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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 22:03

 bohringer-bruce-pierson.jpg

Richard Bohringer (Photo Bruce Pierson)

 

Mardi 04 décembre 2012, au théâtre Beaurepaire à Saumur, Richard Bohringer, éclairé par la poursuite, a tourné inlassablement pendant presque deux heures dans le cercle de ses souvenirs. Son régisseur et lui-même ont compté : il fait 3 kms par soir ! Sous l’aéronef imaginaire de ses compagnons de scène et de comptoir, Philippe Léotard, Jean Carmet, Mano Solo, Bernard Giraudeau et Roland Blanche, avec sa lucidité gouailleuse tempérée par l’humour, il a évoqué leur amitié et il a lu des extraits de ses romans, C’est beau une ville la nuit et Traîne pas sous la pluie.

Le décor est minimaliste : une chaise à jardin, un lutrin à l’avant-scène, deux grands cahiers et quatre petites bouteilles d’eau minérale. Le costume l’est tout autant : un sobre pantalon gris dans lequel il rit de se voir flotter désormais (mais attention c’est un pantalon Agnès B. !) et un sweat shirt bleu marine à cagoule. Tout en improvisant (et en se comparant avec dérision aux pros tels Lucchini), il alterne conversations improvisées à bâtons rompus et lecture de ses textes.

Ce « capitaine de tous les bateaux de la mer », tout en instinct, qui est sans cesse en train de « humer » le monde comme ce « grand singe » qui envahit ses rêves, se rappelle les lieux de son enfance marqués par la maladie, « entre Deuil et Berck », comme une vie prédestinée au malheur.

Il songe à son grand-père, lui qui disait : « Pour vivre sans fric, il faut avoir beaucoup de fric. » Il se remémore avec émotion sa grand-mère, sa « Mamie » de la banlieue, celle qui lui avait tricoté son pull-over vert fétiche, aux couleurs de l’espoir, ce chandail qu’il finira par offrir à la putain noire de Harlem, la junkie qui cachait ses bras douloureux sous de longs gants et qui lui avait appris l’humanité.

Il nous crache cette envie viscérale de prendre la vie à bras-le-corps et sa rencontre avec la boxe. Il se souvient de Jean-Baptiste Mendy, qui venait de Saint-Louis du Sénégal et qui, de défaites en victoires, de chutes en sursauts, est devenu champion du monde des poids légers. « Danse, petit, danse ! », lui hurlait son entraîneur et c’est cette leçon que le comédien a retenue de celui qui est devenu son ami, son « ange boxeur ».

Il en appelle aux grands copains, ses vrais potes partis avant lui : Jean Carmet qui lui indiqua la route des vignes de Saint-Nicolas de Bourgueuil ; Philippe Léotard qui contribua à parfaire sa culture en l’initiant à la poésie ; Bernard Giraudeau, le quartier-maître avec qui il tourna Les caprices d’un fleuve (un film que j’avais beaucoup aimé) au Sénégal, pays devenu sa vraie patrie.

Et ce soir-là, il avait choisi d’évoquer plus particulièrement Roland Blanche. A l’occasion de la représentation d’une pièce de Tom Sheppard qu’ils jouaient tous les deux, et après une nuit de folie, voyant que Roland Blanche ne lui donnait pas la réplique, il avait pris le parti de simuler un évanouissement. On avait fermé le rideau et Blanche avait annoncé qu’il avait été victime d’un malaise « va-gu-al ». Il rit encore au souvenir du mètre soixante-sept de Roland Blanche sanglé dans un costume Prince-de-Galles à très grands carreaux, dont il avait même acheté deux exemplaires !

A travers eux, c’est à l’art du comédien qu’il rend hommage : pour lui, c’est un immense privilège que de le pratiquer. Ne va-t-il pas bientôt partir en tournée avec sa fille Romane ? Quel père peut se vanter de goûter ainsi au quotidien à un tel plaisir ? Et d’évoquer l’étonnement de Marcello Mastroianni devant ces acteurs français toujours fatigués, de faire l’éloge de Jean-Pierre Mocky, ce réalisateur d’une cinquantaine de films, toujours passionné malgré ses petits budgets, de fustiger enfin ceux qui ne rêvent que d’être « bankables ».

