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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 10:48

 

 Poétiques titre

 Balade poétique lors du Festival Les Poétiques à Saumur

Sur le mur de l'hôtel Laffitte-Duverger

 

Samedi 14 septembre 2013, le ciel saumurois boudait les poètes pour la première après-midi du Festival des Poétiques, organisé par La Maison des Littératures, animée par son président Claude Guichet et la coordinatrice de l'association Lydiane Stater-West. Au rendez-vous de 14h au Jardin des Plantes, il pleuvait sur la ville mais il ne pleurait pas dans le cœur des amoureux des mots qui, sous les parapluies, ont accompagné Isabelle Génin, la guide de Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, et les deux poétesses, Marie Huot et Amandine Marembert.

Poétiques génin

La guide-conférencière Isabelle Génin,

devant l'hôtel Laffite-Duverger

La première halte a eu lieu rue du Pressoir, au bas de l’ancien presbytère de Nantilly, revendu par le diocèse en 2007. Isabelle Génin nous a présenté ce bel hôtel particulier dit Laffite-Duverger, qui date de 1786. Sous son harmonieux fronton ouvragé, c’est au bas du perron que nous avons écouté (ainsi qu’un petit chien blanc aboyeur derrière la haute fenêtre) la douce voix de Marie Huot nous raconter son Histoire avec la bouche (Al Manar, 2012). Illustré par le pinceau léger du peintre Diane de Bournazel, ce recueil est dédié à une petite fille mais il n’est pas vraiment pour les petites filles. Reprenant le thème du Petit Chaperon rouge, la poétesse nous fait entendre un dialogue amoureux où l’on se cherche furtivement dans les bruits de la forêt.

« L’amour est toujours une histoire avec la bouche

une histoire d’arbres

et de forêts… »

La femme y est fontaine, fougère qui aime les bêtes étranges. D’ailleurs, l’amour qui se promène dans la « forêt de trembles » n’y est-il pas « un animal perdu » ? En fuite et en « feulements », il se cache sous les branchages tout en craignant les pièges. Marie Huot sait admirablement murmurer ce qui se dit à bas bruit, et évoquer les premiers tremblements du corps qui frémit et du cœur qui s’affole. Et c’est avec une infinie légèreté qu’elle nous perd avec elle sur ses chemins semés de petits cailloux blancs, dans sa forêt de longue attente.

Poetiques-Marie-Huot-gros-plan.JPGMarie Huot

Puis Isabelle Génin nous a conduits à quelques rues de là devant la maison Foucher, rue Seigneur, construite par l’architecte Henry Jamard. Sa façade en pierres de taille, qui s’intègre parfaitement aux autres maisons de la rue, est surmontée d’arcades typiques de l’Art nouveau. Mais quand on pénètre dans le petit jardin à l’ouest, que domine un haut palmier, quelle surprise ! La façade est en meulière et en brique et on se croirait devant un chalet normand.

C’est là que Amandine Marembert, toute petite sous un parapluie, a continué à distiller la voix des femmes à travers Les gestes du linge (Esperluète, 2013). Dédié « à nos grands-mères, à nos mères, à nos sœurs, à nos enfants », cet ouvrage lui a été inspiré par sa grand-mère. Celle-ci avait en effet partagé sa cuisine en diagonale par un fil transversal et « c’est à ce fil qu’ [elle a ] accroché ses mots". Et au linge, par les épingles qui sont comme « des alignements d’oiseaux », c’est aussi tout la vie des femmes qui est accrochée. On y lit les odeurs, les désirs de partance, les caprices de la météo, les gestes infiniment recommencés du triage, du pliage, « la trame des dessous », les caresses des doigts des mères à travers les tricots. C’est au travers de cette activité humble que les textes de Amandine Marembert, illustrés par les dessins bleu-lessive de Valérie Linder (créatrice de l'affiche-coquelicot des Poétiques), nous disent le précieux et patient héritage des femmes.

