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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 16:45

 

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Camille Claudel à l'asile de Montdevergues

 

 

Ayant vu il y a peu le très beau spectacle consacré à Camille Claudel, Les mains de Camille, il m’a plu de tomber par hasard sur l’ouvrage de Michel Deveaux, Camille Claudel à Montdevergues, Histoire d’un internement (L'Harmattan). Ce médecin psychiatre s’est attaché ici à poursuivre le travail de Jacques Cassar, un professeur d’histoire originaire de Sétif, qui avait découvert dans les années 70 que l’artiste avait été internée en asile psychiatrique. Ayant eu accès aux archives du dossier médical, il propose au lecteur de suivre pas à pas ce cheminement tragique. Prenant appui sur la correspondance jamais envoyée de Camille avec les siens, sur les constats médicaux, sur les lettres de sa mère, ce petit livre d’une centaine de pages révèle, dans sa sécheresse scientifique, l’horreur du destin de Camille Claudel.

Dans le domaine de la maladie mentale, on sait que les progrès médicaux se sont accompagnés d’une réflexion sur les libertés individuelles, en lien avec la protection de la société. Ainsi, certains internements célèbres donnèrent lieu à des accusations de séquestration. Ce fut le cas pour Camille, dont l’internement à Ville-Evrard demandé par ses proches, commence le 10 mars 1913. Elle y restera dix-sept mois avant d’être dirigée vers Montdevergues. A cette occasion, une campagne de presse a lieu qui durera toute l’année 1913 et sera orchestrée par L’Avenir de l’Aisne et Le Grand National. Accusé de « crime clérical », Paul Claudel et les siens s’en défendirent avec vigueur, n’y voyant que surenchère dans la  calomnie

Michel Deveaux analyse avec précision les troubles dont souffrit le sculpteur. Selon les témoignages des médecins de l’époque, elle fut la proie d’un « délire systématisé de persécution basé principalement sur des interprétations et des fabulations ». Appelée paranoïa par le psychiatre allemand Emile Kraepelin, cette maladie délirante se développa insidieusement, « provoquée par des causes internes ou externes, associées à une conservation de la clarté de la pensée et de l’action ». Ce « délire d’interprétation », selon les psychiatres Sérieux et Capgras, est une « psychose chronique » qui se manifeste souvent « à l’âge moyen de la vie et à la suite d’un conflit psycho-affectif d’intensité variable ». Vers la quarantaine, l’artiste, alors au sommet de son art,  fut victime  d’un « délire systématisé », provoqué sans doute par sa relation avec sa mère, Rodin et la critique de l’époque. Devenu chronique, ce délire ne fut jamais dangereux pour la société et n’entama pas réellement ses capacités intellectuelles, ce dont témoignent ses lettres.

Michel Deveaux indique ainsi les éléments et les étapes qui contribuèrent à la naissance puis à l’évolution de la maladie. Il présente d’abord Camille Claudel comme une petite fille très imaginative, enjouée et volontaire dans son enfance. Il ajoute que la jeune fille orgueilleuse et rebelle était capable d’être dure et cinglante, et qu’elle était possessive et exclusive. Paul, son plus jeune frère, la décrit ainsi : « Je la revois, cette superbe jeune fille, dans l’éclat triomphal de la beauté et du génie et dans l’ascendant, souvent cruel, qu’elle exerça sur mes jeunes années. »

Soulignant l’influence du milieu familial, l’auteur indique que le père de Camille, Louis-Prosper Claudel entretint toujours une tendresse particulière pour sa fille aînée. Cependant, d’un tempérament porté à la colère, « il avait fait de sa famille un cercle fermé où l’on se disputait du matin au soir », selon les dires de Paul. Il mourra une semaine avant l’internement de sa fille, le 2 mars 1913.

La mère de Camille, Louise-Athanaïse, Cécile, Amélie Cerveaux, de tempérament effacé, ne lui manifesta jamais de réelle affection. De surcroît, elle mit tout en œuvre pour perpétuer son internement et son isolement affectif. Affichant une préférence pour sa seconde fille, Louise-Jeanne qui devint pianiste, elle avait perdu un fils aîné du nom de Charles-Henri. Elle avait 73 ans lors de l’internement de Camille. Paul encore dira : « Notre mère ne nous embrassait jamais. » Son père, Camille et lui-même formaient une sorte de trio opposé au duo constitué par Mme Claudel et sa seconde fille.

