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16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 17:09

artemisia.jpg

 

Dessin de la main droite d'Artemisia Gentileschi tenant un pinceau, craie rouge et noire,

Pierre Dumonstier II, British Museum

 

J’ai lu il y a bien longtemps La Demande de Michèle Desbordes et j’en garde un souvenir ébloui. L’histoire de la relation non-pareille entre un grand peintre de la Renaissance (dont on devine qu’il s’agit de Léonard de Vinci) et l’humble servante Tassine, décidée à servir par-delà la mort, est contée de manière admirable et ce livre est de ceux que l’on n’oublie pas. Aussi, ai-je été heureuse de retrouver dans ma bibliothèque un autre ouvrage, le dernier je crois de Michèle Desbordes, un mince petit livre intitulé Artemisia et autres proses suivies d’un rêve de Jacques Lederer, publié en 2006, l’année de sa mort.

Il s’agit de sept textes en prose consacrés à sept artistes : Artemisia Gentileschi (« Artemisia dans la montagne »), Nicolas Poussin (« Et ego in Arcadia »), Giandomenico Tiepolo (« La promenade d’hiver »), Friedrich Hölderlin (« Il parlait du jour par-dessus les montagnes »), Rainer-Maria Rilke (« Le château d’Ulsgaard »), Katherine Mansfield (« Félicité »), Blaise Cendrars ("L'Alouette"). Ces textes sont suivis du récit du rêve que fit Jacques Lederer, un ami de Michèle Desbordes : « Il se résume en fait en une seule image miraculeuse de netteté : Charlie Parker est assis sur un haut tabouret et il joue Lover Man tout en serrant Michèle Desbordes dans ses bras. »

Les sept textes me semblent exprimer au plus juste la manière d’écrire de cet auteur à part qui disait : « Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvée de ce qui se tait et se cache que du contraire. » Jean-Yves Masson parle en effet de « sa formidable puissance de silence » et ce silence, souvent associé à la mer, c’est cela même qu’elle met en relief dans l’évocation des artistes qu’elle a aimés.

Artemisia Gentileschi ne reçut-elle pas, dès son enfance, une éducation stricte, « au point de garder le silence » ainsi que le demandait son père ?  Peut-être cette contrainte et par la suite son viol par Agostino T. furent-ils à l’origine de la conception de son art. Devant la mer qui lui fait oublier ses blessures, « elle pensa au silence et à la lenteur […] tout désormais serait là dans le calme et le silence ». Les femmes représentées de dos par Giandomenico Tiepolo, venues de la mer, refermées sur elles-mêmes, sont elles aussi les messagères du silence : « Rien ne pouvait se dire de ce qu’elles pensaient, rien ne se connaissait que cette sorte de brève apparition et de sourire aux lèvres, et l’idée même du silence qu’elles portaient au front. » Et quand on lui parle de beauté, il garde le silence. Michèle Desbordes dit encore de Hölderlin, un de ses poètes préférés, qu’il « imaginait la mer plus loin dans la fin du fleuve ». Elle raconte encore que bien souvent « il parla du feu du ciel et du silence des hommes […] car il avait, plus que quiconque besoin de silence ». Il en va de même pour Rainer-Maria Rilke qui, à Duino, « chaque jour regardant la mer et marchant sur la falaise », parlait « du silence où il aurait voulu se perdre ». C’est Katherine Mansfield qui ne put jamais oublier l’océan et les « collines dorées de Nouvelle-Zélande », celle qui « d’un rien pouvait se blesser. D’un silence, un mot de trop. » C’est enfin Cendrars, nostalgique des papillons blancs « qu’il voyait sur la mer, comme Nerval à Brindisi ».

