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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 14:11

 

 le-baiser

Le Baiser, Gustav Klimt (1907-1908)

 

Quelque chose qui semble toujours nous attendre quelque

Part et reste toujours caché ce cri étrange solitaire d’avant

Le monde comme d’un grand oiseau dans le gris du matin

Ce quelque part cet incertain qui est une solitude éternelle

Un manteau qui flotte autour du corps et dont on voudrait

Se défaire à chaque instant Toute rencontre est une énigme

Est un miroir qui nous défait et nous fait ressembler à cela

Ces mains enfouies dans la farine du soir quand l’heure est

Bleue quand il est temps d’écarter doucement les dentelles

De la nuit ou de l’aube ou de quelque début de toute rencontre

Nous prend la main dans le sac des yeux et nous transporte

Jusqu’à cet inconnu en nous cet obscur comme une étreinte

Qui se prépare mais nous ne savons pas ce qui nous lie à ça

Cet étonnement cette goutte d’ombre qui noue les cils de l’

Un à l’autre celle qui semble saoule et qu’on va reconnaître

 

On connaît le musicologue et mélomane Alain Duault mais sait-on bien qu’il est aussi poète et qu’il a reçu le Grand Prix de Poésie de l’Académie Française en 2002 pour son recueil, Où vont nos nuits perdues ? Je l’avais rencontré aux Journées du Livre et du Vin 2011 et avais alors découvert son œuvre poétique.

Dans le troisième tome de sa trilogie poétique, Ce qui reste après l’oubli, inaugurée par Une hache pour la mer gelée (« Tout livre doit être une hache pour la mer gelée qui est nous », écrit Kafka), il reprend la forme versifiée et géométrique en carré et sans ponctuation qui lui est particulière. Dans cette succession de quinzains, il ressasse souvenirs, images et mots de son kaléidoscope intime, dans un phrasé lancinant qui hypnotise le lecteur.

Le texte que j’ai choisi ici est le quatrième de la septième partie du recueil, « Cet obscur qui est en nous » (ses titres sont de petits bijoux !). Il y est question d’un « quelque chose » à quoi on tend mais qui nous demeure celé et que la rencontre (deux occurrences du mot) viendra révéler comme une épiphanie.

Dans l’expression de cette découverte qui s’opérera à la faveur d’un isolement existentiel (« ce cri étrange solitaire », « une solitude éternelle »), on notera l’indétermination du lexique : des substantifs tels « Quelque chose », « quelque part », « incertain » ; des verbes comme « semble » (deux occurrences ) ou « flotte » ; des adjectifs indéfinis ( « quelque « ) ou pronoms démonstratifs (« ça »). On y parle d’ignorance : ce lieu indéterminé est « toujours caché » ; « nous ne savons pas » pourquoi nous sommes attirés par lui. Cette chose mystérieuse adviendra peut-être grâce à la rencontre, quoique celle-ci demeure toujours « une énigme ». On notera les adjectifs employés nominalement : « cet inconnu », « cet obscur », que vient renforcer la métaphore de la « goutte d’ombre ». Mystère et secret que conforte encore l’adjectif démonstratif très largement usité  ici, dans un emploi complexe, qui affirme l'ostentation de ce qui est caché.

En même temps, se fait jour une tonalité affirmative, qui dit avec violence que le voile peut se déchirer : l’adverbe de temps « toujours » est employé au premier vers d’un poème qui s’achève sur l’idée d’une reconnaissance réciproque (« de l’/Un à l’autre ») et dans celle d’une certitude avouée, exprimée par le futur immédiat : « celle qu’on va reconnaître ».

Mais ce dévoilement apparaît ambigu : ce « quelque chose » n’est-il pas « toujours caché » (vers 2) ? La « goutte d’ombre » découverte l’est, quant à elle, dans un vertige (« saoule »).  Elle est encore attache puisqu’elle « noue les cils » et s’opère dans un lien (« lie »).