Car ce comédien, venu de la banlieue, est un écorché vif. Ses amours et ses haines, il les assène sans prendre de gants : de la gauche caviar aux acteurs qui se prennent au sérieux, ils étaient nombreux ce soir-là ceux qu’il n’a pas ménagés. Je dois dire que ce n’est pas ce que j’ai le plus apprécié dans ce spectacle, même si le trait satirique faisait souvent mouche. N’est-ce pas un peu facile de faire rire aux dépens des autres, quand on sait que le public est acquis ?

Ce que j’ai particulièrement aimé, ce sont  les moments où Richard Bohringer a évoqué « le vin du solitaire » dont il n’a eu de cesse de se séparer pour éviter à ceux qui l’aiment d’avoir du chagrin. « Si à vingt ans on veut mourir, assure-t-il, à soixante-dix ans on veut rester ! » Magnifique aussi le passage halluciné où il raconte son hospitalisation dans « le cabaret de la dernière chance » à la suite d’une méchante hépatite C. « Je suis arrivé là devant l’hôpital posé à quai comme un cargo dans le nuit. Ses lumières immobiles sous la pluie. J’étais un tout petit homme venu chercher un peu de douceur au milieu de la douleur… »

Car le comédien n’est pas l’homme « de la syntaxe » mais « de la syncope ». Sa langue est dans son corps, dure, crue, violente, viscérale, réaliste autant que poétique, un blues de la transe et de la douleur. Le regard accroché à son public, le visage crispé, le diseur blessé m’a parfois fait penser à cet autre libertaire farouche qu’était Léo Ferré. Tel un boxeur, animé par la force puissante du « grand singe » qui est en lui, il balance les mots comme des coups de poing.

Le spectateur sort de ce spectacle KO debout, assommé mais ravi. Et il se dit que décidément, oui, c’est beau, un Bohringer la nuit.

 


 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

valdy 15/12/2012 10:34

De votre touche délicate, vous dépeignez le combat tragique d'un homme avec lui-même et l'exploit renouvelé de Richard B, chaque soir sur le terrain théâtral. Un moment fort que vous nous
transmettez.
@micalement,

Catheau 01/01/2013 03:01


Il est vrai q'il existe chez lui une vibration intérieure extrêmememt forte qu'il transmet viscéralement.


Alice 09/12/2012 23:06

Non, je n'y étais pas, mais tu l'a bien décrit !

Catheau 01/01/2013 02:45


Je pense que tu aurais aimé. Bonne année des antipodes, chère Alice.


Alice 07/12/2012 16:00

Je découvre le spectacle sous ta plume, la présence de Bohringer ne laisse pas indifférent tant il crie ses douleurs.Pour ne pas sortir déprimée, il fallait bien tout son art de comédien !

Catheau 09/12/2012 19:06



Etais-tu à ce spectacle ? Je ne t'y ai pas vue !



mansfield 06/12/2012 14:39

Un acteur qu'on peut qualifier de "bonhomme" avec ce que cela comporte de tripes et de caractère, je pense effectivement qu'on doit sortir KO d'un tel spectacle.

Catheau 09/12/2012 18:55



Il n'a pas la rondeur d'un caractère "bonhomme" mais des tripes et du caractère, sans aucun doute. Amitiés.



Lenaïg 06/12/2012 11:29

Merci beaucoup,Catheau, c'est encore plus beau un Bohringer la nuit à travers tes mots.

Catheau 09/12/2012 18:53



Heureuse de vous lire de nouveau, Lénaïg. Merci de votre commentaire amical.



Dan 06/12/2012 10:30

Un homme riche d'émotions qui boxe les mots. Bises Dan

Catheau 09/12/2012 18:50



Une ardeur à boxer qui est aussi une ardeur à vivre. Merci, Dan.



domsaum 06/12/2012 09:05

Merci, Catheau, encore une fois tu nous fais revivre un bon spectacle présenté à Saumur. Que de passion chez ce Bohringer!

Catheau 09/12/2012 18:48



On a en effet découvert un beau diseur de mots et un homme attachant. A bientôt.



flipperine 05/12/2012 22:59

il y a des spectacles intéressants

Catheau 09/12/2012 18:47



Celui-là était très prenant et m'a donné envie de lire les romans de Bohringer. Bonne semaine à vous.



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