Auguste Rodin, le maître en sculpture et l’amant, entretint une liaison avec Camille Claudel de 1885 à 1898. Leurs rapports de travail, tout autant que leur relation amoureuse, furent des plus orageux. Il demeura très attaché à sa compagne Rose Beuret, qui mourut peu de temps après leur mariage. On ne sait par ailleurs si, dans sa réclusion, Camille Claudel eut  novembre connaissance de la mort, le 17 novembre 1917, de celui qui avait tant compté dans sa vie.

Selon Michel Deveaux, plusieurs facteurs furent à l’origine de la maladie de Camille Claudel. Ils furent d’abord matériels avec les difficultés financières que connut la jeune femme dès 1893. A cette époque, elle a peu de commandes pour ses œuvres, se prive de nourriture et néglige sa santé.

Ensuite, comptèrent sans doute aussi des facteurs affectifs ; en 1893, Camille Claudel subit un avortement, puis elle rompt avec Rodin après la création de L’Age mûr. Paul Claudel le dit ainsi : « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui. Le beau vaisseau, quelque temps ballotté sur d’amères vagues, s’engloutit corps et biens. »

En 1894, l’artiste, qui s’est donc séparée du maître et de l’amant, est au sommet de son art. En 1895, le ministère des Beaux-Arts lui commande le plâtre de L’Implorante ou le Dieu envolé. Peu après la découverte par Rodin du plâtre au salon du Champ de Mars, la commande est annulée. On dit qu’il n’aurait pas apprécié de voir ainsi sa vie privée exposée. On ne sait s’il agit alors vraiment contre Camille ; toujours est-il qu’elle le rendra responsable de tous ses malheurs. Quand le journaliste Henry Asselin la rencontre en 1904, il écrit : « Elle avait alors quarante ans […] mais elle en paraissait cinquante. »

C’est le 10 mars 1913 que Camille Claudel sera emmenée pour être internée à Ville-Evrard. Analysant le groupe de L’Age mûr ou les Chemins de la vie, son frère Paul dira : « Cette jeune fille nue, c’est ma sœur ! Ma sœur Camille. Implorante, humiliée, à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, c’est ainsi qu’elle s’est représentée. Implorante, humiliée, à genoux et nue ! Tout est fini ! Ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme ! C’est tout à la fois, l’âme, le génie, la raison, la beauté, la vie, le nom lui-même ! »  Terrible lucidité du frère qui voit sombrer sa sœur très chérie.

Après dix-sept mois à Ville-Evrard, Camille part à l’asile de Montdevergues, le 7 septembre 1914. Elle ne pèse plus que 50 kilos, elle a cinquante ans, elle n’en sortira plus. Michel Deveaux nous présente alors la tragique succession des années qui conduiront l’artiste vers une mort lente. Il nous la décrit, au début, toujours dans son délire de persécution et persuadée qu’on veut l’empoisonner.

Peu à peu, le désespoir fait son chemin et elle ne comprend pas qu’on la condamne ainsi à ce terrible isolement affectif : «  J’ai écrit plusieurs fois à maman […] sans pouvoir obtenir un mot de réponse […] D’où vient une pareille férocité ? » (11 septembre 1915). Dans toutes les lettres qu’elle écrira, elle ne cessera de se plaindre de son manque de liberté, de l’éloignement de sa famille, du froid : « Rien ne peut donner l’idée des froids à Montdevergues (1927).

Le cœur se serre quand on lit sa lettre au docteur Michaux par exemple : « Vous vous souvenez peut-être de votre ex-client et voisine qui fut enlevée de chez elle le 3 mars 1913 et transportée dans les asiles d’aliénés d’où elle ne sortira peut-être jamais.  Cela fait cinq ans, bientôt six, que je subis cet affreux martyre…  C’est affreux d’être abandonnée de cette façon, je ne puis résister au chagrin qui m’accable. Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre. »

Au fur et à mesure des bulletins de santé des médecins, alors que son état mental demeure stationnaire, on voit son état physique se délabrer de plus en plus. Le 3 mars 1927, elle écrit à Paul : « Après quatorze ans aujourd’hui d’une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris ! » Les constats de Paul Claudel sont sans appel : « Maigre, toute grise, sans dents. » (Octobre 1920). En mars 1925, il la décrit « édentée, délabrée, l’air d’une très vieille femme sans ses cheveux gris ». En juin 1930, il s’écrie : « Vieille, vieille, vieille ! » En septembre 1933, il la trouve toujours « terriblement vieille et pitoyable, avec sa bouche meublée de quelques affreux chicots ».

