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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 18:46

 

Baudelaire jeune

Portrait de Baudelaire par Emile Deroy

 

 Lorsque le général Jacques Aupick, beau-père détesté du jeune Charles Baudelaire, (la mère de celui-ci s’était remariée en 1828 après la mort de son père François Baudelaire), prend la décision d’un voyage aux Indes afin de le soustraire aux influences néfastes de la vie parisienne, il ignore que ce voyage, qui s'arrêtera aux Mascareignes, va influencer toute l’œuvre du poète. Le général voit déjà son beau-fils diplomate alors que celui-ci ne rêve que poésie !

Inscrit à la faculté de droit, il fréquente une pension au 11, rue de l’Estrapade et entretient une liaison avec une prostituée juive, Sarah dite la Louchette. Il lui dédiera un de ses premiers poèmes à une fille perdue. On voit beaucoup le jeune dandy dans les cafés de la Rive gauche où il rencontre la bohème du Quartier latin. Un conseil de famille est réuni et on autorise un emprunt de cinq mille francs afin de couvrir les frais d’un voyage vers Calcutta.

C’est donc le 1er septembre 1841 que le navire français, Paquebot des Mers du Sud, commandé par le capitaine Saliz, jette l’ancre en rade de Port-Louis. La cause de cette escale est due à de nombreuses avaries et un mât brisé, dégâts provoqués par une terrible tempête de cinq jours et de cinq nuits, au large du cap de Bonne Espérance.

Le poète Charles Baudelaire, qui a embarqué à Bordeaux, le 9 juin 1841, met alors pied à terre à Maurice. Il vient d’avoir vingt ans et se retrouve ainsi dans cette île contre son gré. A bord du Paquebot des Mers du Sud, l’isolement du poète, abandonné à une mélancolie rêveuse, et claustré dans sa cabine, a été total. Dans « Un hémisphère dans une chevelure », il écrit : « Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan dans la chambre d’un beau navire […] »

Le poème « L’Albatros », en décrivant les jeux de l’équipage désoeuvré  avec un albatros, nous propose un aperçu de ce que fut ce long voyage : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers. »

L’on sait que l’amour de la mer occupe dans la poétique de Baudelaire une place privilégiée, dont il a donné l’explication dans Mon Cœur mis à nu (LVI) : « Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?- Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement… » On citera bien évidemment le poème, « L’Homme et la mer », présent dans toutes les mémoires  (« Homme libre, toujours tu chériras la mer ») et le vers de « Moesta et errabunda » : « La mer, la vaste mer console nos labeurs ». L'étendue liquide cristallise encore l’oscillation caractéristique de l’œuvre baudelairienne. Si l’océan représente « les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront  », (« Déjà », in Petits poèmes en prose), il est aussi objet de haine car l’esprit du poète se retrouve dans ses « bonds » et ses « tumultes » :

« […] ce rire amer-

De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,-

Je l’entends dans le rire énorme de la mer. »

écrira-t-il dans « Obsession ».

 « Déjà » (Petits Poèmes en prose) donne une idée de l’état d’esprit du poète pendant cette longue traversée : « Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir ; cent fois il s’était replongé, étincelant ou morose, dans un immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l’autre côté du firmament et déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l’approche de la terre exaspérait leur souffrance. «  Quand donc », disaient-ils, « cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous ? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément infâme qui nous porte ? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile ? »

A l’arrivée à Maurice, après trois mois de voyage sans escale, la terre du « parfum exotique » s’offrira au voyageur dans toute sa luxuriance et sa beauté : « […] C’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ses côtes, riches en verdure de toutes sortes, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »

 

 

isle de france

 

L’escale va durer dix-neuf jours. Selon une poétesse mauricienne, Solange Rosenmark (« Le voyage de Baudelaire à l’île Maurice », La Revue de France, le 15 décembre 1921), Baudelaire aurait alors rencontré M. Autard de Bragard au cours d’une promenade aux Pamplemousses. Né à l’île Maurice le 1er décembre 1808, Gustave-Adolphe Autard de Bragard exerce d’abord comme avocat puis magistrat dans cette île. Il possède un domaine sucrier à Pamplemousses, qu’il quitte en 1840, avant de s’établir à Cressonville. En 1834, il avait épousé Louise-Marie-Antoinette-Adèle-Emmeline de Carcénac, née en 1817 à Port-Louis. (En 1869, après l’inauguration du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps épousera à Ismaïlia leur fille Louise-Hélène (1848-1909) qui lui donnera douze enfants.)

