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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 15:30

caprice-de-la-reine.jpg

Une des statues décrites dans

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre"

(Photo Le Figaro.fr)

 

 

Pour la Fête des Mères, mon fils aîné m'a offert le dernier ouvrage de Jean Echenoz, Caprice de la reine, un recueil de sept nouvelles, recommandé par un de ses amis qui travaille aux Editions de Minuit. Une curiosité d'écriture de l'écrivain, reconnaissant dans une interview qu'il n'est guère familier de ce genre littéraire.

Il s'agit pourtant bien de sept nouvelles, encore que cette appellation ne me semble typologiquement convenir qu'à deux textes, "Génie civil" et "Nitrox". Les autres récits ressortissent davantage au genre biographique ("Nelson"), historique ("A Babylone") topographique ("Caprice de la reine"), voire autobiographique ("Trois sandwiches au Bourget").

Tous ces textes sont par ailleurs des textes de commande, pour certains publiés dans des revues (Le Garage, n°1, Les Cahiers de l'Ecole de Blois, n°4, Tango n°1...), pour d'autres, objets de demandes particulières. Ainsi "A Babylone" a été écrit sur une invite de William Christie à l'occasion de la sortie discographique de l'oratorio Belshazzar de Haendel (2013) ; quant à "Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre", il fait partie de l'ouvrage muséographique de Sophie Ristelhueber, Le Luxembourg (2002). Enfin "Trois sandwiches au Bourget" est une nouvelle à placer dans le cadre d'un projet théâtral initié par Gilberte Tsaï en 2014.

Comme le dit Echenoz lui-même, dans ce cas précis d'écriture, il faut accepter et la contrainte de la commande et celle du genre, pour ensuite se l'approprier afin d'y créer son propre espace de liberté, de recréation et d'invention. C'est ce qu'a réalisé l'auteur en privilégiant à chaque fois un lieu et en accordant de ce fait une grande place à la description.

Dans "Nelson", Echenoz choisit l'"hiver 1802, [un] manoir dans la campagne anglaise", lors d'une soiré mondaine dans le Suffolk. C'est pour lui le prétexte à brosser un extraordinaire portrait de l'amiral Nelson, "manchot, borgne et fiévreux", à travers ses blessures, ses amputations, ses failles. Ne souffrit-il pas du mal de mer pendant toutes ses années de navigation ? On l'y voit aussi quitter la party en filant à l'anglaise, afin de se livrer à un de ses passe-temps favoris : "planter des arbres dont les troncs serviront à construire la future flotte royale". Or ce bois servira (il l'ignore bien sûr) à fabriquer le tonneau d'eau-de-vie, "scellé puis sanglé au grand mât du navire" dans lequel il sera immergé, le temps d'être transporté jusqu'à sa terre natale afin d'y être inhumé. Avec son héros "fragile et friable", son léger humour noir, sa brièveté efficace, c'est vraiment la nouvelle que j'ai préférée.

Avec "Caprice de la reine", qui donne son titre au recueil, l'écrivain se livre à une description "grand angle" typiquement balzacienne - ou digne du Nouveau Roman, c'est selon - du lieudit Le Pirli, commune d'Argentré, circonscription de Laval. Le regard s'y déploie, avec minutie et précision, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, de la vache à la fourmi. En lisant cette longue description, j'ai pensé à ceux de mes élèves qui sautaient systématiquement les descriptions, lors de la lecture d'un Balzac notamment. Mais toujours ici une discrète touche d'humour incite à poursuivre une lecture qui pourrait sembler fastidieuse.

"A Babylone", par le biais de la descrition de l'antique cité, Echenoz revisite l'Histoire aux côtés d'Hérodote. A propos notamment de la largeur des remparts de la ville, il s'y interroge sur les exagérations probables des uns et des autres. Combien de chars pouvaient-ils se croiser en ce lieu ? Ctésias de Cnide et Strabon parlent de deux chars ; d'autres évoquent six quadriges quand Hérodote est persuadé qu'il s'agissait d'un char à quatre chevaux. Comment accorder foi à ces auteurs : "Une telle surenchère ne peut plus être prise au sérieux, laissons encore tomber." Et Hérodote n'a-t-il pas confondu la reine Nitocris avec la femme de Nabuchodonosor, voire avec le roi lui-même ? J'ai été séduite par cette façon amusée, et amusante, de remettre en cause le témoignage d'un historien célèbre, que l'auteur présente comme un écrivain pressé, imprécis et faillible.

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre" est la description des statues des reines qui entourent un bassin dans ce parc. Echenoz explique qu'il a toujours été fasciné par cette série de statues et que la demande d'un texte sur ce jardin a été l'occasion de les décrire. Cela pourrait ressembler à de plates informations fournies par le Guide Vert, si chaque petit article ne s'achevait sur un détail amusant et humoristique qui humanise les personnages de pierre. En voici un exemple : "Jeanne d'Albret, reine de Navarre, tient un stylet dans sa main droite et un parchemin roulé dans la gauche. Coiffure : cheveux courts bouclés. Bijoux : néant. Expression : inspirée. Présence de gros seins."

"Génie civil" met en scène un personnage du nom de Gluck, diplômé de Centrale et ingénieur en génie mécanique. Après la mort de sa femme Jacqueline, veuf inconsolable, "il s'est vite rendu compte que ne lui restait au fond que les ponts comme centre d'in térêt". Pour s'occuper il entreprend un Abrégé d'histoire générale des ponts et décide d'aller voir sur place pour illustrer son livre. Après de multiples voyages, prétextes à la description de nombreux ponts à travers le monde, il s'aventure dans une nouvelle histoire amoureuse. Celle-ci finira tragiquement, non loin d'Orlando, du haut du Shunshine Skyway, aux abords duquel il avait fixé rendez-vous à sa dulcinée. Encore une fois ici, la description exhaustive est nuancée par l'ironie tragique.

"Nitrox" s'apparente à un petit récit d'aventures. Le lecteur y découvre une James Bond's girl, gainée de Néoprène anthracite, qui s'extraie d'une "cellule vide et cubique d'apparence carcérale" pour pénétrer, après un parcours angoissant sous la mer, dans un sous-marin afin d'y retrouver son galant qui se trouve être le narrateur. Une nouvelle surprenante et complètement décalée par rapport à ce à quoi Echenoz nous a habitués.

Enfin, "Trois sandwiches au Bourget" conte le trajet trois fois réitéré du narrateur pour aller au Bourget manger un sandwich. Ce récit est prétexte à des notations sociologiques tout autant que politiques, à des remarques sur le temps qui passe, sur l'évolution du monde. Il distille une certaine nostalgie non dénuée d'humour, révélée par les dernières lignes : le voyage du narrateur au Bourget s'achève dans le cimetière et il est dit : "Et ce cimetière, au fond, ne présentait guère d'intérêt sinon, celui, qui n'est pas le moindre, d'être ingénieusement situé rue de l'Egalité prolongée."

La première surprise passée, je me suis plu à la lecture de ce recueil de nouvelles, qui pourra sembler bien disparate à certains. J'y ai vu en outre une forme de réflexion sur l'écriture et sur la typologie de la description. Ainsi, la longue description de "Caprice de la reine" débute par "A droite de la main qui écrit" et l'avant-dernier paragraphe évoque le retour à "la main qui, reprenant sa place, est en train d'achever d'écrire ceci".

S'y pose la question de savoir comment ordonner une description. A propos des édifices que découvre le narrateur, on peut en effet lire : "Nous devrons y revenir quoique nous aurions peut-être pu, peut-être dû commencer par elle, nous ne savons pas." L'angoisse de la saisie totale du réel pointe même avec l'évocation d'un maître en littérature car "... il est difficile dans une description ou dans un récit, comme le fait observer Joseph Conrad dans sa nouvelle intitulée "Un sourire de la fortune", de mettre chaque chose à sa place exacte. C'est qu'on ne peut pas tout dire ni décrire en même temps, n'est-ce pas ?"

A propos de "A Babylone", j'ai déjà évoqué les excès regrettables de certains historiens : "D'ailleurs tous les auteurs exagèrent, tous ont à coeur de se contredire." Quant à Aulu-Gelle, il "traite froidement [Plutarque] de mythomane." De ce fait, comment leurs descriptions pourraient-elles être fiables. Le narrateur ne va-t-il pas jusqu'à reprocher à Hérodote le manque de précision de ses descriptions, remettant ainsi en cause leur pertinence ?

A ce questionnement obsessionnel sur la technique de la description, il me semble que Echenoz apporte une réponse à travers le personnage du narrateur de "Nitrox". Allumant une cigarette et conscient que cela est interdit dans un sous-marin, il dit : "On l'a compris, c'est moi le patron." Oui, celui qui écrit avec un feutre V5 Hi-Tecpoint 0,5 Pilot dans un carnet beige "pas très beau", le grand écrivain, est bien le maître ; il fait ce qu'il veut, il orchestre ses descriptions comme il l'entend. La variété de ce recueil, ludique et "capricieux", en est le meilleur témoignage !

 

 

 

Sources :

Interview de Jean Echenoz, Mollat





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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Martine 15/06/2014 11:03

un compte-rendu qui me met une fois de plus l'eau à la bouche. Reste... de trouver le temps de lire tout ce dont j'ai envie.

j'adore, moi, les descriptions. J'ai lu et relu bien des livres de Maurice Genevoix.et d'autres...

Merci Catheau

Catheau 24/06/2014 07:43



Maurice Genevoix et son bestiaire solognot : un souvenir d'adolescence.



mansfield 14/06/2014 17:08

Merci Catheau pour votre mine d'informations, je retiens le nom de ce livre d'autant que je participe à un atelier d'écriture de nouvelles, cela ne pourra que m'être utile!

Catheau 24/06/2014 07:42



Les ateliers d'écriture : des moments privilégiés !



Carole 13/06/2014 23:03

Un recueil que j'ai feuilleté récemment en librairie. Vous l'analysez en amateur plus qu'éclairé.

Catheau 24/06/2014 07:39



Un recueil qui offre bien des surprises. La nouvelliste que vous êtes devrait l'apprécier.



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