Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juin 2010 3 09 /06 /juin /2010 13:24

 

P1000323

 

Dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère, on peut admirer, en date de l’année 1928, un beau dessin au fusain rehaussé de noir, signé de Maurice Ruffin. Il représente une femme portant une coiffe paysanne, vêtue d’une jupe longue, d’un caraco aux manches larges et chaussée de talons hauts. Le regard perdu, elle est assise de trois-quarts sur une chaise au dossier galbé. On discerne mal ce qui repose sur ses genoux : est-ce un livre ou son ouvrage ? Toujours est-il qu’il émane de l’ensemble une atmosphère calme qui fait songer à celle des tableaux de Chardin.

Un article au papier jauni (extrait de La Voix du Nord) voisine avec le dessin. Il est signé d’André Mabille de Poncheville (à qui ma grand-mère était apparentée), et présente une exposition des œuvres de Maurice Ruffin à Valenciennes, la « Venise du Nord », ville natale de mon aïeule, du peintre et du rédacteur de l’article.

Ce dernier (1886-1969) est un écrivain, poète et journaliste qui fut l’auteur de plus de soixante ouvrages. Son recueil poétique intitulé Consolations fut primé par l’Académie française. Ses critiques d’art portèrent essentiellement sur la vie des artistes des Flandres et de l’Artois tandis que ses biographies rappellent ceux qui furent liés à sa vie : Péguy, Verhaeren, Maurice Barrès, Maxence Van der Meersch, Pierre de Nolhac. Il écrivit aussi des œuvres historiques consacrées à des figures nationales (Clovis et Charlemagne) et s’attacha à peindre les séquelles de la Grande guerre dans le Nord et le Pas-de-Calais. Auteur de récits de voyages en Terre  sainte, à Rome et à Saint-Jacques de Compostelle, il fut surnommé le "pèlerin poète" par François Mauriac. Il est enfin l’auteur de deux romans, dont Le sang des Gaules.

Ce papier, (compte-rendu de l’exposition de peinture qui se tint « jusqu’au 29 mai », peut-être de l’année 1928), est une mine de renseignements sur Maurice Ruffin, à propos de qui je n’ai guère trouvé d’informations par ailleurs.

Natif de Valenciennes comme le peintre Watteau et le sculpteur Carpeaux, l’artiste s’y forma à l’Académie de sa ville pour ensuite intégrer l’école des Beaux-Arts de Paris. Il revint ensuite vivre et travailler dans le Hainaut français. Vers 1903, il fit la connaissance de Maurice Verhaeren au Caillou-qui-bique,  dans la vallée de l’Honnelle. Devenu l’ami du poète belge,  l’auteur des Campagnes hallucinées et des Villes tentaculaires, qui entendait vivre dégagé de toute activité mondaine, il en fut le portraitiste.

 

 

emile+verhaeren

Emile Verhaeren, par Theo Van Rysselberghe

 

André Mabille de Poncheville détaille ce portrait, présent dans l’exposition, tout plein d’un naturel parfait et de vérité, dont je n’ai pas retrouvé la photo : « On l’y voit assis sur une chaise de paille, les jambes croisées, un livre entre les doigts, vêtu d’un veston et d’un gilet en velours fauve, d’un pantalon dont le bas est retroussé comme au retour d’une promenade. Il porte un col bas rabattu qui lui laisse le cou libre et une cravate bleue. Jeune encore à cette époque, sa moustache longue et tombante est d’un blond plus clair que ses cheveux. Sous le binocle, l’expression du regard est à la fois naïve et précise. 

Derrière lui est demeurée ouverte la porte d’une cuisine dallée des mêmes pierres bleues luisantes que l’étroit vestibule où il se trouve, et l’on y aperçoit la table chargée des restes d’une frugale collation : une carafe à demi remplie de bière, un beurrier.

Enfin, par la fenêtre, sur le rebord de laquelle est placé un vieux quinquet de cuivre, la fantaisie de l’artiste s’est plu à laisser voir les pignons de tuile rouge d’un village flamand, peut-être pour rappeler au poète son Saint-Amand natal (Belgique).»