Poétiques Amandine

Amandine Marembert sous les parapluies

De retour au Jardin des Plantes, dans la grande salle de l’école des Récollets, nous avons pu découvrir les réfugiés de la pluie. Les cinq stands des éditeurs Benoît Jacques Books (Benoît Jacques), Entre 2 (Nelly Buret), Dernier Télégramme (Fabrice Caravaca), Wigwam (Jacques Josse) et Les Ateliers Rougier (Vincent Rougier). L’un d’entre eux avait apporté fort à propos de grands parapluies blancs décorés par les auteurs qu’il édite. Ils voisinaient avec l’étal bien achalandé de la librairie saumuroise indépendante de Patrick Cahuzac, Le Livre à Venir, et le stand de la Médiathèque de la Communauté d’Agglomération Saumur Loire Développement qui proposait son fonds de poésie contemporaine.

Enfin, Dany Lecènes, poète et musicienne, présentait ses ouvrages : un roman,  Irène en fa mineur, un conte, Lacryméné, une pièce de théâtre, Le complot Pétronille, et son dernier recueil de poèmes, La Joie n’a pas de poids, tous édités chez Edilivre. Ce dernier est dédié à Christian Bobin et il décline en 132 quatrains quotidiens « un gramme de joie par jour ». A lire chaque jour pour y découvrir ce secret :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleur comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu » (II)

Pour ma part, je présentais aussi mon recueil de poèmes, Vers rêvés, publié en 2012, placé sous les auspices de la phrase d’Aragon : « Il y a toujours un rêve qui veille. » Enfin, on pouvait rencontrer Francis Carpentier qui écrit sur le site des Cahiers du Petit Curé.

Edith Testemale, lectrice enthousiaste, en compagnie de Valérie Lebossé et de Maryse Fautrat, bibliothécaires de la Médiathèque de Saumur, auraient bien aimé faire partager aux parents et aux enfants les lectures qu’elles avaient choisies mais la pluie avait découragé les familles !

Poétiques Suel

Lucien Suel 

C’est à 15h 30 que les lectures ont commencé sous le préau détrempé par l’humidité mais il en fallait plus pour faire fuir les amoureux de poésie. Cathie Barreau, responsable de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, a présenté l’écrivain picard Lucien Suel, « poète ordinaire », romancier et traducteur, qui y viendra en résidence en octobre.

Pour se présenter, cet homme du nord, reconnaissable à son imperceptible accent, adepte des performances poétiques et de la poésie sonore, a dit un texte publié en 2012 sur son blog littéraire SILO, extrait de Nous ne sommes pas morts (Dernier Télégramme, 2008), livre composé avec la plasticienne Hélène Leflaive. De Kurt Schwitter à Georges Bernanos, en passant par Gandhi, Eisenstein, Cat Stevens, Antonin Artaud Grace Jones, Bernard-Henri-Lévy (j’en passe et des meilleurs !), «Je ne suis pas mort » évoque tous ceux qui sont nés comme lui en 1948. Tout en reconnaissant qu’il n’est sans doute pas la réincarnation de toutes ces célébrités, Lucien Suel conclut qu’il souhaite pourtant, comme Bernanos, « retrouver au jour de [sa] mort l’enfant qu’ [il] fu[t] ».

Il a ensuite décliné ses couleurs de prédilection, celles de Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais (L’Echo du Pas-de-Calais, n°100). A travers celles-ci, c’est tout le pays picard qui revit : le noir avec ses mineurs, sa tôle goudronnée, le tableau de la classe ; le rouge avec sa betterave, la brique, le calicot des syndicats, la coulée de métal du haut-fourneau, la couenne du jambon cru, le pinard (« Armettez-me cha !) et le sang de la Grande Guerre ; le vert avec les plantations des jardin ouvriers, l’herbe humide, les mouches sur les charognes et les barquettes de choux ; le bleu, enfin, avec le travail, les gendarmes, la lessive l’encre sur le buvard, et Notre-Dame de Lorette. Et de conclure : « et rouge bleu vert et noir tout partout. ».

Pour compléter cet autoportrait en écrivain, Lucien Suel a choisi de nous livrer quelques textes parmi ceux qu’il écrit sur Twitter avec la contrainte de 140 signes. Ce Journal-Jardin raconte comment le 13 mars il « écoute un pic-épeiche au boulot avec un pistolet à clous » ; comment le 19 mars 2012, devant ses artichauts gelés, il a « une pensée émue pour le voisin qui ne verra pas le printemps". Le 14 juin 2012,  il est heureux que « le grand soleil enfin de retour [lui] tape dans le dos » et, le 1 août, il s’émerveillera devant « l’herbe des allées comme un drapeau rasta ».