Michèle Desbordes, pour l’avoir vécu elle-même, sait donc combien l’art « se tisse de silence ». Elle dit ainsi la solitude absolue, nécessaire à l’éclosion des œuvres de ces merveilleux artistes. Artemisia Gentileschi « savait ce qu’il en était du monde autour de soi, et de l’autre très secret, que l’on portait sans que personne eût à le connaître ». Nicolas Poussin, pour sa part, aime la solitude de l’atelier du Dominiquin où il étudie le nu. On sait par Félibien que « son austérité et le goût d’une vie simple le faisaient se retirer seul […] dans les vignes et les lieux déserts » pour observer les antiques. Tiepolo, certains jours, « allait sans rien dire ni se préoccuper de quiconque autour de lui » et c’est à la cour d’Espagne qu’il prend l’habitude de se retrouver seul « dans une orangerie du palais, près des terrasses où il savait qu’on ne le dérangerait pas ». Après ses voyages, Hölderlin s’isola trente ans à Tübingen « dans une petite chambre, au-dessus du Neckar » et Rilke aspira toujours à la solitude : « Puis il parlait d’être seul comme l’enfant est seul. Et qu’il devrait toujours en être ainsi. Que ce n’était pas là ce qui lui faisait peur. » Sa solitude était bien en accord avec « son cœur tourmenté » et vivant seul dans un immense château, il « demandait ce que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ». De Katherine Mansfield, Michèle Desbordes écrit, que toujours susceptible d’être blessée d’un rien, « elle vécut une vie de solitude » et de Cendrars, qu’il voyageait seul mais ne se séparait jamais de ses caisses de livres.

A travers ces brefs récits, Michèle Desbordes, réussit à synthétiser l’existence inspirée mais douloureuse et tourmentée des trois peintres et des quatre écrivains. Avec une rare économie de moyens, elle possède l’art de cerner ce qui est au cœur de la création de ces artistes et elle parvient à nous décrire avec délicatesse et précision ces « gens qui meurent en pente douce » ainsi que le dit si bien Jean-Baptiste Harang.

Elle montre comment, durant toute sa vie, Artemisia Gentileschi peignit un même tableau : « Un jour, sans rien en dire, elle figura Judith dans le moment qu’elle tuait Olopherne. » Et elle ne cessa de la représenter accompagnée de sa servante : […] – ferait-elle jamais autre chose, penserait-elle jamais à figurer qui que ce fût d’autre que ces deux femmes-là. » Au moment de sa mort, on découvrira un carnet de dessin : sur chaque page, la mer au soleil couchant, en quête sans doute de ce « reflet d’ocre rare qu’un soir elle avait entrevu dans l’eau du Tibre ». Avec aussi les deux petites silhouettes de Judith et de sa servante « allant l’une derrière l’autre, doucement dans le dernier soleil ». Discrètement, l’auteur suggère que la réalisation sans cesse recommencée de ce même tableau fut peut-être pour Artemisia Gentileschi le moyen d’oublier la blessure initiale infligée dans sa jeunesse « dans une chambre qu’il y avait au milieu du jardin, entre un figuier et un carré de sauges et de verveines claires ». A propos d’Olopherne, n’évoquait-elle pas la justice, la vengeance et l’honneur ?

Avec Nicolas Poussin, Michèle Desbordes s’interroge sur le problème de la représentation en peinture. Persuadé « qu’on ne pouvait se contenter de figurer le monde autour de soi tel qu’on le voyait », le peintre était obsédé par la beauté et « il disait que la vue d’un bel objet lui donnait furieusement envie de peindre ». Il paraît que « toute sa vie il tenta de raconter une histoire qui ne pouvait l’être ». Parfois même, représenter certaines choses l’aurait trop éprouvé et  il fut ainsi contraint d’y renoncer. Pour lui « le tableau était vie et moment de vie autant que représentation de la vie ». Un jour, « regardant la lumière trembler sur les feuilles et devant lui l’horizon que jusque-là il ne figurait guère », il se mit à regarder le monde différemment. Perdant alors le goût de raconter des histoires, il réduisit les personnages de ses toiles pour donner la primauté au paysage et à la lumière. Et peut-être qu’au moment de sa mort ne compta plus pour lui que la vision éblouie « des oranges brillant parmi les feuilles […] dans la lumière qui blondissait doucement ».