Charles Baudelaire sera leur hôte du 1er au 18 septembre 1841 dans leur propriété de Cressonville (aujourd’hui disparue) et sûrement aussi dans leur demeure de Port-Louis, au 8 de la rue des Tribunaux, aujourd’hui rue Guibert. M. Autard de Bragard possédant une propriété à Rouge Terre, il est possible que le poète ait visité cette région dans le Nord de l’île, proche de Pamplemousses.

Ayant peut-être déjà découvert que le savoir qu’on tire du voyage est « amer », (« Le Voyage »), Baudelaire prend la décision de renoncer à ce périple aux Indes. Il débarque à l’île Bourbon le 19 septembre 1841 pour une dernière escale de quarante-cinq jours, avant le voyage de retour vers la France, qu’il atteindra le 15 février 1842. Le 14 octobre, le commandant du navire, l’Alcide avait d’ailleurs écrit au général Aupick pour lui indiquer la volonté du jeune homme d’interrompre son voyage.

C’est de l’île Bourbon, devenue La Réunion, que le 20 octobre le voyageur écrit au riche planteur, qui fut son hôte, en lui adressant le célèbre poème, « A une dame créole », destiné à son épouse. Numéroté LXI dans le recueil, Les Fleurs du mal (1857), il en est vraisemblablement le plus ancien texte.

« Mon bon Monsieur Autard,

Vous m’avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme, et je ne vous ai pas oublié. Comme il est bon, décent, et convenable, que des vers, adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les montriez que si cela vous plaît.

Depuis que je vous ai quitté, j’ai souvent pensé à vous et à vos excellents amis. Je n’oublierai pas certes les bonnes matinées que vous m’avez données, vous, Madame Autard et M. B.

Si je n’aimais et si je ne regrettais pas tant Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de vous, et je vous forcerais à m’aimer et à me trouver un peu moins baroque que je n’en ai l’air.

Il est peu probable que je retourne à Maurice, à moins que le navire sur lequel je pars à Bordeaux (l’Alcide) n’y aille chercher des passagers.

Voici mon sonnet :

 

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés

Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

 

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

 

Si vous alliez, madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d’orner les antiques manoirs,

 

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

 

Donc, je vais vous attendre en France.

Mes compliments bien respectueux à Madame Autard. »

 

Mme Autard de Bragard

                 Portrait de Madame Autard de Bragard

 

Baudelaire gardera une copie de ce poème qu’il insérera seize ans plus tard dans Les Fleurs du mal. Notons qu'au XIX° siècle, le terme « créole » désigne les Blancs, nés dans les îles, et qu’on appelle de nos jours « franco-mauriciens, les créoles représentant désormais les Noirs. Au moment de la rédaction du sonnet, l’esclavage, s’il n’est pas aboli à Bourbon, l’est à Maurice depuis 1834.

Le poème est de facture très classique mais il trouve son originalité dans le rapprochement entre le thème exotique (qui sera essentiel dans la poésie à venir) et le motif galant inspiré de la poésie du XVI° siècle. On fera remarquer que, dans une première version, le poète faisait mention d’ « un retrait de tamarins ambrés », devenu par la suite «un dais d’arbres tout empourprés », preuve, s’il en était besoin, que le poète a connu Tamarin.

C’est ainsi qu’en octobre 2001, la Société d’Histoire de Maurice, dévoilait une stèle à Cressonville, entre Mare-aux-Songes et la route de Tamarin, qui témoigne du séjour du poète dans la région. On peut y lire le texte suivant : « En ces lieux séjourna Charles Baudelaire, vécut la Dame créole et naquit Mme de Lesseps. » Emmanuel Richon regrette cependant que cette stèle soit perdue en plein milieu d’un champ de canne à sucre où les passants ne s’aventurent guère.  Et que dire de l’unique « allée Charles Beaudelaire » (sic) au Jardin botanique de Curepipe ou du seul Centre Culturel Charles Baudelaire, bien faibles traces du passage du grand poète français à Maurice ? Pourquoi n’a-t-on apposé aucune plaque commémorative à Port-Louis sur l’ancienne demeure des Bragard, où l’on sait avec certitude que le poète y fut ?.