Michel Deveaux ne nous laisse rien ignorer non plus des sordides questions d’argent qui agitèrent sa mère. Ne la rétrograda-t-elle pas plusieurs fois au niveau de la troisième classe  des pensionnaires de l’asile ? Et Paul et sa sœur Louise ne se querellèrent-ils pas aussi pour ses frais d’entretien ?  

A l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les restrictions alimentaires deviennent par ailleurs draconiennes. Le docteur Izac fait part à Paul de la dégradation de l’état physique de sa sœur : affaiblissement intellectuel, amaigrissement, œdèmes malléolaires, prolapsus. De nombreux malades meurent. Le 19 octobre 1943 à 14 h 15, trois semaine environ après la dernière visite de Paul, Camille Claudel meurt d’un ictus apoplectique : elle avait 79 ans.

Si sa mère et sa sœur ne vinrent jamais lui rendre visite, il faut cependant rendre justice à son frère Paul qui la visita treize fois, entre ses allées et venue entre Asie et Europe. Il le fit souvent à la fin de l’été et, plusieurs fois, accompagné de ses propres enfants Henri et Pierre. Camille Claudel reçut une fois la visite de son amie sculpteur Jessie Lipscomb, de sa nièce Marie et de son époux Roger Méquillet et de la belle-mère de celle-ci, Nelly Méquillet, deux mois avant sa mort. Mais sur l’ensemble de son internement, cela fait bien peu ! La « vieille tante aliénée » avait sombré dans l’oubli !

A la fin de son ouvrage, Michel Deveaux conclut que Camille Claudel souffrait bien d’une affection psychique réelle et que son état nécessitait un internement. Il reconnaît cependant que la durée de l’enfermement ne se justifiait absolument pas. Il achève son étude en se demandant s’il n’exista pas une collusion entre la famille et l’asile pour la maintenir séquestrée.

Toujours est-il que ce petit livre, sans prétention littéraire aucune, m'a beaucoup émue. Il me semble être un complément aux ouvrages plus empathiques de Anne Delbée ou de Reine-Marie Paris.


Lien vers mes autres poèmes et billets sur Camille Claudel

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Bénédicte 02/04/2014 15:31

Intéressant, la vie de Camille Claudel est tellement tragique et douloureuse

Catheau 05/04/2014 11:03



Un destin qui s'est ligué contre une artiste et une femme. A bientôt.



Martine 26/03/2014 06:37

Un créateur est , par définition, hypersensible. Comment imaginer ce que Camille a pu ressentir face à ce cruel internement. Moi, je ne peux pas. Terrifiant! cette volonté de l'enterrer dans sa
"geôle".
C'est abominable ce qu'on lui a fait. C'est criminel. je connaissais sa vie en large mais pas dans ces terribles détails J'en ai le coeur serré

Merci pour ce article très édifiant Catheau

Catheau 05/04/2014 10:50



Merci, Martine. Ses lettres sans réponse sont profondément émouvantes !



mansfield 25/03/2014 17:41

Effrayant, édifiant, je me demande comment toute une famille peut se liguer contre l'un de ses membres de cette manière, de même que la préférence d'une mère pour l'un de ses enfants m'a toujours
étonnée! Chacun est différent et mérite amour et intérêt. Et je pense que Claudel aussi bien que Rodin redoutaient qu'on reconnaisse Camille, qu'on encense son talent. Votre admiration pour cette
artiste délicate aux sculptures fascinantes nous offre de beaux moments de lecture.

Catheau 05/04/2014 10:49



Ce petit livre est en effet terrifiant dans sa précision administratique et médicale ! Pauvre Camille !



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