Puis ce sera, sa longue litanie de l’eau, qu’il décline en H2O, sans fin recommencée. Souvenir du grand-père qui disait que « l’eau est plus forte que le vin et le porto car elle peut porter bateaux et cargos » ; honte de véhiculer les packs d’eau le samedi quand on pense à la corvée d’eau au Sahel ; plaisir, un lendemain de ribote, d’ « asperger le bois de sa gueule » ; aspiration à nager nu dans l’eau, pour respecter « une réelle égalité entre les êtres vivants ». J’ai beaucoup aimé la fin, qui était de circonstance, avec « à l’extérieur la pluie qui ruisselle » et (je cite de mémoire) « à l’intérieur l’enfant [qui] écrit dans l’humidité une poésie éphémère ».

Pour conclure, Lucien Suel, a dit Patismit (écrit en septembre 1998, publié au Dernier Télégramme et sur SILO), un  court texte écrit après avoir vu la chanteuse Patti Smith, en compagnie de sa fille à Dranouter. Il la rencontrera plus tard et elle lira le texte. Sa prestation en chti montre l’étendue de son registre et on comprend son émotion quand il découvre, lui l’amoureux de la Beat Generation, qu’elle chante Howl, « chfameu poem d’Alenn Guinnsberg ». 

« Javo méziu plin dlarm

Yavo forlontan ek kitkoss edparel nméto pon arrivé. »

Un moment unique pour lui, qu’il a vécu grâce à sa fille Marie et qu’il fait revivre devant nous avec toute sa verve :

« Jminrapélra toudi dechjourla

kank Patismit alavnu kanté à Dranouter. »

Poétiques griselin

Perrine Griselin

Ensuite, Bernard Bretonnière, « le poète énumérateur » ainsi que le surnomme François Bon, a présenté Perrine Griselin, auteur, lectrice-comédienne : « Maison des Littératures, cela veut dire aussi théâtre, et c’est bien ce que Perrine Griselin écrit ( bien qu’elle ne soit pas sûre d’en écrire- tout comme je ne suis pas sûr de savoir ce qu’est la poésie » a-t-il ajouté.)  : « Quand on l’a entendue une fois, on a envie de la réentendre » a-t-il encore souligné. La comédienne a précisé que ce monologue d’un seul tenant, intitulé Le désespoir non plus (Color Gang Edition, 2011), fut rédigé dans un état de colère. Il est empreint d’une énergie « qui [lui] appartient en propre et aux gens qui [la lui] ont transmise ». Le personnage est :

 « Celle qui a mille ans à moins qu’elle n’ait pas vu le jour :

Elle a 1000 ans, à moins, qu’encore, elle n’ait pas vu le jour.

Elle est celle qui parle. »

Arc-boutée sur elle-même, une main sur le ventre, Perrine Griselin a alors projeté vers nous ce texte halluciné qui raconte l’épopée de la violence et de la haine inscrite sur le granit des monuments aux morts. Dans un temps immémorial, dans un univers de légende, au sein d’un monde en ruines se déroule l’épopée sauvage de vieillards «  dans leurs habits de combat », de « hordes de chiens rouges vociférant », de filles « vendues pour être violentées », de « pères la morale ». Puis un « nous » se fait jour qui aspire à « réinventer la force pour ne pas mourir terrassé » et faire advenir « le monde de demain ». « Ces nuits-là », la voie s’ouvre à la musique des Tziganes, au « kora des griots », aux « ragas » des brahmanes et des Bauls ; de partout et dans toutes les langues s’élève le chant des éternels nomades  qui « Nous chantent que si la terre est ronde c’est pour que sans nous perdre nous puisions en faire le tour ». Au-delà des « périmètres des pays barbelés », « rois et prophètes/ poètes et héros/ enfants soldats des utopies enterrées/ par leurs parents abandonnés/ ceux-là viennent édifier à mains nues des monuments à la gloire des hommes vivants ». Et le texte s’achève sur la phrase désormais inscrite sur le granit des monuments aux morts : « Le désespoir non plus ». Un texte au lyrisme puissant qui vous impressionne par sa force évocatoire, ses anaphores et son rythme incantatoire.

