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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 18:27

 

 

alice dans le miroir petit format

 Alice dans le miroir, Balthus (1933),

Centre Georges Pompidou, Paris

 

Dans En Miroir, son Journal sans date, l’écrivain Pierre Jean Jouve évoque à plusieurs reprises son attachement au peintre Balthus (Balthazar Klossowski de Rola (1908-2001), immense artiste, auteur de plus de 350 peintures et un millier de dessins. C’est à ce dernier qu’il acheta en 1934 le célèbre tableau intitulé Alice dans le miroir (1933). Il connaît l’artiste depuis sa rencontre en 1925 avec Rilke et sa compagne, Baladine Klossowska, la mère du peintre (dont il donnera le prénom à l’une de ses héroïnes romanesques). C’est Alice Bellony, épouse de John Rewald, grand admirateur et collectionneur de Balthus, qui servit ici de modèle au peintre âgé de vingt-cinq ans.

Ce tableau représente une jeune fille au regard blanc, le buste et les jambes dénudées, chaussée de ballerines noires, en train de se coiffer, la jambe gauche posée sur une chaise. Toile mystérieuse et troublante, mise en scène à forte connotation sexuelle rejoignant bien pourtant une forme de transcendance. Balthus n’affirmait-il pas : « Je suis un peintre religieux »?

La jeune femme d'Alice dans le miroir est ainsi particulièrement révélatrice de ce hiératisme propre à Balthus. Camus a été sensible à ce pouvoir de fixation magique inhérent à la grande peinture, qui donne l'impression "de contempler à travers une glace des personnages qu'une sorte d'enchantement a pétrifiés, non pas pour toujours mais pendant un cinquième de seconde, après lequel le mouvement reprendra". Balthus a immobilisé son modèle dans un geste quotidien éphémère, la contemplation de soi-même dans le miroir. La saisie de cet instant suspendu recèle pourtant un très grand pouvoir évocatoire, qu'il reproduira à de nombreuses reprises.

Il peindra  en effet d’autres tableaux sur le thème du miroir comme La toilette de Georgette (1948-1949), Jeune fille au miroir (1948), Nu devant la cheminée (1955), Le chat au miroir (1977-1980) et Nu au miroir (1981-1983), qui appartiennent à la série des Nus, le nu étant considéré comme « la plus haute expression graphique », dans la peinture classique. Comme Balthus, Rilke sera envoûté par ce thème inépuisable, "symbole même du symbolisme", selon Jean Leymarie, et lui consacrera "le plus troublant de ses Sonnets à Orphée. "Miroirs, jamais encore l'on n'a dit ce qu'en essence vous êtes.""

L’originalité de ce premier tableau sur le thème tient au fait que le miroir n’est pas représenté. Muriel Pic, spécialiste de Jouve, explique qu'Alice se coiffe devant un miroir que le spectateur ne voit pas, puisqu’il est lui-même le miroir. Alice se fait spectateur et réciproquement. Jouve insiste sur ce jeu de reflet dans lequel la jeune fille apparaît comme une image intérieure et inconsciente du rêve du spectateur, en l’occurrence l’écrivain qui a acquis la toile. Alain Vircondelet écrit qu'avec le dessin, on pénètre ce qui est, comme avec l'écriture. Il poursuit : "Elle [Alice] ne se sait pas observée et nous la regardons s'exhiber, perdue dans l'image que nous ne voyons pas." Dans Proses, Jouve souligne le regard commun que portent le peintre et le poète sur l’homme : le regard intérieur. Ce portrait fut le compagnon de la vie de Jouve qui le conserva en effet très longtemps dans la chambre qu'il partageait avec Blanche Reverchon, la psychanalyste, qui fut sa seconde femme, à l'origine de sa "vita nuova".

Là où, dans les années quarante, de nombreux critiques ne voyait dans l’œuvre de Balthus qu’une peinture traditionnelle, Antonin Artaud- qui ressemblait étrangement au peintre- ne s’y était pas trompé qui y décelait « une peinture de tremblement de terre ». Le calme n’y est bien souvent qu’apparent et c’est une peinture  qui « sent la peste, la tempête et les épidémies ». Il discernait chez lui ces caractères particuliers que sont "le réalisme organique, la science des formes et des lumières, la création de figures-sphinx", dont Alice est un exemple significatif. Et Jean-Pierre Leymarie le rappelle : « Les anges comme le dit Rilke, ils sont terribles… la beauté aussi est terrible. » Alice est un ange terrible.

Ce tableau montre bien le point de rencontre entre le peintre et l’écrivain, car tous deux ont refusé le surréalisme, « exploitation publicitaire de l’inconscient » selon Jouve. Pour lui lui, la découverte de l’inconscient est l’occasion pour l’homme de comprendre qui il est et de maîtriser le désir autrement que par la censure et le refoulement. Pour Balthus, peindre des scènes figuratives mais intimistes, insolites et fortement érotisées, est aussi le moyen de rentrer en soi-même.

Rilke encore a magnifiquement expliqué à quoi tient la magie des tableaux de Balthus :  « Balthus est le peintre des jeunes filles, offertes à tous les désirs mais dans un monde clos qui les renvoie à leur propre solitude. » Et l'artiste d’expliquer cette prédilection picturale : « Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »

C’est à ce mystère émanant de la toile que Jouve fut sans doute sensible. Ne le retrouve-t-on pas dans les personnages féminins des romans de l’écrivain, de Paulina à Catherine Crachat, en passant par Hélène de Sannis ?

Dans Le Dossier Balthus, on peut lire qu'avec ce tableau, « ce ne sont pas les êtres ni les choses que Balthus peint, mais davantage les rapports d’absences et de silences qui les lient, comme une dissolution tragique de la communication. Ce que l’on croit comprendre avec Balthus, c’est que tout individu est seul au monde. » L’abandon d’Alice devant le miroir exprime son éloignement du réel, l’abandon à un ailleurs qu’expriment ses yeux aveugles. En cela le peintre nous semble proche de Jouve qui écrit dans En Miroir : « J’avoue un état de secret. Il faut entendre par là que je reconnais le lieu profond de l’œuvre faite, l’endroit où elle s’alimente et vit, qui n’est à aucun degré un « lieu commun ». » 

Autour de cette toile énigmatique, Alice dans le miroir, se cristallisent ainsi l’absence, le silence, le secret qui habitèrent les deux frères d'élection que furent Balthus et Jouve. Ce sont les mots clés de deux œuvre « en miroir », toutes deux dédiées à la douleur, au désir et à la beauté, dont on n’a pas fini de percer le mystère.

 

balthus self-portrait

  Balthus, Autoportrait

Sources :

En Miroir, Journal sans date, Pierre Jean Jouve, Mercure de France, 1954.

Balthus, Texte de Jean Leymarie, Skira Classiques, 1990.

http://www.clairepaulhan.com.auteurs/Presse/presse

http://www.insecula.com/contact/A009054.htmll

http://www.lemondesesarts.com/DossierBalthus.htm

http://www.republique-des-lettres.fr/593-balthus.php

http://www.peintremik-art.com/2009/07/01/biographie-du-peintre-balthus

 

 

 

Mercredi 02 juin 2010.

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Published by Catheau - dans Peinture
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