Habité par Venise, qui lui avait donné « le goût des masques et du secret », Giandomenico Tiepolo peignit, pour sa part, des personnages dont les visages, « tristes et inoubliables », étaient semblables. Il aima ainsi toujours à figurer « des hommes et des femmes vêtus de blanc » mais ne parlait jamais de son art. Il entra plus avant dans son mystère en représentant sur les murs de la villa Zianigo « des hommes et des femmes qui allaient de dos », paysans et villageois, s’arrêtant « pour contempler quelque chose que l’on ne pouvait voir ». Puis perdu dans son retrait de plus en plus profond, il recommença à peindre « l’un de ces hommes vêtus de blanc et sans physionomie, si ce n’est celle du masque au grand nez qu’ils portaient ». Son entourage sut alors « qu’il ne représenterait plus rien d’autre que ces hommes-là avec leurs masques et leurs habits blancs, et qu’il y avait des choses qui ne pouvaient se dire. Qu’il lui faudrait les répéter jusqu’à la fin. »

Michèles Desbordes fait encore le portrait du poète Hölderlin et le montre en voyageur tourmenté, épris d’éternité. Elle évoque son amour pour sa mère, si présent à travers ses lettres, son intérêt pour la philosophie, son admiration pour Goethe et comment il confiait sa peine à Schiller. Elle le montre en éternel errant : « Toujours il disait qu’il lui fallait partir. » Toujours désolé, et après avoir écrit ses plus beaux poèmes, il se retira à Tübingen dans une chambre au-dessus du Neckar. : « Le jour vint où il n’eut plus, de cette chambre-là, que le ciel à contempler. » Trente années durant, il s’attela « de la main gauche » à dire « la solitude et la fin des choses, et aussi les saisons qui revenaient ». Et c’est avec une infime délicatesse que Michèle Desbordes imagine la dernière nuit du  poète de soixante-treize ans et ce qu’il y fit. Ecrivant aux être qu’il aimait, il dit le réconfort des livres et la douleur « de souffrir de cela même qui rendait les autres heureux ». A Schiller, « il parla de froid et d’hiver, du gel qui lui prenait le cœur. De cette sorte de passion qu’il avait et dont il ne pouvait se défaire ». Et ce fut un beau matin de juin celui où on l’inhuma au cimetière de Tübingen « sous un laurier qu’il y avait près d’une grille ».

Il est question ensuite d’un autre voyageur, plus lointain celui-là, en la personne de Rainer-Maria Rilke. Michèle Desbordes nous le décrit marqué par les secrets de son enfance, en quête de nobles ancêtres, se cherchant des maîtres « afin qu’ils lui apprennent à vivre », voyageant sans relâche avec Lou Andreas Salomé, ignorant lui-même ce qu’il recherchait vraiment. Rêvant à Ulsgaard au Danemark, où il ne vécut jamais, en proie aux frayeurs, fièvres et fatigues, ce contemplatif voyait « ce que d’autres ne voyaient pas ». En proie à une tristesse innée, à une mélancolie native, il était habité par la peur d’exister qu’il exorcisa à travers les Carnets de Malte Laurid Brigge, un autre lui-même. Ensuite, il fit parler ceux qui « savaient des choses que personne ne savait », il prêta l’oreille « à des cris que personne n’entendait », songea aux commencements et à la fin des choses, aima des femmes sur le visage desquelles il cherchait un impalpable parfum d’autrefois. De château en château, hanté par l’idée de la mort, il se retira lui aussi « à Muzot, en Suisse, près de Sierre […] au-dessus des vignes et d’un petit jardin de roses, dans la pierre grise et violette ». Et quand il mourut, de mélancolie, « de la fatigue sans doute que c’était devenu de vivre », ceux qui l’assistaient crurent l’entendre prononcer le nom d’Ulsgaard.