Poétiques Ian Monk

Ian Monk

Après, l’atmosphère est devenue plus légère (quoique…) avec Ian Monk, le poète et traducteur britannique, adepte de l’Oulipo (sa traduction en anglais du texte monosyllabique de Perec What a man ! a fait date). Partisan de la contrainte, il a créé les « monquines » combinant sextine et mots nombrés et les « quenoums » associant quenines et pantoums. Avec son inimitable accent british, il nous a proposé un aperçu de son savoir-faire dans la lecture-performance. La vie, c’est le mensonge, non ? :

« On te trompe en te disant je t’aime […]

On te trompe le Bon Dieu existe malgré tout […]

On te trompe la poésie contemporaine pète la forme […]

On te trompe le sexe sans amour est grandiose […]

On te trompe le sexe avec amour bof […]

On te trompe la vie est belle

On te trompe la vie est hideusement belle »

Mais la vie, c’est aussi les questions :

« C’est quoi la capitale de la Mongolie extérieure ? […]

Tu n’as jamais connu de fausses brunes toi ? […]

Combien tu me paies que je suis entrain de me foutre de ta gueule ? […]

Tu sais conjuguer le verbe gésir au passé simple ?[…]

De toute façon qui lit la poésie aujourd’hui ?[…]

Tu sais pourquoi t’es là toi ? »

Après la lecture d’un texte inédit sur l’amour (« On manque de câlins d’amour vache… »), Ian Monk a terminé avec des extraits de Plouk Town (Cambourakis, 2007). Sans concession, avec une ironie ravageuse, il y dissèque la vie à chaque étage d’un HLM. Du rez-de-chaussée au septième, c’est tout un quotidien banal, poétique et violent qui se donne à voir, à entendre, avec ses familles, ses couples qui s’engueulent, ses solitaires alcooliques, ses bricoleurs qui enfoncent des clous, ses pornographes, ses vieux qui regardent la messe à la télé et ses morts de mort violente. Une radiographie sans concession, drôle et lucide, d’une humanité plouk, de l’humanité tout court !

A la fin de sa prestation scénique, ce tendre cynique reviendra à la vie en général avec le baby, les enfants, les pré-ados, les ados, les vrais, les adultes, les vieux, qui « sont jamais là quand on leur téléphone » et qui « se plaignent qu’on leur téléphone pas », « les vieux faut les tuer à la naissance ». Mais pour finir, Ian Monk nous dira que « c’est le silence précisément le vrai ».

Poétiques Coquecigrues 4

Quatre des six Coquecigrues

Ce sont ensuite les Coquecigrues qui ont pris la relève sur la petite scène. Ces six femmes se sont rencontrées à la Maison de la Poésie de Paris en 2011. A l’initiative de son directeur Claude Guerre, elles ont formé ce groupe au nom d’un oiseau fabuleux pour dire la poésie par cœur. Depuis, elles ont jouté cinq fois et notamment contre Denis Lavant, un grand souvenir pour elles. Sur le thème de la gourmandise, elles nous ont offert l’hospitalité en latin avec Virgile, elles ont épluché les fraises et rendu leur honneur aux pommes de terre avec la poétesse coréenne Moon-Chung-hee, elles se sont enivrées avec Baudelaire, elles ont mis « le couvert en secret » avec René Char, elles ont cuisiné voluptueusement avec Patrice Delbourg, elles ont reconnu avec Queneau que « rien ne vaut grillé un morceau de boudin" et réhabilité le vin avec un poète turc. De Scarron à Neruda, en passant par la Fontaine et l'abbé de Lattaignant, passionnément, sensuellement, elles ont affirmé avec Aragon l’ivresse que procure la langue quand ont la boit jusqu’à la saoulerie.

Poétiques alchimistes

Les Alchimistes

Après l’inauguration des Poétiques par Diane de Luze, Sophie Saramito, Jacky Goulet et Stéphane Robin, la nuit était venue. C’est alors le groupe des Alchimistes qui a clôturé la journée. Ils se sont rencontrés en 2011 à l’occasion du Printemps des Poètes et de la lecture-concert de Magali Thuillier. Depuis, Titi Nefer à la contrebasse,  Emma Seegro au buzuki et à la balalaïka et Gaël Audain au saxo et à la clarinette accompagnent la chanteuse Lisa Guerrier. Pour ce spectacle intitulé J’écoute le monde, ils ont créé des musiques originales pour accompagner les textes. Silhouette sombre sur lumière jaune, de sa voix grave, toute pleine d’une rage rentrée, la chanteuse a donné voix et corps aux textes de Boris Vian, Bernard Bretonnière, Valérie Rouzeau, Jean-Pierre Siméon. Elle a dédié la chanson Les 12-18 à Magali Thuillier à l’origine de leur projet. Des textes coups de poing qui disent les amours impossibles, crient les coups de gueule, hurlent la peur du pire et se demandent comment on peut apprendre à vivre.

