Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 18:02



Lundi 04 janvier 2010, on commémorait le cinquantenaire de la mort de Camus dans un accident de voiture, à Villeblevin dans l’Yonne, aux côtés de Michel Gallimard.
 

Camus-de-face.jpg


Jeudi 07 janvier, François Busnel, dans La Grande Librairie, proposait une Spéciale Albert Camus, en hommage à celui qui est tout, sauf « un philosophe pour classes terminales ».  Il souhaitait montrer dans cette émission que "sa trajectoire, jalonnée de rencontres, est un miracle et que sa vie prouve à elle seule qu'il n'y a pas de déterminisme social."
Y étaient présents Jeanyves Guérin (pour Le Dictionnaire Albert Camus chez Robert Laffont), José Lenzini (pour Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus chez Actes Sud), Michel Onfray (La Pensée de midi, Archéologie de la pensée d’un libertaire), Herbert Lottman (Albert Camus, Le Seuil) et Agnès Spiquel, Présidente des Etudes camusiennes, qui a collaboré à la récente édition des œuvres complètes d’Albert Camus par la bibliothèque de la Pléiade. Le documentaire de Joël Calmettes, intitulé Albert Camus, le journalisme engagé, revenait sur la carrière de journaliste de l’écrivain.
(J'y reviendrai dans un autre article.)

L’échange très documenté entre les différents intervenants a fait revivre le trajet remarquable de cette « comète » trop tôt disparue. Traduit dans 60 langues, l’écrivain, natif d’Algérie, a atteint depuis longtemps à l’universalité et acquis l’immortalité littéraire. Toujours reçu comme un passeur de l’idée démocratique, après avoir été découvert entre 1950 et 1960 par l’Espagne, la Pologne, les pays de l’Est, il est maintenant lu en Algérie et en Iran.

On y a rappelé les événements de l’enfance de celui qui naquit  en 1913 à Mondovi, en Algérie, d’un père mort à la guerre de 1914 et d’une mère analphabète et femme de ménage. On y a fait mémoire de la découverte de la langue française par un adolescent timide grâce à son instituteur Louis Germain. C’est ce jeune homme qui affirmera qu’il n’a qu’une patrie, cette même langue française que l'Ecole lui avait donnée. Il reconnaîtra l'habiter, l'avoir acquise et aimée, conscient de ses capacités alors que sa mère la parlait mal. Il est toujours demeuré au fond de lui ce gosse de pauvre, à qui son instituteur donne à lire La Douleur (1931) d’André de Richaud et qui en est ébloui.

On y a mentionné la passion pour le football (« Ce que je sais de plus sûr sur la morale, c’est au sport que je le dois, là où l’on fait quelque chose ensemble. ») et l’attrait pour la philosophie suscité par Jean Grenier en 1930, l’éviction au concours de l’agrégation de philosophie à cause de la tuberculose, la participation à Alger-Républicain (1938).

On s’est arrêté sur sa passion pour le théâtre, lorsqu’il fonde le Théâtre du Travail et qu’il parcourt le pays dans la troupe de Radio-Alger, avec des mises en scène de textes de  Malraux ou de Dostoïevski. Camus ne disait-il pas : « La scène de théâtre est le seul lieu où je sois heureux » ? On sait qu’il était capable de remplacer au pied levé des comédiens et qu’il préféra toujours la compagnie des gens de théâtre à celle des intellectuels, avec qui il avait l’impression d’être coupable. Il retrouvait dans le monde du théâtre cette camaraderie du football ou de l’équipe de rédaction d’un journal.  Si un écrivain se juge lui-même dans la solitude, un jour vient où il a besoin de la collectivité.

Ensuite, fut soulignée la consécration du Prix Nobel en 1957, qui montrera au monde un visage plus jeune de la France qu’on ne le pensait généralement.

