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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 22:16

 

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Jeudi 17 décembre 2009, François Busnel recevait à La Grande Librairie « celui qui a fait de la lecture un art » et qui explose sur scène depuis les années 90. Ce passeur qui a réconcilié la scène avec la littérature, c’est bien sûr Fabrice Luchini, qui tourne depuis trois ans avec son spectacle Le Point sur Robert (qui est d’ailleurs le vrai prénom du comédien). Dans ce spectacle qui rencontre un vrai succès public, on entend les lectures préférées du « diseur » passionné, Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes (dont il interpréta Perceval le Gallois dans le film éponyme de Rohmer), Arthur Rimbaud, La Fontaine, Molière, Hugo. L’humour n’en est pas exempt, puisque le comédien dialogue avec de multiples interlocuteurs, tels Chirac, Jonnhy, Sarkozy ou Ségolène.

Dans ce spectacle, il y a bien sûr Céline, auteur avec lequel il a débuté en 1985 en disant Le Voyage au bout de la nuit et dont l’actualité rejoint la sienne. La Pléiade vient en effet de publier la correspondance de Céline (Devenir Céline, 1912-1919). Paraissent aussi le Hors-Série Littérature, Lettres inédites de Louis Destouches et de quelques autres, Henri Godard et Jean-Paul Louis, et à la NRF, Louis-Ferdinand Céline, Fragments d’une correspondance inédite, Henri Godard). Si Louis-Ferdinand Céline est un peu moins présent dans les textes du spectacle actuel, il n’en demeure pas moins pour Fabrice Luchini un de ces « pères effrayants » qu’il admire sans conditions.

Il explique qu’il s’intéresse peu aux hommes mais que c’est « leur trognon » qui l’intéresse. C’est par Jean-Louis Barrault qu’il fit la rencontre de l’auteur de Voyage, dans lequel il perçut qu’il y avait quelque chose de tragique à imposer son propre lyrisme. Cet auteur s’est imposé à lui et Le Voyage, tout fait de puissance et d’invention, demeure un choc définitif dans son existence. A ce propos, Luchini évoque le très beau livre de Sollers sur Céline.

Selon lui, alors que souvent l’écrit « aplatit », Céline a su rendre l’émotion de la langue parlée dans l’écrit, en restituer le contenu émotif, constitué de métaphores et de vitalité. Ceci est le résultat d’un long travail. En 1957, à Pierre Dumayet, Céline ne disait-il pas : « L’esprit des hommes est lourd. Il y a très peu de légèreté chez eux ? Ce sont l’auto, l’alcool, l’ambition politique qui les rendent lourds ! » Le style de Céline a su alléger.

Quand on parle à Luchini des égarements antisémites auxquels se livra Céline, il répond qu’il attache de l’importance au style, aux passages qui l’ont porté. Ce qui l’intéresse, c’est de servir cet effort littéraire gigantesque et non la passion haineuse. On sent cet amour de la langue, quand Luchini lit le passage de la mort de la concierge dans Mort à crédit : « Bientôt, je serai vieux et ce sera enfin fini. Et puis voilà ! Et puis tant pis ! » Et quand il évoque Gustin Sabayot prenant à partie le narrateur Ferdinand au début du roman, on voit soudain sur le visage de François Busnel comment opère la magie du verbe !

A Busnel qui lui dit que dans sa Correspondance, Céline écrit cette phrase : « Je donnerais tout Baudelaire pour une nageuse olympique », le comédien rétorque que l’écrivain ment tout le temps et que tout cela est très compliqué. Cette assertion fait référence au concept gidien qui affirme que dans la vie il n’y a rien de mieux que la pratique et les sensations. Et il est vrai qu’il existait une sorte de folie du corps chez Céline, dont la mère boitait. Mais le mensonge littéraire, c’est cela qui permet d’être au plus près de la réalité. « Une biographie, ça s’invente, Arlette », disait le Docteur Destouches à Arletty. Et comme Proust ne parle jamais de son enfance mais de l’enfance, Céline ne parle jamais de sa misère mais de la misère en général.