Un dîner au restaurant Le 7, 28 place Bilange a rassemblé une trentaine de participants. On y a encore chanté et fait de la musique jusqu’à bien avant dans la nuit.

Poétiques Suel 2

Lucien Suel

Dimanche était un autre jour avec le soleil revenu. Les lectures ont donc eu lieu sur l’esplanade en haut du Jardin des Plantes, sous les arbres. Ponctuées comme la veille par la guitare tendre et tranquille de Ahmed Kéchi, elles ont débuté avec la voix de Lucien Suel, de retour avec D’Azur et d’acier (La Contre allée, 2010). Ce texte fait suite aux trois mois de l’hiver 2009-2010 que l’auteur a passés à Fives-Lille, l’ex-cité de fabrication des locomotives. Il y a renoué avec l’histoire des ouvriers dont les briques ont gardé la mémoire. Dans un dialogue avec lui-même, il a mis ses pas dans ceux des « fantômes des ouvriers ». Il y décrit avec puissance « le soufflet des forges », « le souffle des hommes, force et fragilité ». Evoquant toutes les « bonnes raisons » qui ont fait que l’usine a fermé, il soliloque sur « l’argent qui se fait la malle, s’évapore » tandis que « la personne vivante se déchire comme une maison éventrée ». Rêvant sur la friche où règnent désormais saules marsaults, papillons et abeilles, il crée-crie- une ode à la brique du Nord avant que « les bulldozers affrétés par les « paysagistes » » ne passent à l’attaque. Il s’interroge : «  Hé ! ouais, pourquoi garder un truc comme ça ? » La « table rase » de l’Internationale s’est retournée contre les prolétaires et pourtant « il reste encore un peu de passé qui ne veut pas passer.» Lucien Suel l’affirme avec force : « Il est temps de parler de/ notre futur à Fives, d’un autre futur à vivre. »

Poétqiues Huot

Marie Huot

La parole a ensuite été de nouveau donnée à Marie Huot que le poète Philippe Longchamp, habitué des Poétiques, a présentée. Il a expliqué comment, la lisant pour la première fois, il avait été séduit par « ce quelque chose qui avait l’air si léger. Depuis- ajoute-t-il- ça a pris de la forme, de la force ». Et de louer sa simplicité d’écriture et sa puissance lyrique.

Marie Huot a lu d’abord des textes inédits extraits de Renouée, « un nom pour rester vivante ». « Pour Albane Gellé, a-t-elle précisé- et les petites filles qui sont autour d’elle. » Elle leur a confié de sa voix douce :

« Quand vous serez captives, vous perdrez vos écailles […]

et leur a murmuré :

« Ma grand-mère a aussi ses oubliettes

elle me les a données […] »

Puis elle nous a dit ses Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau (Le Temps qu’il fait, 2009). Y passent silencieusement, fantomatiquement, les femmes de son imaginaire légendaire intime, qui contribuent à créer dans ces textes cette atmosphère rêveuse et si mélancolique : la sommeilleuse, l’alouette, la femme-saumon, la vierge au pied-serpent, l’arc-boutée. Par le biais de sa mémoire, « une ardoise magique/ qui n’est pas très sûre de savoir donner un nom/ à la dure joie d’être », elle ressuscite tout un monde flottant disparu.

Enfin, elle en est venue à ses Chants de l’éolienne (Le Temps qu’il fait, 2006). Ce recueil est construit sur une histoire de vent, d’un homme léger pris dans le vent auquel une femme lourde d’une parole, essaye de s’adresser. » (Solène Ghani).

« Je t’appelle […] emmène-moi, serre-moi la taille […] »

Un subtil chant d’amour où la mythologie et le mystère s’unissent pour créer une voix tendre et mélancolique.