 

square watteau valenciennes et statue de Watteau

Le square Watteau à Valenciennes

avec la statue de Watteau et la tour Saint-Géry

 

D’autres toiles de l’exposition sont évoquées par le critique d’art. Il s’agit d’abord du tableau, Le square Watteau à Valenciennes, avec la statue du peintre des fêtes galantes, dominée par la tour de Saint-Géry. L’autre est L’Escaut au faubourg de Paris, dont un massif ouvrage de fortifications, le Pâte, était proche. André Mabille de Poncheville admire encore un troisième tableau, intitulé Intérieur de la librairie Lemaître. Voici ce qu’il en dit : « Le fond s’illumine doucement d’une lumière diffuse venue on ne sait d’où, œuvre d’une rare délicatesse de touche qu’on pourrait croire avoir été peinte par quelque intimiste hollandais, Pieter de Hooghe ou Vermeer de Delft. »

Le visiteur de l’exposition raconte aussi comment, peu avant 1914, il se rendit avec Verhaeren, qui venait de revoir le musée de Valenciennes, chez un Maurice Ruffin malade. Dans sa chambre-atelier, le peintre accueillit avec joie son ami. Sous le portrait de Carlyle gravé par Bernier, invitant à la résignation, les chaudes paroles du poète-thaumaturge rendirent vie à l’artiste.

La Première Guerre mondiale surprit Maurice Ruffin dans Valenciennes envahie. En juin 1917, il alla revoir le musée, témoin de ses premières émotions d’artiste. Il écrivit alors à un ami : « Il y avait là tant de souvenirs pour moi. J’avais passé tant de bonnes heures devant tous ces tableaux quand, encore tout enfant, je rêvais d’être peintre et que l’entrevoyais l’avenir plein des espoirs dorés que seules créent les jeunes imaginations. Je venais très ému adresser un adieu peut-être définitif à tous ces vieux amis d’enfance.

La présence de soldats allemands, le bruit de leurs lourdes bottes griffant les parquets, rendaient encore plus douloureuse ma visite. « Reverrai-je le musée et tout ce qu’il renfermait ? » Nous avions vu passer toutes les richesses de Saint-Quentin, les meubles, les objets d’art etc, tout cela pêle-mêle sur des chariots, des camions, des véhicules de toutes sortes.

J’étais à rêver devant le groupe exquis du prince impérial et de son chien favori, par Carpeaux, quand un soldat m’aborde et me demande si je veux bien lui servir de cicerone ; il est peintre, est à Valenciennes depuis six mois dans un bureau et me connaît pour m’avoir vu souvent dans les rues de la ville. Il ajoute pour se rendre sympathique : « Monsieur, l’art n’a pas de patrie. » Vieux cliché à quoi je réponds : « C’est vrai, mais les artistes en ont une. » »

 

prince impérial et son chien carpeaux

Le Prince impérial et son chien, Carpeaux,

Musée de Valenciennes

 

André Mabille de Poncheville conclut son article, en insistant sur ce retour du peintre de tant de paysages verts et fleuris du Hainaut au musée qui avait été en quelque sorte le point de départ de sa vie. Il souligne comment l’exposition qu’il vient d’admirer permet de suivre un artiste « à la carrière probe et magnifique, dédaigneux de tout arrivisme », et qui à l’instar de son ami Verhaeren crut à l’art comme à une religion.

Et ma grand-mère, dont je présume que Maurice Ruffin lui fit ce joli dessin à l’occasion de cette exposition,  aurait sûrement souscrit à ces vers de Verhaeren :

« Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,

Chacun troue à son tour le mur noir des mystères […] »

 

 

Article Poncheville Ruffin

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Mabille_de_Poncheville

http://lapoesiequejaime.net/verhaeren.htm

 

Mercredi 09 juin 2010

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

suzâme 09/06/2016 19:21

Votre plume plonge sans lourdeur dans l'encrier du passé et réveille notre sensibilité, notre curiosité pour des artistes qui grâce à vous ne seront pas oublier. Cordialement.

Catheau 11/06/2016 09:09

J'ai aimé me promener entre les pages de ce carnet de poésie et partir en quête de ceux qui y étaient évoqués. Merci, Suzâme, de lire ces anciens artcicles.

poinsignon 08/02/2012 18:56

Le dessin représente une dentellière avec son "tambour" sur les genoux. Qui était votre grand mère? Je suis le seul a disposer de mon livre au pris normal (10 euro).

Catheau 10/02/2012 17:39



Merci d'avoir éclairé ma lanterne en me précisant qu'il s'agit d'un tambour. Amicalement.



poinsignon 06/02/2012 18:53

Vous trouveriez toutes informations utiles sur Ruffin dans le livre que j'ai écrit en 1980. A votre disposition.

Catheau 07/02/2012 17:45



Merci pour ce renseignement.  Je trouverai sans doute votre ouvrage en bibliothèque.



Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche