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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 17:05

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Dans son émission, Carnets de Route, débutée le 20 octobre 2011, François Busnel est allé jusqu’en avril 2012 à la rencontre des écrivains américains contemporains. C’est ainsi que le 27 janvier 2012, à Princeton, à deux pas de la prestigieuse université où elle enseigne, Joyce Carol Oates, la « wonder woman de la littérature américaine », lui a accordé un entretien passionnant. En 40 ans, avec plus de 115 livres, 55 romans, plus de 400 nouvelles, un dizaine d’essais, 8 livres de poésie, elle est devenue un des écrivains les plus discutés et les plus controversés de sa génération.

Dans son œuvre protéiforme, elle met en scène des personnages torturés, ambigus, névrosés aux prises avec les dysfonctionnements de la famille et du couple. Derrière des apparences sages, se dessinent des adolescents criminels, des enfants martyrisés, des pères bourreaux, des tueurs en série, des violeurs, des kidnappeurs, des terroristes.

Dans cette conversation, Joyce Carol Oates a expliqué comment les points de départ de ses romans ou de ses nouvelles sont souvent des faits divers survenus dans l’histoire de l’Amérique. Selon elle, faire l’anatomie d’un crime permet d’entrer un peu plus avant dans l’âme américaine, le crime et le mystère étant au cœur de toute expérience humaine. Chez les Grecs, dans les grands drames élisabéthains, dit-elle, le sujet est toujours le crime. Qu’il soit passionnel ou ignoble, que ce soit le comportement moral qui soit criminel, l’écrivain a le sentiment qu’en exprimer le mystère, c’est se plonger dans l’envers de la société et comprendre plus profondément la nature humaine.

Quand j’ai vu cette émission, j’étais en train de lire son recueil de nouvelles intitulé Les Femelles. Ses remarques sont ainsi venues à point corroborer l’impression éprouvée à la lecture de cet ouvrage. Le titre originel est The Female of the Species, sorte d’intitulé générique, qui mettrait en relief l’essence de la femme. Dans ces neuf nouvelles, il s’agit de partir en quête, non de la mère, mais bien plutôt que celle qu’habite une violence inconnue, celle d’Eros et de Thanatos.

Ce sont souvent de très jeunes femmes, à la maturité fragile. Ainsi, dans la première nouvelle, « Avec l’aide de Dieu », on fait la connaissance de Lucretia, la jeune femme adolescente amoureuse du très jaloux Lucas Pitman, le shérif adjoint du comté de Saint-Lawrence, assaillie par des coups de fil anonymes. Bien qu’elle se persuade que son époux ne lui « fait pas peur », elle devra tirer sur lui pour échapper à un sentiment irrationnel.

Quant à Mme G., épouse « superficielle et vaniteuse », elle « cherch[e ] son âme » sur Madison Avenue. Elle la retrouvera peut-être tragiquement dans la réserve ensanglantée d’un des magasins qu’elle a inlassablement fréquentés.(« Madison au guignol »).

Dans ce recueil, on rencontre aussi des mères, comme Christine, la mère aimante de Céci. Dans « Faim », amoureuse d’un homme qu’elle sait dangereux, elle ira pourtant jusqu’au bout de la plage déserte de Cape Cod avec Curver son mari, un pistolet calibre .42, dissimulé dans sa poche.

Les petites filles elles-mêmes ne sont pas plus épargnées par la plume de l’écrivain. « Banshee », négligée par sa mère, se promène dangereusement sur les toits par temps de grand vent avec son petit frère, bébé entre ses bras. Dans « Poupée : une ballade du Mississipi », sans doute la nouvelle la plus horrible, la petite lolita qui se prostitue pour faire vivre son beau-père, M. Early,  se vengera à sa manière :

« Tu vois, pa-pa, ce que tu m’as fait faire.