« Je t’appelle. Je suis fille de Cassandre et mes cheveux sont bleus.

J’ai à te faire l’étrange confession d’une diseuse. »

Poétiques leclair goffette

Yves Leclair, Guy Goffette et Sophie Schneider

Le poète Guy Goffette s’est alors avancé avec son ami, le poète angevin Yves Leclair. Ce dernier voit en lui un homme fidèle à une « enfance-nostalgie », sensible à « la beauté des femmes et à tous les paradis perdus ». Il a salué son « verbe haut et bas, son ironie lyrique », cette parole « qui a choisi de retenir, de maintenir la promesse comme Sisyphe ». Car pour cet écrivain, Icare et Sisyphe tout à la fois,  ce « trouvère de l’espérance déçue », « plus haute est l’espérance, plus grande est la mélancolie ».Guy Goffette était aussi accompagné sur scène par Sophie Schneider, une des six diseuses des Coquecigrues. Ayant appris que Guy Goffette était l’invité de ce dimanche, elle s’est proposée pour dire avec lui quelques-uns de ses textes qui l’avaient bouleversée et qu’elle connaissait par cœur. Nous avons donc eu la chance d’assister à ce moment rare, celui où un poète a dit ses textes en duo avec une lectrice fervente, l’un s’effaçant à tour de rôle pour entendre l’autre. Ils ont dit des pages d’Un peu d’or dans la boue, extraites de La vie promise (in Eloge pour une cuisine de province suivi de La vie promise, Poésie/ Gallimard, NRF, 1988)

Poétqiues Goffette

Guy Goffette

Guy Goffette nous a d’abord dit la lassitude splénétique devant la monotonie et la vanité de la vie :

« Je me disais aussi : vivre est autre chose

que cet oubli du temps qui passe et des ravages

de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons

du matin à la nuit : fendre la mer, […]" (I)

 

En harmonie avec le temps de la veille, Sophie Schneider  lui a répondu que

 

« […] c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue

voit s’effondrer peu à peu derrière la vitre

et parmi les voilures, avec des pans de vieux

regrets, d’attentes fatiguées

 

les raisons de partir et d’habiller le froid. »(II)

 

Devant la question lancinante de la raison de l’existence, Guy Goffette sonde  la réalité. Las ! L’existence se présente comme

 

« vie étrangère, inaccessible présent

à celui qui ne sait plus désormais

que piétiner dans le même sillon

 

la noire et lourde argile des fatigues. » (III)

 

Et l’aspiration à partir, elle aussi, est vaine :

 

« […] Promesses des morts si vivre est plus

qu’attendre, qu’espérer. Cendres jetées

sur le feu qui regimbe un peu puis se tait

sans consolation  […]" (V)

 

Et pourtant, un petit espoir tenace subsiste :

 

« […] Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,

pas plus que le merle en tombant ne renverse

l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,

à soudoyer les anges :

 

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste

   ouverte." (VI)

 

En effet, malgré tout, en dépit de ce sentiment de vide, le poète continue de savourer sa présence au monde :

 

« […] je suis au monde, le ciel est bleu, nuages

les nuages et qu’importe le cri sourd des pommes

sur la terre dure : la beauté, c’est que tout

va disparaître et que, le sachant,

 

tout n’en continue pas moins de flâner. » (VII)

 

Mais la vie demeure obscure, l’on demeure étranger à soi-même et le sens toujours échappe :

 

« Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train

file dans le soir : je ne suis ni dedans

ni dehors […]" ( IX)

poetiques-sophie-et-g.JPG

      Guy Goffette et Sophie Schneider

Après avoir remercié Sophie Schneider de l’avoir accompagné à travers ses poèmes, Guy Goffette a évoqué les quatre poèmes d’amour de sa vie, ceux de L’attente, inspirés par « les reproches que [lui] ont faits les dames ».