Si l’enfance n’est pas un des sujets de prédilection de Camus, il fut cependant un enfant heureux, marqué par la tendresse maternelle et le soleil, malgré et avec la pauvreté.

Herbert Lottman, un Américain, s’est lancé dans l’écriture de la biographie de Camus quand il s’est rendu compte qu’il n’en existait pas qui soit digne de ce nom (de même que, selon lui, il n’y en a pas non plus pour Flaubert). Il a donc commencé « avec rien » et a rédigé une biographie à l’américaine. Il s’y est efforcé de « tout dire », multipliant les détails, car-dit-il- on ne sait pas à l’avance ce qui sera important. Réalisant une véritable enquête de mille pages, il a fait parler nombre de faits, nombre de témoins, des lettres d’amis et ce faisant a « recomposé » Camus. Le biographe américain a beaucoup enquêté sur les origines du père de Camus dont on a longtemps cru qu’elles étaient alsaciennes. C’est à Nantes, où est rassemblé l’Etat-civil des pieds-noirs, qu’il a retrouvé dans les archives l’arbre généalogique de Camus, dont les ancêtres venaient de Bordeaux, ce que l’écrivain lui-même n’aura jamais su. De même, il nous apprend que si l’auteur de Révolte dans les Asturies (1936) n’a jamais révélé pourquoi il avait quitté le parti communiste en 1936, c’est parce qu’il en avait été expulsé.

Michel Onfray indique que deux professeurs furent décisifs pour l’auteur de L’Etranger (1942) et que la culture l’arracha à la misère. Louis Germain, l’instituteur, lui fait connaître Dorgelès et Jean Grenier le distingue, lui ouvrant les textes de Nietszche et le taoïsme. Camus lui dédiera L’Homme révolté (1951). Ayant eu la conviction intime qu’il mourrait jeune, Camus éprouva toujours un amour débordant de la vie. Ce goût lié à la maladie le rendit prêt à brûler son existence et il ne méprisa jamais le bonheur, comme il est de bon ton de le proclamer chez certains philosophes ! Un film d’archives de mai 1959 montre Camus s’exprimant sur ce sujet. Il explique que, pour beaucoup, le bonheur est une activité originale dont il faudrait se cacher, comme des Ballets roses, dont il faudrait s’excuser. Il reconnaît que les puissants sont souvent des ratés du bonheur : « N’avouez jamais que vous êtes heureux, ce serait votre condamnation ! »

Devant des interviews de Camus qui n’apparaissent pas très naturelles, José Lenzini fait remarquer qu’il s’efforce d’y réfréner son accent pied-noir. Ne disait-il pas : « Quand je suis avec un intellectuel, j’ai toujours l’impression d’avoir quelque chose à me faire pardonner » ?  Sa fille Catherine Camus explique l’aspect artificiel de ses interviews par le fait qu'il en apprenait les textes par cœur. Mais ce manque de naturel n’avait rien à voir avec une quelconque rigidité de l’homme.

En fait, Albert Camus est avant tout un homme de soleil, de pauvreté et de silence. Il a vécu dans un monde de silence, celui de son père absent, de sa mère analphabète, de son quartier pauvre de Belcourt, et c’est auprès des taiseux qu’il se ressourcera. Son écriture blanche et silencieuse saura être le porte-voix de ceux qui n’ont pas la parole.

En 1942, la réception de L’Etranger est un succès et Sartre lui-même, à cette époque, l’estime.  Depuis l’âge de 17 ans, Camus sait qu’il sera écrivain En 1937, il avait rédigé un essai narratif intitulé La Mort heureuse et il écrira L’Etranger d’un seul jet. C’est une sorte de « mythe animé » qui cherche à montrer ce qu’est la réalité de l’absurde. Avec l’incipit célèbre (« Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » A noter que « Cela ne veut rien dire » renvoie au télégramme !), on est en présence d’une écriture déjà affirmée. On admire de suite cette structure en miroir qui fait réécrire l’histoire de Meursault par la justice, tandis que le dernier chapitre constitue la réconciliation du personnage avec un univers dénué de sens. Luchino Visconti sera le seul metteur en scène à adapter le roman en 1967 avec Marcello Mastroianni, dans le rôle de Meursault, et Bernard Blier dans le rôle de l’avocat.

