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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 19:34

 

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Dans le Carnet de poésie de ma grand-mère, il est une page que j’aime particulièrement. Y est inscrit un bref dialogue que la main du poète breton Charles Le Goffic a recopié, d’une écriture très élégante aux amples initiales, en utilisant la hauteur de la page. Ce court texte est daté du 09 mars 1922.

 

Dialogue dans la nuit

 

Qu’il fait noir, ô Zénon, et que la côte est dure !

       - Va tout de même ton chemin

Et dis-toi que le jour le plus sombre ne dure

Que jusqu’au lendemain.

 

                                                       Ch. Le Goffic

Dunkerque, 9 mars 1922.

 

En écrivant à brûle-pourpoint pour ma grand-mère ces quelques lignes qui invitent au courage devant l’adversité, à qui le poète breton (1863-1932) a-t-il pensé ? Le nom de Zénon qu’il choisit ici me semble symboliser l’homme qui philosophe, si « philosopher, c’est apprendre à mourir ».

 

Zenon d'Elée

Zénon d'Elée

 

Peut-être fait-il allusion à Zénon d’Elée dont Diogène Laërce rapporte l’existence dans les Vies des philosophes illustres (IX, 26-27). Celui dont il dit que, pour ne pas parler, il se trancha la langue avec les dents et la cracha au visage du tyran qui le torturait. Celui-là même dont la fermeté devant la mort impressionne Tertullien dans son Apologétique (50) : « Zénon d’Elée, à qui Denys demandait en quoi consiste la supériorité de la philosophie, répondit : « Dans le mépris de la mort. » Et c’est avec impassibilité que, sous les coups du tyran, il confirma son propos jusqu’à la mort. »

Pourtant, en lisant ces quatre lignes, je songe surtout à Zénon Ligre, le magnifique personnage de L’œuvre au noir (Opus nigrum) (1968) de Marguerite Yourcenar, originaire des Flandres comme ma grand-mère. Type exemplaire de l’humaniste de la Renaissance, inspiré par Paracelse et Pic de la Mirandole, médecin, alchimiste et philosophe, Zénon, de Cologne à Bruges en passant par la Suède, fera de nombreux voyages au cours desquels il aiguisera sa réflexion sur le monde. Réfugié à Bruges, condamné pour athéisme et impiété par l’Inquisition, il se suicidera pour ne pas se rétracter. Il symbolise l’homme en quête de la Vérité.

 

Gian Maria Volontè interprète de Zénon,

dans l'adaptation cinématographique de L'Oeuvre au noir

de Delvaux (1988)

 

Dans ses Essais et Mémoires, Marguerite Yourcenar écrit : « Je m’étais emparée tout de suite du prénom de Zénon, qui me plaisait, parce que, bien que donné assez fréquemment dans cette région aux époques de foi, en l’honneur d’un saint évêque de Vérone, il avait été aussi celui de deux philosophes antiques, le subtil Eléate, mis à mort, dit-on, par un tyran, et l’austère stoïcien [Zénon de Cition] qui paraît s’être suicidé, comme ce fut souvent l’usage dans sa secte. »

Je voudrais ainsi citer l’avant-dernier paragraphe et deux phrases du dernier paragraphe du dernier chapitre de L'Oeuvre au noir, intitulé « La fin de Zénon ». C’est un passage admirable qui pourrait venir en écho, par-delà les années, au petit dialogue recopié par Charles Le Goffic pour ma grand-mère. Marguerite Yourcenar ne m’en voudra pas, elle à qui « il est arrivé souvent de tenter de [s’] établir dans d’autres siècles, d’essayer de franchir plus ou moins la barrière des temps ».

Après avoir pensé au chanoine Campanus, qui « avait été le premier à lui faire lire les Anciens dont les héros périssaient de la sorte », Zénon, « avec la dextérité du chirurgien-barbier », se coupe la veine tibiale sur la face externe du pied gauche puis taillade l’artère radiale de son poignet gauche. Dans une sorte de dédoublement de lui-même, il attend la mort avec sérénité.

« La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmuait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. […]

Mais toute angoisse avait cessé : il était libre ; […] Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon. »

Ainsi, pour Zénon de Bruges, la liberté accordée par la mort prend la forme d’un jour aveuglant qui se confond avec la nuit.

En cette année 1922, où Charles Le Goffic rencontre ma grand-mère, Marguerite Yourcenar envisage un projet ambitieux, celui d’un roman familial couvrant plusieurs générations. Elle le mènera à bien sous le titre générique de Labyrinthe du monde et sous la forme d’une trilogie : Souvenirs pieux (1974), Archives du Nord (1977) et Quoi ? L’Eternité (1988). Et par de nombreux aspects, la Flandre de Zénon, c’est un peu déjà la Flandre qui sera celle de l’auteur, amoureuse comme son héros du monde rural et de la mer. Autant dire que le personnage de Zénon accompagna Marguerite Yourcenar toute sa vie, et qu'elle entretint avec lui un lien particulier, "quasi existentiel".

 

 

Sources :

L’Oeuvre  au Noir, Marguerite Yourcenar, Folio, n°798, p. 442-443

Anne-Yvonne Julien commente L'Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar, Foliothèque

http://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9non

 

 

 

 

Vendredi 23 avril 2010

 

 

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