 

« Détrompe-toi, dit-elle encore, il n’y a pas

que mes lèvres, mes seins, pas que mon ventre

à t’attendre à surseoir d’un jour, d’une heure même,

le jugement du vide qui m’écrase […]

 

« Il y a, dit-elle, il y a

 

ce qui est sans visage, sans voix : un champ de neige

derrière la haie – l’hiver y dure depuis si longtemps

que tes soleils, tes glorieux soleils

 

de fin de semaine, s’ils le frôlent jamais,

y fondent aussitôt – et je reste à t’attendre,

seule et glacée, sous tes caresses. » (III)

 

Interrogeant son amour dans La main brûlée, il a dit la séparation quand on demeure « le cœur serré comme un poing dans les épines ». Il s’est interrogé sur le bilan d’une vie quand on est désormais « là où ce qui n’a pas de regard s’étiole/ peu à peu » :

 

« où donc étais-je, là-bas, si je n’ai pas dansé ? »

poetqiues-goffette-2.JPG

 

Pour achever cette lecture, Guy Goffette a souhaité « passer à plus gai ». Il a voulu rappeler la mémoire d’un poète connu que l’on apprenait à l’école primaire et qui est tombé en désuétude : Francis Jammes. Aussi nous-a-t-il dit la « Prière pour aller au paradis avec Jammes », extraite de Bureau des longitudes (in Le pêcheur d’eau, Poésie/ Gallimard, NRF, 1995). La fin en est merveilleuse de douceur et de tendresse :

 

« […] Ô Seigneur qui dormez entre la camomille

et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente

 

croire au paradis des ânes, et qu’il me sera

donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,

 

de braire tout doucement sur la grimpette étroite

qui borde les nuages et qui mène tout droit

 

entre les bras du vieux poète délicieux. »

 

Ce moment passé en compagnie du poète « pêcheur d’eau et de lumière » m’a semblé bien bref et je serais restée encore longtemps à l’écouter sous les arbres bruissants de vent.

Poétiques ecole musique

Les saxophones de la classe de Catherine Duchêne

Pendant les séances de dédicace et les visites aux stands des éditeurs, les saxophones des élèves de la classe de Catherine Duchêne de l’Ecole de Musique ont pris le relais des voix avec un bel allant.

Puis Philippe Longchamp a présenté Amandine Marembert pour ceux qui ne l’auraient pas entendue la veille. Celle qui porte un prénom « qui fait de la poésie » lui semble proposer une écriture nouvelle, « pas parce que c’est féminin, mais parce que c’est vraiment nouveau ». Il nous a invités à prêter l’oreille à cette voix qui évoque ce qui tient à sa vie quotidienne, à ses proches à la nature, à écouter « cette écriture qui est si jolie ».

Poétqiues Longchamp huot

Philippe Longchamp et Amandine Marembert

Amandine Marembert a lu ainsi des extraits de Un petit garçon un peu  silencieux (Al Manar, 2010). Ce recueil est dédié à son fils qui s’appelle Jasmin (en hommage à la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata), auteur de Qui parle au nom du jasmin ? Tout le charme délicat de l’écriture de la poétesse se joue sans doute dans le poids léger de l’adverbe « un peu ». S’y dit ce dialogue « sans rien qui pèse qui pose », quand l’une regarde l’autre qui joue dans un monde qui lui est mystérieux :

« Il court en tous sens quadrillant le jardin la maison en une marelle aux règles inconnues ».

Et quand l’autre aussi, dans son silence d’ « enfant-carpe » lui « apprend à déchiffrer les interlignes ».

Poétqiues marembert

Ensuite, Amandine Marembert nous a proposé des extraits de Et s’il ne parlait pas (Les Arêtes, 2013). Cette suite, nous a-t-elle dit, a été écrite en pensant à Jasmine Viguié (Les mots nous taisent).  Elle y évoque de nouveau son enfant, qui a pris des chemins différents et dont elle cherche à pénétrer la porte fragile :  

« quel chemin fera-t-on

pour aller le plus possible à sa rencontre

y aura-t-il un jour

un endroit où nos bras

pourront l’étreindre complètement »

Délicat texte d’une mère à son fils, quand il s’agit d’inventer un autre langage :

« Et si parler une langue c’était un peu embrasser les mots ».

Enfin, Amandine Marembert a de nouveau esquissé les Gestes du linge en évoquant sa grand-mère.