Mieux vaut eux que moi, petite. » 

« Obsession » met en scène une petite fille dont le père est mystérieusement « M-O-R-T » ainsi que le lui répète Calvin, l’amant de sa mère. Terrifiée, elle entend des cris de lapin dans la cave où ne demeurent plus que de vieilles cages. C’est ici l’occasion de réfléchir sur le sens de la vie : « Mon cœur se serre ; dans chaque cage un lapin est pris au piège. Pourtant, c’est parfaitement logique, je m’en rendrai compte tout au long de ma vie : dans chaque cage, un prisonnier. »

Dans « Dis-moi que tu me pardonnes », à travers les récits croisés d’une mère et de sa fille, on apprendra ce qui s’est passé il y a quarante ans, à l’Old Eagle House Tavern, dont « la vieille enseigne fanée représentait un aigle en vol, ailes déployées, serres prêtes à saisir leur proie ». Telle Mary, proie féminine du hasard : « On ne peut rien faire avec des dés, à part « les lancer » ».

Et s’il est des anges dans ce livre, ils ne sont certes pas conformes à l’idée qu’on s’en fait habituellement. L’ « Ange de colère » sera Gilead l’épileptique, celui qui suit Katrina la mal-aimée et qui finira par tuer avec un démonte-pneu l’homme qui avait voulu la faire avorter.

Quant à l’ « Ange de miséricorde », il prend les traits d’Agnès O’Dwyer, une infirmière qui euthanasie ses patients : « C’est quelque chose qui arrive ? C’est le Bien, chassant le Mal. J’apporte la miséricorde à ceux qui souffrent. JE SUIS LA MISERICORDE. » Ce dernier récit fait alterner habilement la parole de R., une jeune infirmière qui apprend l’existence de cette collègue secourable.

Joyce Carol Oates a l’art de nous entraîner avec elle là où l’on ne voudrait pas aller. Ses nouvelles débutent en effet souvent dans un quotidien banal qui dérape au moment où l’on ne s’y attend pas. Ses créatures au visage d’anges portent en elles un Mal originel qui ne demande qu’à s’exprimer. L’inventivité dont l’écrivain américain fait preuve dans la construction de ses textes,  l’alternance des voix de certains récits, les monologues intérieurs, sont au service de la complexité d’une âme humaine dont elle cherche sans relâche à sonder le mystère.

Avec François Busnel, évoquant les écrivains femmes désormais acceptées, Joyce Carol Oates souligne sa grande admiration pour Toni Morrison. « Elle écrit sur le mal, ou plus précisément l’innocence qui découvre soudain le mal. Elle confronte la part civile de l’être humain à sa part de sauvagerie. » Définition d’une écriture qui est aussi la sienne.

 

 

Sources :

Les Carnets de route de François Busnel, La Grande Librairie, 27 janvier 2012, France 5, 20h 35

 

 

 


 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Martine 07/06/2012 11:37

un compte-rendu superbe, fouillé, clair, qui donne envie de découvrir cet écrivain. Pourtant ce sont des sujets bien difficiles. Le côté obscur de la vie.
Merci Catheau et bonne journée à vous
Martine

Catheau 11/06/2012 10:49



Comme vous le dites, Martine, le côté obscur de la vie mais, envers et contre tout, l'envie de vivre ! Un de mes écrivains favoris.



Suzâme 06/06/2012 22:13

Votre article me donne envie de le lire mais figurez-vous qu'au Musée des Lettres et Manuscrits hier avec Hauteclaire, je n'ai pas résisté en sortant à Terre des Hommes, un livre parmi tant
d'autres mais dont vous nous aviez offert un extrait. Sur place, j'ai lu la première page et je n'étais rien d'autre qu'une âme apprivoisée. A bientôt.

Catheau 11/06/2012 10:45



J'aime beaucoup, Suzâme,  votre disponibilité curieuse aux rencontres et invitations de toutes sortes. Amitiés.



Carole 06/06/2012 18:34

Belle et claire présentation de cet écrivain. Son point de vue sur le fait divers me paraît très juste et pénétrant.
J'ajouterai que je trouve que vous faites des critiques de livres remarquables, et dignes des meilleurs magazines littéraires.

Catheau 11/06/2012 10:39



Joyce Carol Oates montre remarquablement dans son oeuvre les illusions et désillusions du "rêve américain". Merci de votre commentaire amical. J'aime écrire sur les ouvrages que j'aime !



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