Bien qu’il ait « ruminé » plus de 400 fois Céline, Luchini reconnaît qu’il pratique peu le roman. Il a « tenté » L’Homme sans qualités et, dans la lecture de Proust, n’est allé que jusqu’à Sodome et Gomorrhe. Luchini  considère que Proust, victime de la grammaire, n’est pas un styliste, sa phrase ne présentant ni vitalité ni ruptures. (On lui laissera la responsabilité de ces assertions !) Il ne le comprend pas, bien qu’il reconnaisse en lui une dimension comique et le génie de la mesquinerie de l’humain. Il préfère les journaux intimes, ceux de Cocteau, Cioran ou Nietzsche et il apprécie Maupassant. Il aime Flaubert qu’il a lu 300 fois  et notamment Un cœur simple, qu’il a dit pendant deux ans. S’il promet qu’il va « attaquer » Chateaubriand, il concède qu’il n’est parvenu à entrer dans Rabelais, trop difficile.

Il avoue ne pas lire pour se divertir mais pour apprécier un style : il veut « calmer le trafic associatif », ainsi que le disait Barthes. Il éprouve de la difficulté à se plonger dans l’univers de l’autre et dans un monde de nuances. Il lui faut « quelque chose de clair », c’est pour cela qu’il aime Bach et le jeu de Glenn Gould.

Il réduit la littérature moderne à une forme de journalisme, à des gens qui gagnent de l’argent. Quand il lit un auteur pendant un laps de temps assez long, par exemple Cioran, au bout de trois ans, il découvre une formule, un lieu… Il aspire à ce que la littérature le ramène à sa condition d’existant.

Quand Busnel rapporte à Luchini que certains trouvent qu’il cabotine, qu’il en fait trop, il répond qu’il ne voit que les gens qui l’aiment et qui remplissent des théâtres non subventionnés de 2000 places. Et après trente ans d’analyse, il ose dire, sans forfanterie ( ?) que, comme Terzieff ou Bouquet, il n’est pas la « cam » de tout le monde !

Il avoue ensuite sa grande admiration pour Nietzsche, le « prophète de la psychanalyse », celui qui a su photographier le ressentiment des hommes, qui se vengent de vivre en inventant la transcendance. Il rend hommage à cette occasion à Paul Vialatte, grand traducteur de Nietzsche.

Ces "météores déglingués", comme il appelle le philosophe allemand ou Céline, sont ceux qui ont une disposition à une plainte infinie, qui sont capables de spiritualiser nos états de maladie et c’est là, pour lui, le but essentiel de l’écrivain.

En ce qui concerne la télévision, Fabrice Luchini considère que les excès de chacun sont augmentés par la caméra. Il n'y échappe pas lui-même qui donne parfois l'impression d'une machine que l'on remonte, une sorte de "mécanique plaquée sur du vivant", comme aurait dit Bergson. Passé cet instant, on savoure pleinement ces grands textes mis en bouche, malaxés, passés par le "gueuloir" d'un conteur rare. Par ailleurs, il reconnaît qu’il doit beaucoup à Bernard Pivot.

Il explique ensuite que le but de l’acteur est d’éviter à tout prix la surcharge. Ce dernier doit aller surtout à la recherche des intentions de l’auteur. Avoir la chance de dire du Valéry ou du Barthes, ce n’est en fait pas les « dire » mais raconter une histoire personnelle.

Séduit par le charme et la tessiture de la voix de Roland Barthes, il reconnaît l’ascendant extraordinaire que le philosophe exerçait sur lui lorsqu’il assistait à ses cours de sémiologie sur le haïku. Ses explications, qui disaient par exemple qu’il faut savoir vivre l’altération, « la production brève dans le champ amoureux de la contradiction de l’image dans le champ amoureux », faisaient qu’il ne savait plus où il en était !

L'émission s'est achevée sur un entretien avec Joan Sfar (brillantissime dans sa remise en cause de Nietzsche et de la littérature allemande au profit du retour aux mythes grecs fondateurs) et Christophe Blain, dessinateur dont l'humour ajoute au texte de l'auteur sans le déformer, tous deux présents pour la bande dessinée, Œdipe à Corinthe, Socrate le demi-chien. On regrettera cependant quelques remarques au-dessous de la ceinture et une séance de "brosse à reluire", les trois invités s'auto-congratulant "dans un masque de bienveillance" ! 
On préférera terminer sur Fabrice Luchini  convenant que « tout est suspect, sauf le corps » ainsi que le prônait Louis Jouvet ». Diction, intonation ne lui demandent-elles pas  plus de cinq heures de travail par jour depuis des lustres ? Quand enfin le moi est épuisé, le comédien est vraiment dans la note juste !

Lundi 21 décembre 2009



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Published by Catheau - dans Lectures
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