« les mains des mères

viennent plier repasser

les lignes de leurs paumes

semblant donner à celles du linge

une manière de les lire »

Poétiques casas 2

Benoît Casas

Cet après-midi s’est achevé avec une lecture de Benoît Casas que Bernard Bretonnière a présenté. Il nous a expliqué comment l’auteur réintègre savamment ses lectures dans son écriture. Grand voyageur, « il écrit en lisant et lit en voyageant ». L’ordre du jour (Le Seuil, 2013) prend la forme d’un journal écrit pendant un an. Il présente 365 textes en vers, écrits selon une contrainte précise. Ils réutilisent en effet différents textes lus par l’auteur, créant ainsi un « ouvrage aussi intime qu’impersonnel puisque l’autobiographie ne s’y expose qu’à travers les mots des autres » :

« […] on pourrait appeler cela

autobiographie

jamais l’expression

journal intime

ne m’aura semblé

plus absurde »

(28 mai)

J’en ai aimé cette interrogation sur l’écriture qui affirme que « les mots sont des sondes », que « la littérature n’exprime pas/elle comprime ». On perçoit bien la quête d’un auteur qui cherche à « user d’un style plus précis ». Ne voudrait-il pas écrire « à la manière d’un Caravage/ en style féroce » ? Et de « la lumière tardive de l’automne/ en faire une sorte de solide ». Travail ardu, qui toujours vous déçoit, dont le résultat vous glisse entre les mains :

« les efforts répétés

recopiages passionnés

l’écriture avance

comme l’eau

elle engloutit

comme l’eau »

Et Bruno Casas dit bien cette difficulté de mettre en mots ce qu’on est : « en relisant ce livre/ je me suis senti une anguille/ coupée en morceaux ».

C’est donc sur cette angoisse de l’écrivain, cette douleur et ce bonheur de vivre, si bien exprimée par les voix diverses, proches ou lointaines, de tous ces poètes (particulièrement audibles grâce à l’excellente sonorisation de Matthieu Naulet), que se sont clôturées, entre pluie et soleil, ces Poétiques 2013.

 poetiques-vue-2.JPG

      Sur les hauts du jardin des Plantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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commentaires

Jeanne Fadosi 24/09/2013 18:31

merci pour ce compte rendu enthousiaste et intéressant. Ce devait être passionnant cette rencontre.
amicalement

Catheau 25/09/2013 09:56



J"aime entendre les auteurs dire leurs textes, leur voix exaltant leurs mots. Amicalement.



Tibicine 23/09/2013 10:07

Bonjour Cahteau. Votre article est comme un plat qui nous met l'eau à la bouche. C'est agréable que de savoir combien la poésie compte et combien tant de poètes se démènent pour qu'elle ne meurt
pas tant elle a de choses à nous dire. J'aimerais un jour participer à un évènement de cette ampleur. Merci pour la découverte. Bonne journée. Tibi

Catheau 25/09/2013 09:55



Merci, Tibicine, de votre petit mot. J'ai aimé ces deux journées de partage. A bientôt.



M'amzelle Jeanne 20/09/2013 11:23

Merci de nous avoir donné en partage ce moment précieux en littérature.
Ayant une amie très proche qui habite Saumur je lui ai envoyé cette page... elle assistait peut-être a ces poétiques 2013?
Au plaisir de se lire encore!
Amitiés.

Catheau 20/09/2013 17:08



Merci, Jeanne, de votre lecture. Ce furent deux belles journées. A bientôt.



Alice 20/09/2013 09:16

Merci pour ce compte-rendu très complet, où l'on entend toutes ces voix qui ont marqué les Poétiques 2013, un bel enthousiasme que tu nous communiques.

Catheau 20/09/2013 09:56



Je t'y ai regrettée, Alice.



Carole 20/09/2013 01:07

Une ville de culture, cette Saumur que je ne connais qu'à travers Eugénie Grandet. Ce n'est pourtant pas si loin de Nantes.

Catheau 20/09/2013 09:56



Eh, oui,  Saumur n'est pas que "le silence du cloître, l'aridité des landes et les ossements des ruines " !   A bientôt, Carole.                
      



L. Suel 19/09/2013 10:41

Bravo et merci pour le compte-rendu exhaustif de ces deux journées à Saumur-en-Poésie !

Catheau 19/09/2013 22:46



Merci de votre petit mot auquel je suis particulièrement sensible, étant moi-même originaire du Nord. J'ai beaucoup aimé votre lecture D'azur et d'acier.



flipperine 19/09/2013 00:06

cela doit être intéressant une telle rencontre

Catheau 19/09/2013 22:47



Passionnant pour ceux qui aiment les mots, en effet.



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