école de Pont-Aven, la tempera sur carton de Marguerite Sérusier (1879-1950), Barques de pêche aux voiles rouges, 1912, bouscule d'un pinceau novateur la perspective classique en surperposant les deux esquifs dans un mouvement ascensionnel.

Au milieu de cette troisième salle, on peut aussi admirer les meubles de Jeanne Malivel (1895-1926), une des créatrices les plus éclectiques du mouvement des Seir Breuz, Les Sept Frères, qui a concouru au renouveau breton. On y découvre ainsi un projet de salle à manger, et un élégant fauteuil (vers 1925), réalisé avec l'ébéniste Julien Bacon, concrétisant de cette manière ce qui lui tenait à coeur, l'alliance entre l'artiste et l'artisan.

En montant à la salle du haut, c'est une expression plus contemporaine qui s'offre au visiteur. La vogue de l'orientalisme invite les artistes à voyager et celles-ci croquent sur le vif portraits ou scènes de la vie africaine. Henriette Desportes (1877-1951) peint avec puissance Le Conteur et son public vu de dos. Monique Cras (1910-2007) peint avec douceur à l'aquarelle le visage rêveur et la robe bleue de La Petite Maure ; avec finesse, au crayon, elle livre l'élégant Portrait d'un Arabe. Quant à Thérèse Clément (1889-1984), elle fait éclater les rectangles roses de la muraille de Marrakech qui se détachent sur un fond de montagnes mauves.

Le surréalisme et l'abstraction trouvent aussi leur place dans cette exposition. Le thème de l'eau se retrouve chez Marie Toyen  dit Maria Cerminova (1902-1980) avec L'Eau et la Solitude, 1955. Des formes oblongues, algues ou rubans, se détachent verticalement sur un fond gris inquiétant. Marcelle Loubchansky (1917-1988), par le biais d'une forme sombre sur un fond bleu-vert, évoque dans Moby Dick, 1956, la baleine mythique. Enfin, j'ai eu envie de méditer devant le blanc éclatant de L'Atelier de Geneviève Asse (1923-) qui contraste avec le "bleu humide" d'une toile posée à terre, celui de "la mer et du ciel en mouvement".

femmes-artistes-plat.jpgPlat de faïence en majolique rose, Marjetta Taburet 

La dernière salle de l'exposition au rez-de-chaussée nous invite à découvrir de multiples réalisations, tant en peinture qu'en céramique ou dans les arts de la table.  Je suis demeurée longtemps devant la Légende de la ville d'Ys de Maryvonne Méheut, une terre chamotée, dans les tons bleu, vert, marron et blanc. C'est un modelage plein de mouvement qui fait surgir tous les personnages fascinants de cette légende éternelle. Un superbe plat en faïence de Plougastel, orange et bleu, de Yvonne Jean-Haffen, voisine avec un grand plat de faïence majolique rose, 2009, de Marjetta Taburet, représentant un vase de fleurs au paon. Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé une Nativité de Rose-Marie Favre, un bas-relief en faïence dans des nuances de bleu, ocre, jaune, dont la Vierge a le hiératisme d'une pharaonne égyptienne.

C'est peut-être l'affiche de Dorothée George, Great Western railway, qui résumerait le mieux cette exposition consacrée aux artistes nées en Bretagne, aux voyageuses, aux étrangères, qui firent de cette province un sujet de prédilection. N'est-elle pas sous-titrée : "A Land of Quaintness & Beauty ?

 

 

Sources :

Mes notes d'après les cartouches de l'exposition

Femmes artistes en Bretagne, Marie Paule Piriou, Jean-Marc Michaud, Denise Delouche, Liv'Editions

 

 

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Published by Catheau - dans Expositions
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commentaires

Carole 31/08/2013 19:29

Une bien belle exposition. Merci de nous avoir permis de la visiter de loin.

Catheau 07/09/2013 18:52



Peut-être pourrez-vous vous y rendre. Nantes n'est pas si loin du Faouët !



ChristianeD 31/08/2013 14:46

Une exposition très intéressante et ton article l'est aussi . Les vacanciers
commencent à rentrer donc Biarritz retrouvera son calme petit à petit et
tant mieux pour nous tous . Bon week end avec tes amies ! ...

Catheau 07/09/2013 18:51



Quel talent ont les femmes ! Et dire qu'il a fallu tant de temps pour le reconnaître ! Affections à tous les deux.



Nounedeb 31/08/2013 06:51

On aurait aimé faire cette visite à vos côtés!

Catheau 07/09/2013 18:50



Merci, Noune. Grâce à ces femmes, la Bretagne m'est apparue une et multiple. Amitiés.



flipperine 30/08/2013 17:11

de magnifiques tableaux

Catheau 06/09/2013 19:02



Pour une Bretage variée et magnifique ! 



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