Les invités de Busnel ont évoqué la publication posthume par Catherine Camus en 1994 de Le premier homme, sorte de roman miroir de L’Envers et l’Endroit (Camus disait que toute son œuvre se trouvait condensée dans cet essai). Inachevé, il devait être le premier d’une trilogie que la mort interrompit et qui devait conter l’aube de l’humanité. Les invités sont divisés sur le texte, certains faisant le constat que Camus n’y fait pas mention des Arabes. Selon Michel Onfray, le livre n’étant pas fini, ce n’est qu’un document, à considérer comme un fragment posthume. Pour Lenzini, le livre était publiable et il souligne que les personnages savent que les Arabes existent. Agnès Spiquel mentionne que dans l’Algérie de Camus existaient des possibilités de convivialité entre Arabes et Français malgré la scission ethnique et qu’au chevet de la mère malade de Camus, c’est une femme arabe qui se tenait. Le roman inachevé serait le reflet d’une Algérie dont il rêve.

Cette œuvre, qui n’en était qu’au tiers de sa rédaction et aurait été énorme, ne doit pas être considérée comme une autobiographie. C’est bien un roman où Camus scrute le passé de l’Algérie et le sien.

En 1947, La Peste, roman vendu à 100 000 exemplaires, reçoit Le Prix des Critiques. Et Camus déclare avec humour : « Elle a fait plus de morts que je ne croyais ! »

En ce qui concerne la philosophie de Camus, pour Michel Onfray, Noces (1939) et L’Envers et l’Endroit (1937), sorte de promenade antique, s’apparentent à la prose des présocratiques et exaltent un véritable "hédonisme tragique". Il s’élève contre l’idée, largement répandue, qui fait de Camus « un philosophe pour classes terminales. » Et s’il en est un à qui ce qualificatif s’applique, c’est plutôt Sartre avec La Nausée ou L’existentialisme est-il un humanisme, œuvres sur lesquelles transpirent les malheureux lycéens ! Si Camus déclarait qu’il n’était pas un philosophe (comme on en fait à l’Ecole Normale s’entend), il est clair cependant qu’il a mené une vie philosophique, écrivant « pour sauver sa peau », dans une pratique réellement existentielle. Moraliste et styliste, Camus est loin d’avoir une pensée simpliste comme on le lui a parfois reproché. Se situant sur le versant littéraire de la philosophie, il n’est tout simplement pas académique.

Sa réflexion sur le suicide, l’absurde, la révolte procède d’une expérience existentielle, fondée sur la mort du père et l’illettrisme de la mère, contingence expérimentée. Dans L’Homme révolté, Camus critique l’hégélianisme et le surréalisme. Michel Onfray voit en lui un libertaire qui fait l’éloge de la pensée anarchique et de l’anarcho-syndicalisme, notamment pendant la période de Combat. Il le situe dans une vraie logique libertaire, celle qui veut que l’on ne soit tenu à aucun catéchisme. Il ne souscrit donc pas à la thèse d’un Camus social-démocrate.

José Lenzini apporte la nuance que si le cœur est libertaire, la raison est sociale-démocrate. C’est à la sociale-démocratie, selon lui, que vont ses sympathies. C’est un réformiste radical et non pas un révolutionnaire, qui remet en cause le capitalisme et le consumérisme américain, tout en faisant l’éloge du travaillisme scandinave.