Dans ce poème, toujours cité quand on parle de Baudelaire et de Maurice, en l’honneur d’une « créole » blanche, le dernier vers, en faisant allusion à l’esclavage,  préfigure un thème, que Baudelaire développera par la suite. En 2007, lors du 150e anniversaire de la publication des Fleurs du mal,  Emmanuel Richon, avait donné une conférence qui abordait la thématique des pieds nus, "marqueurs identitaires de l’esclavage". Il y précisait que si l’ouvrage avait été interdit pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, il l’avait été aussi pour des raisons racistes. Il avait encore souligné le mépris dans lequel fut longtemps tenue la compagne du poète, Jeanne Duval. Selon lui, l’engagement de Baudelaire n’est pas dissociable de sa vie et a favorisé son exclusion. Ne dit-il pas : « Baudelaire voit dans la marginalité une rédemption. D’une certaine façon, il a choisi ce camp des gens déchus» ?

 

portrait jeanne duval Manet

                          Jeanne Duval, Edouard Manet

 

Le conférencier insistait de plus sur le fait que Baudelaire a été le premier à chanter la femme noire à Paris. Le souvenir d’une esclave se profile dans « A une Malabaraise » :

[…] Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,

Ta tâche est d’allumer le pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D’acheter au bazar ananas et bananes. […]

« La Belle Dorothée » (XXV) des Petits poèmes en prose reprend cette thématique de l’esclavage. Solange Rosenmark, dans l’article déjà cité ci-dessus, souligne que ce personnage semble appartenir à un souvenir personnel du poète : « C’était une Malabaraise, fille d’une Indienne de Bénarès… Elle était la sœur de lait de Mme Autard de Bragard, et de quatre mois son aînée… et naguère encore les vieilles dames de l’île Maurice se souvenaient d’elle. » Ce souvenir apparaîtra à plusieurs reprises dans l’œuvre du poète. L’affranchie Dorothée, « forte et fière comme le soleil », et dont « le poids de  [l'] énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate », demande à un jeune officier de lui décrire le bal de l’Opéra et cherche à savoir si on peut y aller pieds-nus. Mais, surtout, le poète précise qu’elle serait « parfaitement heureuse » si elle n’était dans l’obligation de racheter sa petite sœur de onze ans, « déjà mûre et si belle » !

Contredisant Sartre qui n’a vu dans le destin de Baudelaire qu’ « un échec patent, l’absence totale de prise de position », Emmanuel Richon s’attache à montrer au contraire combien « la question de l’esclavage se trouve en filigrane dans ses pages littéraires […] conçues avant l’abolition » en France. Quant à la liaison avec la « mulâtresse » Jeanne Duval, elle témoigne, si besoin en était de son empathie avec les femmes de condition servile que leur beauté magnifie.

Les souvenirs tropicaux du voyage à Maurice - soleil, paresse, « loisir embaumé », chevelure, mer, beauté féminine - trouveront une valeur méliorative lorsqu’ils serviront à nourrir le thème de l’évasion, loin de « l’ici » insupportable. Selon Emmanuel Richon, outre cette compassion pour les humbles née peut-être à l'île Maurice, certains aspects gagneraient encore à être étudiés, l’influence de l’hindouisme notamment, la métempsycose étant récurrente dans l’œuvre (« La Vie antérieure »), tout comme les nombreuses images de la culture indienne. Et il n’apparaît pas exagéré de dire que les souvenirs de l’île de France seront le creuset de toute l’œuvre du poète. Enfin, il est remarquable que les souvenirs jumelés de la « Dame créole », octobre 1841 (Les Fleurs du mal), et de la « Malabaraise », juin 1863 (Les Epaves), images d’un voyage sur « une terre riche et magnifique » au « mystérieux parfum de rose et de musc », se retrouvent, par-delà plus de vingt années, à l’origine et au terme de l’œuvre baudelairienne.

 

  duval jeanne par baudelaire 1850

                      Jeanne Duval par Baudelaire, 1850

 

Sources :

Les Fleurs du mal et autres poèmes, Charles Baudelaire, Garnier Flammarion, 1964.

Petits Poèmes en prose (Le spleen de Paris), Charles Baudelaire, Classiques  Garnier, 1962.

« Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes, Emmanuel Richon », Septembre 2004, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire3.php

« Baudelaire à Maurice, 150 ans des Fleurs du mal », Septembre 2007, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire2.php

Autard de Bragard, (Gustave-Adolphe) http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=513

« A une dame créole », http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_une_dame_cr%C3%A9ole

« Lettre à Monsieur Autard de Bragard, écrit le 20 octobre à l’Ile de Bourbon », http://baudelaire.litteratura.com/?rub=vie&srub=cor&id=23&s=1

 

 

  Lundi 01 avril 2010

 

 

 

 

 

 

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