Marquée aussi par le paradis perdu de l’enfance en Nouvelle-Zélande, telle apparaît Katherine Mansfield sous la plume de Michèle Desbordes : « Il y eut de l’enfance cette chose qui serrait le cœur et qu’elle ne put oublier, comme une lumière douce, poignante sur ce qui, on ne sait quand, on ne sait comment, s’achève. » Et l’orage d’octobre du soir de sa naissance n’avait-il pas définitivement fait d’elle un être de tourment ? Femme de passion violente, elle s’éprend, se déprend, va jusqu’à suivre son amant Carco jusque dans les tranchées tandis que, éternellement fidèle, l’attend à Londres son époux. Atteinte par la maladie, elle part  en quête du bleu de la mer et, à l’instar d’un Tchékhov, son frère d’élection, elle saura dire de manière déchirante « la grâce de l’instant ». D’une sensibilité extrême, éternellement insatisfaite, sauf d’avoir su écrire quelques pages, elle tousse avec violence tout en aspirant à vivre et à être heureuse. En décembre, à la Casetta, elle tousse à n’en plus finir  et « sa vie dit-elle se réduit à cela, pouvoir respirer encore une fois ». Ne supportant plus la mer, elle s’en va en montagne où la pensée de la mort s’empare d’elle avec force, en même temps qu’elle pense à ceux qu’elle a aimés et à Virginia Woolf qui admire sa manière « si rare, si délicate […] de ne pas raconter d’histoire ». Après avoir écrit La Garden-party, elle acceptera l’idée de la souffrance et de la mort à venir, et se met à rêver qu’elle retourne en Nouvelle-Zélande : « Elle dit que tout, à présent, a un air de pays étranger. » Si, selon elle, le temps de l’écriture est passée, elle se dit qu’elle pourrait pourtant de nouveau écrire. Et alors que son mari est venu la rejoindre, elle s’éteint contre lui, « dans ses châles, sa longue jupe à carreaux », « d’un long crachement de sang ».

Le dernier artiste évoqué par Michèle Desbordes est encore un rêveur, un aventurier bourlingueur et il s’agit de Blaise Cendrars, de la race de ceux dont on dit : « Ils vont, ils partent, avides, ils ne veulent rien d’autre. » De son enfance voyageuse,  il aura « la nostalgie de Naples et du Pausilippe [et] des rues de Palerme » ; nourri de Nerval et de Dostoïevski, il n’aura de cesse de partir loin, « là où des noms, des destinées faisaient rêver ». A quinze ans, il prend le train pour aller aux confins de la Russie et de l’Inde et en revient avec la petite Jeanne de France. Il ne cessera dès lors de sillonner le monde jusqu’en Patagonie, avec ses livres dans ses bagages, « cherchant là disait-il ce qu’il cherchait dans les ports et les villes inconnues, des créatures étranges, des vies de mystère, d’aventures ». C’est par une nuit neigeuse que ce grand nostalgique de la Bibliothèque d’Alexandrie, cet éleveur d’abeilles, cet ami de Charlie Chaplin, écrivit les Pâques à New-York qu’il lut à Apollinaire. Et c’est ce même Cendrars qui, sous la mitraille allemande, s’arrêtait de courir pour écouter chanter l’alouette et qui perdit la main lors de cette guerre-là. Ce poète n’écrivit jamais que ce qu’il vécut mais il garda secrètement pour lui ses bonheurs d’écriture. Quand il ne voyagea plus, « il entreprit de se souvenir » et il sut que « l’écriture n’était ni songe ni mensonge mais peut-être ce que nous connaissons jamais de plus réel ».

Ceux que passionnent l’écriture et la peinture aimeront ce petit recueil. En effet, il nous fait entrer discrètement, mais avec une grande sensibilité, dans l’intimité de sept grands artistes. Dans une empathie artistique qui ne se dément pas, dans une langue tissée de ferveur et de poésie, Michèle Desbordes y trace l’épure de leur vie et de leur art, pénétrant avec la prescience de l’artiste qu’elle est elle-même, leurs aspirations et leurs douleurs les plus profondes. Et il me semble qu’avec ce recueil, le terme d’ « affinités électives » trouve ici sa plus parfaite expression.

 

 

 

 

 


 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

verismo-lagardere 22/07/2014 13:50

Je n'ai pas lu ce livre, mais la narration que vous réalisez, laisse devenir l'artistique philosophie de Desbordes dans sa vie...l'écriture est un art au même titre que la peinture qui exploite la
représentativité des choses...Bien amicalement à vous
V L /Claude

Catheau 28/07/2014 17:42



J'ai bien aimé justement l'association de ces peintres et de ces écrivains. Michèle Desbordes a aussi écrit sur Camille Claudel. Amitiés.



Carole 19/07/2014 21:12

J'ai lu ces deux livres, et il est vrai qu'on ne les oublie pas. Une écriture et une réflexion très fines, une recherche sur le sens de l'art aussi.

Catheau 21/07/2014 14:51



Merci, Carole, de cet écho. J'ai très envie de lire les autres livres de Michèle Desbordes, et notamment La Robe bleue sur Camille Claudel.



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