J’aime beaucoup aussi les images de ce poème. Si les référents en sont classiques, tels  l’oiseau ou le miroir, le poète les renouvelle à sa manière. Par le moyen des sonorités (« [gr]and oiseau dans le [gr]is du matin », vers 3), par l’emploi ambigu des verbes : le miroir détruit et reconstruit autre chose ( « un miroir qui nous défait et nous fait ressembler à cela », vers 7), par le jeu avec les expressions toutes faites : « Nous prend la main dans le sac des yeux… » (vers 11).

On sera enfin sensible aux sensations. Si l’ouïe est sollicitée avec le cri de l’oiseau, le toucher l’est aussi avec ce manteau qui « flotte autour du corps », « les mains enfouies dans la farine du soir » (vers 8), la main que l’on « nous prend » (vers 11), les « dentelles de la nuit » (vers 9) que l’on écarte, et « cet obscur comme une étreinte » (vers 12) qui renvoie au corps-à-corps amoureux. Quant à la vue, elle est évoquée avec "le gris du matin", le "bleu" de l'heure et "la goutte d'ombre", obscurité rehaussée par le substantif "obscur".

Alain Duault explique qu’il écrit de la poésie car il n’a pas écrit de la musique. Une revanche lyrique et musicale dont ce poème est la plus parfaite expression.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire : le secret, le mystère

 

 


 

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Published by Catheau - dans Jeudi en Poésie
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commentaires

lafillequilisaittrop 23/09/2012 19:21

C'est un très beau texte, une poésie moderne... Cela pourrait aussi bien être une errance qu'une quête, où la trouvaille n'est pas forcément celle que l'on s'attendait à faire...

Catheau 24/09/2012 21:49



Cet "inconnu" que l'on "reconnaît", n'est-ce pas en effet tout l'enjeu du poème ? A bientôt entre vos pages.



duriez 23/09/2012 17:12

Bonjour Cathy , bien beau texte et photo de ce peintre que nous aimons beaucoup ! . Te souhaite un bon début de semaine , à bientôt ! ...

Catheau 24/09/2012 21:46



Merci de me lire si fidèlement, John et toi. J'ai essayé de t'appeler dimanche soir, sans succès. A bientôt.



Nounedeb 21/09/2012 17:15

Je ne connaissais pas la poésie d'Alain Duault. Ce texte m'emporte dans la magie de ses mots, de ses images, des sensations diffuses qu'il éveille sans les épuiser grâce à l'absence de ponctuation.

Catheau 22/09/2012 22:12



La forme en carré favorise encore cette sensation d'une logorrhée lancinante. Cela me plaît que vous aimiez cette poésie.



Carole 20/09/2012 21:28

Merci, Catheau, de nous donner ce texte - je garderai dans ma mémoire sa belle "farine du soir" qui donne envie de pétrir et la nuit et le jour.
Et, de ta belle explication de textes, je retiendrai une idée qui compte pour moi : la poésie est musique.

Catheau 22/09/2012 09:06



"De la musique avant toute chose..." Alain Duault est bien placé pour l'affirmer. Amitiés.



Alice 20/09/2012 20:58

Je suis contente de découvrir Alain Duault dans sa poésie, j'aime l'universel qu'il décrit. Amitiés

Catheau 22/09/2012 09:04



Je te prêterai son recueil si tu le souhaites, chère Alice.



flipperine 20/09/2012 18:40

et le poème peut se mettre en musique

Catheau 22/09/2012 09:03



Pourquoi pas ? Sur un saxo peut-être...



Suzâme 20/09/2012 18:25

Votre présentation et article critique du recueil d'Alain Duault me donne envie de le découvrir davantage... En ce moment, je suis envoûtée par Michel Baglin...je n'arrive pas à terminer son livre
"De chair et de mots...".
Bientôt, à l'horizon, un séjour à Saumur...A bientôt. Suzâme

Catheau 22/09/2012 09:02



"Ecrire comme marcher pour descendre dans le paysage". Merci, Suzâme, de m'inviter à lire Michel Baglin. 



mansfield 20/09/2012 16:56

Découverte: tonalité, image, ambigu, sensations. Aller en soi et chercher à comprendre. Je viens de relire Moderato Cantabile de M Duras et j'y trouve un rapport troublant avec ce texte.

Catheau 22/09/2012 08:58



La petite musique de la sonatine de Diabelli : on ne l'oublie pas. Une association subtile de votre part.



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