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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 19:56

garcin-jerome

 

Pour un enfant, perdre un frère ou une soeur est une épreuve douloureuse ; mais qu’en est-il lorsque celui qui s’en va est son jumeau ? A l’âge de cinquante-trois ans, Jérôme Garcin, qui avait brièvement évoqué dans La chute de cheval, dédiée à la mort du père (le 7 juillet 1962), l’accident mortel de son autre lui-même (le 4 octobre 1956), Olivier, se résout à lever le voile sur ce déchirement dont il ne s’est jamais remis. A la faveur d’une conversation avec Fabrice, celui qui les avait tous deux connus petits, Jérôme comprend que, par-delà sa « culpabilité classique de rescapé », le temps est venu pour lui d’écrire à Olivier, « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ».

De là, ce livre d’un « rescapé clandestin du naufrage », qui ressuscite son frère jumeau en s’adressant à lui, tout en faisant son autoportrait. En même temps, en effet, avec retenue et pudeur, il livre des éléments intimes sur la famille dont il est issu, sur celle qu’il a créée avec la comédienne Anne-Marie Philipe, la fille de Gérard Philipe, et sur ses affinités électives.

De fait, comment affronter la vie à six ans sans son jumeau, comment « justifier d’être encore là », comment vivre avec cette incomplétude ? En quête de tout ce qui peut l’éclairer sur cette amputation de lui-même, Jérôme Garcin cherche des réponses aussi bien du côté des scientifiques que des écrivains. Il aborde ce faisant le thème du double en littérature, tout en s’aventurant parmi les livres de tous ceux qui sont susceptibles de lui expliquer pourquoi il « avance dans l’existence à pas comptés ».

De René Zazzo (Les jumeaux, le couple et la personne), le spécialiste émérite de la gémellité, à Michel Tournier et ses Météores, le « jumeau sans jumeau » analyse aussi la relation passionnée de Gérard Philipe et de Georges Perros entre 1946 et 1959, et rappelle sa propre rencontre déterminante avec Jacques Chessex. Il s’attarde sur les « vies inaccomplies » de Péguy ou Alain-Fournier, fauchés à la Grande Guerre. Il rend hommage aux livres qui « au frère sans double et au fils sans père ont donné d’innombrables modèles de substitution ». Il y évoque encore avec émotion ces nombreux écrivains-artistes, de Mallarmé et Hugo à Philippe Forest, qui n’ont jamais guéri de cette « maladie du deuil ».

Il interroge les souvenirs familiaux, à la recherche des familiers capables de lui parler de son jumeau disparu, rend hommage à ses grands-parents, à cette « famille bourgeoise respectable aux blessures invisibles », trop vite habituée des cimetières, à tous ceux qui essayèrent de rendre supportable l’insupportable. Il n’oublie surtout pas le courage de sa mère, sa « force obscure », qui lui permit « de survivre à ce qui est si révoltant, la mort d’un enfant et celle d’un mari ». A cette occasion, il rappelle le beau rituel des Yorubas qui, lorsqu’un jumeau meurt, font sculpter deux statuettes. A l’effigie du jumeau disparu, la mère ne continue-t-elle pas de dispenser ses soins ?

Après La chute de cheval, en hommage à son père mort à quarante-cinq ans, Jérôme Garcin évoque de nouveau cette passion de l’équitation, héritée de cette image paternelle disparue trop tôt. Il consacre quelques pages au souvenir de celui dont l’apparente impassibilité n’était que le masque d’une « épouvante sans cesse réprimée » devant la mort de ce fils qu’il s’en voulait de n’avoir pu empêcher. Monter à son tour à cheval lui fut sans doute le moyen de

retrouver son père et de revenir à l’enfance disparue. Et il considère que l’équitation est essentiellement une activité gémellaire. Selon lui, où trouver, « hormis dans l’amour physique, [un] autre couple aussi confiant et fusionnel que celui formé par le cheval et son cavalier » ? La rencontre avec Bartabas, l’artiste-cavalier, semble à cet égard symbolique puisqu’il écrit que ce dernier a pris en lui la place du « jumeau évanoui ».

Enfin, il rend un vibrant hommage à sa femme Anne-Marie Philipe, sa « jumelle positive », dont la devise, « Tout dire », lui a permis de ne plus être un « taiseux stendhalien ». Fonder une famille fut pour lui un des moyens d’ « éradiquer cette fatalité qui transforme les enfants disparus en regrets éternels ». Il remercie celle qui fut aussi confrontée précocement à la mort de son père de l’avoir enjoint de parler de son frère et de son père, lui épargnant ainsi la maladie du non-dit dont on peut mourir.

Jérôme affirme que, si Olivier avait vécu, il n’aurait sans doute jamais éprouvé le besoin d’écrire. Avec ce livre qui dit l’absurde d’un monde où les « jumeaux sont séparés », l’écrivain part en quête de cet « idiome exclusif », de ce « verbe mystérieux », qui était pour les jumeaux la clé de leur paradis perdu. Et dans ce « tout petit tombeau de papier » qu’il lui élève, le frère survivant est infiniment reconnaissant au frère mort de lui avoir révélé « l’incroyable pouvoir de la littérature, [lequel] à la fois prolonge la vie des disparus et empêche les vivants de disparaître ». Un très beau livre fraternel.

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Elo 16/05/2011 21:36


Tes articles sont riches et passionnants mais je n'arrive pas au bout ! Excuse moi, je suis épuisée par des pbs de dents en ce moments... Mais j'ai lu le début de cet article et du suivant... Je me
dis qu'il va falloir que je revienne avec le cerveau disponible pour tant d'info, c'est passionnant !!!
Bises


Catheau 19/05/2011 07:28



Merci, Elo. J'espère que mes billets ne sont pas trop longs ! Soignez-vous bien. Amitiés.



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