Les intervenants ont bien sûr rappelé la polémique célèbre de décembre 1957. Les rectifications nécessaires ont été apportées. Le journal Le Monde a été clairement mis en cause, accusé d’être un faussaire, puisqu’il avait cité la phrase de Camus en la sortant de son contexte, laissant entendre que l’écrivain avait fait l’éloge de l’injustice. Ce dernier n’a jamais dit : « Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice. » Voici les faits. En résidence à Stockholm, Camus participait à une conférence de presse. Un jeune Algérien l’interpelle en lui reprochant son silence sur ce qui se déroule en Algérie. Camus lui demande à plusieurs reprises quel âge il a et finit par lui dire : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Et ensuite, la rumeur a déformé les paroles et elles sont devenues celles-ci : « Entre la Justice et ma mère, je choisis ma mère. » « Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait en situation le terrorisme. » (Philippe Lançon). Il faut savoir que ce jeune homme, admirateur de Kateb Yacine, et qui avait pris à partie Camus, de retour en Algérie, « tombe » sur Actuelles et sur « Misère en Kabylie ». Défait, il comprend qu’il a méconnu le message de Camus. Quand il contactera Jules Roy pour aller s’excuser auprès de l’écrivain algérois, ce dernier sera mort. Le jeune étudiant ira déposer des fleurs sur sa tombe à Lourmarin…

En 1949, dans Les Justes, Camus avait fait une analyse du terrorisme en défendant la thèse que la fin ne justifie pas les moyens et que la mort des femmes et des enfants est un prix trop fort à payer. Sa réponse au jeune étudiant était ainsi dans la droite ligne de ce qu’il avait toujours prôné.

Dans une sourate du Coran, on peut lire : « Le paradis est aux pieds des mères et la justice aussi. » Pourquoi Camus n’aurait-il pas été dans la peau de la mère ? Quant au président Bouteflika, il a surenchéri : « N’importe qui aurait répondu ce qu’a répondu Camus. Il est des nôtres ! » Alors qu’en France, on veut faire entrer l’écrivain au Panthéon, en Algérie, il est enfin sorti du purgatoire. Il est désormais lu dans les lycées et les Algériens le revendiquent comme appartenant à leur patrimoine et, juste retour des choses, ils parlent très bien du journaliste qui décrivit les misères de la Kabylie.

Si Camus a aimé des femmes, Simone Hié, Francine Faure, Maria Casarès, qui furent des rencontres déterminantes dans sa vie, il n’est pas exact de dire qu’il fut un « homme à femmes ». Il entretint, malgré la séparation, une relation durable avec Simone Hié et fut fidèle à sa manière à l’expérience de ses rencontres. Respectueux du bonheur et des gens heureux, Camus a cherché la femme idéale, peut-être en souvenir de cette mère à qui il ne pouvait rien dire. Catherine Camus, sa fille, nous apprend que, lorsqu’il écrivait, il aimait qu’une femme silencieuse se trouvât dans la pièce d’à côté. José Lenzini insiste sur le fait que l’engagement, la résistance, la révolte sont « beaucoup plus importants que toutes ces histoires ».

Alors, faut-il imaginer Camus heureux ? Comme l’Envers et l’Endroit, on est en droit de l’imaginer heureux et malheureux en même temps.

Quant au transfert de ses cendres au Panthéon souhaité par Sarkozy, les avis divergent. Pour Onfray, c’est Tipasa qui eût été le plus beau panthéon. Ecrivain-symbole des plus importants, il le considère comme irrécupérable. Selon Lenzini, Lourmarin est le Colombey de Camus et il doit y demeurer. Herbert Lottman pose insidieusement la question de savoir si celui qui a proposé ce transfert est sincère.  Il pense que c’est à Catherine Camus qui vient tous les jours sur la tombe de son père de se prononcer. (On croit savoir qu’elle n’y serait peut-être pas hostile mais que son frère jumeau n’est pas du même avis.)

Et pour laisser le dernier mot à Albert Camus lui-même, ne disait-il pas : « L’Eternité est une idée sans avenir » ?

 

Lundi 11 janvier 2010

camus-songeur

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche