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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 19:16

Abo-circular-quay.JPG 

Aborigènes sur Circular Quay dans l'attente des touristes

(Photo ex-libris.over-blog.com, janvier 2013)

 

 

Plusieurs fois, au cours de mon séjour à Sydney, devant la luxuriance et la beauté de la nature australienne, je me suis demandé comment devait être ce pays avant l’arrivée des Anglais, quand les Aborigènes (au nombre d'un million, ils étaient plus de cinq cents peuples) en étaient les maîtres. Et justement, alors que nous en avions rencontré il y a quatre ans dans le Centre Rouge et à Alice Springs, je me suis beaucoup étonné de ne guère en croiser à Sydney. Certes, ils ne représentent que 2,3% de la population australienne, vivent surtout dans leurs communautés et habitent, je crois, les quartiers de Redfern et de Wooloomooloo où, il est vrai, nous ne sommes pas allés. Nous n’avons vu, malheureusement, que ces hommes, à Circular Quay, qui font le spectacle pour le touriste avec didjeridoo et tatouages. On a un sentiment de honte quand on passe à côté d’eux et qu’on pense à ce à quoi a été réduit leur peuple.

Sur la plage de Bondi, j’en ai vu un, très grand, très massif, qui montrait aux baigneurs les méduses, nombreuses ce jour-là. Plus tard, je l’ai retrouvé, dormant allongé aux côtés d’un ami, dans l’anfractuosité d’un rocher. Dans George Street, une des rues les plus animées de Sydney, à l’heure de midi, nous avons été surpris par l’attitude violente d’un Aborigène, une sorte de géant, pieds nus, vêtu d’un tee-shirt et d’un short noirs. Il bousculait sans vergogne et avec hargne les passants, allant même jusqu’à faire le coup de poing avec l’un d’entre eux qui l’avait heurté par mégarde avec sa valise. Enfin, c’est au State Theatre, à l’occasion du spectacle du chanteur aborigène Archie Roach, que nous en avons été heureux d’en voir en grand nombre, venus applaudir celui qui est devenu leur porte-parole.

Abo Archie

Archie Roach et deux de ses chanteurs au cours de son spectacle Into the Bloodstream,

au State Theatre de Sydney

(Photo ex-libris.over-blog. com, janvier 2013)

Je me suis dit que les musées pourraient me parler davantage de ces autochtones que les Anglais colonisèrent. On sait que cela ne se fit pas sans violence, comme en témoigne un film d’archives terrifiant que nous avions vu à Cairns, au cours de notre précédent voyage, au Tjapukai Aboriginal Cultural Park. Il relatait en effet ce qu’il faut bien appeler la chasse à l’Aborigène, que pratiquèrent surtout les Australiens du Nord-Est.

En effet, la colonisation du continent austral est une des période sombre de ce pays. A leur arrivée, les Anglais ayant déclaré juridiquement que cette terre n’appartenait à personne, qu’elle était « Terra Nullius », ils se la sont approprié et ont méprisé cette culture vieille de 50 000 ans. Entre massacres, exactions, tentatives d'assimilation, les Aborigènes ont été proches de l'extinction.

De la « Native » ou « Black Police », constituée de corps entièrement aborigènes formés dans les années 1830 à 1880, pour semer la terreur, aux « générations volées » (1901-1969) de la stratégie d’ « assimilation », en passant par les politiques perverses de « protection » ou « welfare », ce peuple n’a ainsi cessé de subir des vicissitudes. Cependant, depuis les années 70 et les luttes revendicatives d’Edward Mabo, la situation des Aborigènes s’améliore. Les Australiens regardent enfin leur passé en face, même si de graves problèmes subsistent, les Aborigènes représentant toujours la catégorie la plus pauvre et la moins formée de la population. Ils sont particulièrement touchés par l’alcoolisme, la délinquance et le suicide. En 2009, ils représentaient 25% de la population carcérale.

En réalité, bien qu’ils n’y soient pas non plus très présents, c’est donc dans les musées de Sydney, que je suis allée à la rencontre des Aborigènes.

Abo danie Mellor 1

In lands of plenty, Danie Mellor, Australium Museum, Sydney

(Photo ex-libris.over-blog.com, décembre 2012)

Danie Mellor, (http://daniemellor.com/portfolio/), un artiste indigène australien, né en 1971, est un de ceux qui a su le mieux rendre compte du choc de la rencontre entre les deux civilisations. En 2009, il a reçu un prix prestigieux, le 26e National Aboriginal and Torres Strait Islander Art Award pour une œuvre intitulée De Rite Rituel. Utilisant la technique de la gravure mezzotinte, il pratique la superposition d’images, favorisant ainsi un dialogue à deux voix entre autochtones et colonisateurs. Le contraste est saisissant entre les cadres dorés des œuvres, qui rappellent une époque révolue, et les formes modestes de l’art indigène qui y sont enchâssées. Danie Mellor a pris place avec éclat dans la narration visuelle de l’histoire australienne, mettant en relief la convergence de la culture, de l’environnement, de l’histoire et des populations.

C’est à l’Australium Museum de Sydney que j’ai vu ses réalisations bleu et or, qui m’ont impressionnée par tout ce qu’elles véhiculent en profondeur. In lands of plenty montre une vieille femme au centre d’une nature morte représentant des fruits en plénitude mais son panier est vide. Ces fruits, qu’elle possédait autrefois en abondance, elle n’y a plus accès et son aliénation est ainsi mise en relief.

A new earth rappelle tout le travail de classification (plantes, animaux, humains) entrepris par les nouveaux colons anglais. Leurs planches scientifiques précisaient les espèces et les situaient dans leur contexte. Ici, on voit que les hommes deviennent objets d’étude comme la faune et la flore.

Il en va de même pour The reality of myth, une image qui fait écho à une gravure de Jacob Breyne, celle d’un savant observant un specimen de plante. Ici, cette dernière est remplacée par une femme aborigène, qui devient ainsi simple catégorie d’étude comme la faune et la flore.

Michael-Reid-Danie-Mellor-Of-Man-Myth-and-Magic-0086406_120.jpg

 

A cultivated ceremony fait référence à la Jirrbal Aboriginal Ceremony, un rituel qui se pratique encore auprès des cours d’eau sacrés. Une œuvre qui rappelle que, si les cultures indigènes étaient perçues comme primitives, elle n’en possédaient pas moins un savoir très ancien, hérité de millénaires.

Toujours à l’Australium Museum, contiguë aux œuvres de Danie Mellor, on peut admirer une superbe collection de 40 000 pièces qui évoque la diversité de l’art aborigène, du Temps du Rêve à nos jours. Présentant bien sûr les représentations d’animaux endémiques que tout le monde a en tête, elle insiste aussi sur l’histoire et les combats politiques de ces peuples, dont la culture- il ne faut pas l’oublier- est la plus ancienne au monde. Elle montre en particulier la relation particulière des Aborigènes avec leur terre et se divise en six thèmes : spiritualité, héritage culturel, archéologie, famille, terre et justice sociale. Particulièrement pédagogique, elle est confortée par des documents d’archives, photographique et audio-visuels d’une grande richesse.

Abo peinturesArt aborigène, Art Gallery of NSW Sydney

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Je voudrais me faire ici l’écho de quelques phrases notées ici et là au hasard de ma déambulation, et qui expriment ce sentiment viscéral d’appartenance à la terre qu’éprouvent les Aborigènes. La terre, sacrée, est pour eux « le noyau de toute spiritualité ». « Il feel my body, with my blood. Feeling all these trees, all this country. When this wind blows, you can feel it- same for country… you feel it, you can look, but feeling… that make you.” ( Kakadu Man, Big Bill Neidjie, 1986).

Et aussi : “It is my father’s land, my grandfather’s land, my grandmother’s land. I am related to it, it gives me my identity. If I don’t fight for it, then I will be moved out of it and that will be the loss of my identity.” (Land Bilong Islander, Father David Rossi, 1990).

Et encore : “The tide of history can never take away our connection to land, because it is a spiritual connection and a higher level… Our law and spirituality is interwined with the land, the people and creation and the forms our culture and our sovereignty.” (Justice Brennan, 1992).

Et enfin, ces mots, qui sont terribles : “Racism for me, as always meant being a “second class citizen” in my own country.” (Aunty Joyce Abraham, Gamilaroi Elder).

Abo John Skinner Prout

Bush landscape with water fall and an Aboriginal standing with native animals (1860), John Skinner Prout, Art Gallery of NSW, Sydney

(Photo ex-libris.over-blog.com, février 2013)

L’Art Gallery of NSW  quant à elle comporte dans ses collections  une quinzaine de photos du photographe Michael Riley. link Ayant commencé sa carrière artistique en 1982, il a fait partie d’un groupe de jeunes artistes indigènes et a fondé le Boomalli Aboriginal Artists Co-operative. Il a participé à la première exposition de photographes indigènes en 1986 et certaines de ses œuvres se trouvent au Musée du Quai Branly. Malgré sa mort prématurée en 2004, son œuvre demeure essentielle pour la compréhension de l’histoire des Aborigènes.

Enfin, parmi les peintres du XIXe siècle et les modernes, quelques-uns ont retenu mon attention. Certains proposent une vision conventionnelle de l’Aborigène. Ainsi, Thomas Clark (1814-1883), avec Fern gully with Aboriginal family (1863) peint une famille aborigène dans son décor naturel, un creux  de verdure et de fougère. John Skinner Prout (1805-1876), neveu du grand coloriste Samuel Prout, propose un Aborigène au milieu d’animaux : Bush landscape with waterfall and an Aborigene standing with native animals (1860). Une vision héritée du mythe du "sauvage" à défaut d'être celui du "bon sauvage".

Abo clark

Fern gully with Aboriginal family, Thomas Clark, 1863 (Art Gallery of NSW, Sydney)

(Photo ex-libris.over-blog.com, février 2013)

Mais la représentation des Aborigènes qui m’a le plus émue est celle de Sir George Russell Drysdale (1912-1981). Avec lui, c’est une nouvelle vision de la société australienne qui émerge. Deux tableaux notamment ont sollicité mon regard. Il s’agit de  Shopping Day (1953) et Group of Aborigenes (1963). Les Aborigènes y apparaissent désormais comme des humains ordinaires, bien loin du noble sauvage ou du primitif menaçant. Malgré les couleurs des toiles, de leurs hautes silhouettes massives sur de longues jambes filiformes émane une impression de tristesse poignante et d’immense solitude. Placés au sein d’un paysage qui semble leur être hostile, leur aliénation n’en est que plus grande. Si Russell Drysdale est le témoin du changement de la société australienne, il a surtout l’art de créer  un paysage physique et psychologique, en même temps qu’il est poétique et mystérieux.

Abo DrysdaleGroup of Aborigenes (1963) et Shopping Day (1953), George Russell Drysdale (Art Gallery of NSW, Sydney

(Photo ex-libris.over-blog.com, février 2013)

Pour clore cette approche de l’Aborigène dans l’art australien, je n’aurais garde d’oublier la belle sculpture de Rayner Hoff (1894-1937), un sculpteur qui travailla sur l’Anzac War Memorial de Hyde Park à Sydney. Sa Tête de jeune garçon aborigène (1925) m’a plu par son réalisme et son modelé tendre.

Abo Rayner HoffHead of an Aboriginal Boy (1925), Rayner Hoff (Art Gallery of New South Wales, Sydney)

(Photo ex-libris.over-blog.com, février 2013)

Au terme de cette brève approche de la représentation de l'Aborigène dans l'art australien, il est clair que l'Art peut aider à la prise de conscience des peuples. Cependant, le champ demeure immense pour que le premier habitant de l'Australie devienne enfin un sujet artistique comme les autres.

 

Lien vers mon billet sur la peinture aborigène link

 

 

 


 

 

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commentaires

Carole Chollet 03/03/2013 12:21

Il est terrible de penser à toutes ces civilisations harmonieuses que la rapacité des Occidentaux a presque réduites à néant. Souvent, je me dis que le salut de l'humanité pourrait peut-être passer
par les derniers survivants de ces peuples, qui savaient vivre, eux, en accord avec la nature.
Merci pour ce bel article.

Catheau 06/03/2013 10:50



Amérindiens, Aborigènes, ils étaient notre mémoire ancestrale. Quel aveuglement de la part des peuples dits civilisés ! Il est urgent de relire Tristes Tropiques. Amitiés.



Mansfield 02/03/2013 19:17

Une belle étude sur un sujet complexe et peu connu ici en France, j'aime cette approche qui consiste à évoquer l'être humain avant tout, derrière les clichés affichés par certains dans la
représentation artistique. Et votre conclusion me fait penser à une phrase lue dans un livre de Ruth Rendell: "il n'y aura plus de racisme quand pour désigner un noir dans la foule on dira, je veux
parler de l'homme au pull-over rouge là-bas!" Merci Catheau pour ce bel article.

Catheau 03/03/2013 19:50



J'aime beaucoup l'écho que vous donnez à mon billet, Mansfield. Merci à vous.



Marc Lefrançois 02/03/2013 13:11

J'ai récemment vu le reportage de M6 sur l'Australie et cela m'a vraiment attristé que de voir la destinée de ce peuple...

Catheau 03/03/2013 19:49



Plusieurs personnes m'ont aussi parlé de ce reportage et de celui de Thalassa sur les Kimberleys. L'Australie : un pays de contrastes.



Martine 02/03/2013 06:55

Pauvres gens! Comme les amerindiens, ce qu'ils ont souffert de l'"homme blanc".
De très belles oeuvres! Merci pour cet excellent reportage qui m'en apprend un peu plus sur les aborigènes.

Bon week-end Catheau ;)
Martine

Catheau 03/03/2013 19:48



Comme les Amérindiens, en effet : une disparition programmée.



flipperine 01/03/2013 23:50

de belles oeuvres

Catheau 03/03/2013 19:46



C'est un musée magnifique !



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