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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 20:50

 

  neuville

Le Flambeau de Neuville-Saint-Vaast, souvenir du martyre du village

 

Dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère, j’ai trouvé ce sonnet recopié sur un feuillet  libre, apparemment arraché à un autre livret, car les bords en sont finement dentelés, et comme écrit à la hâte, dans une sorte d’urgence fiévreuse à dire l’horreur.

Son titre « Après la bataille », m’a évidemment fait penser au poème de Victor Hugo, dans La Légende des Siècles et qui porte le même titre. Le poème de ce dernier évoque la figure du général Hugo, lors de l’avancée des troupes françaises pendant la guerre d’Espagne. Poème célèbre par sa dramatisation et son art du récit, dans lequel le fils poète exalte le souvenir du père illustre, qui donne à boire au soldat « mort plus qu’à moitié » qui le vise au front. Tout le monde a en mémoire le dernier vers :

« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père. »

Ici, le sonnet a une tonalité beaucoup plus tragique (proche peut-être du Dos de mayo peint par Goya qui y stigmatise les exactions des Français) et se clôt sur un vers empreint de mysticisme.

J’ignore à qui appartiennent les initiales A. V. écrites à la fin du texte, mais c’est sûrement quelqu’un qui a vu de près le spectacle horrible de la guerre. Peut-être est-ce même un soldat qui a participé à cette phase de ce que les historiens de la Grande Guerre ont appelé la guerre de position, qui fait suite à la guerre de mouvement de 1914. Au mois d’octobre de cette même année, après avoir occupé Lille, les Allemands sont arrêtés à Vimy lors de la bataille de l’Artois mais ils ont détruit le beffroi d’Arras.

Le 9 mai 1915, c’est la prise de la Targette à Neuville-Saint-Vaast dans le Pas-de-Calais, village qui sera totalement détruit. La division marocaine réussit alors une percée sur la crête de Vimy. La situation décrite dans le poème est celle de l’Armée française avant qu’elle ne se lance dans la Deuxième Bataille de l’Artois et ne soit arrêtée à Lorette. Neuville-Saint-Waast ne sera dégagée qu’au mois d’octobre.

 

J’ai recopié le poème tel qu’il se présente, en respectant les majuscules, l’orthographe et la ponctuation employées.

 

P1010294

 

 

Neuville Saint Vaast- Sonnet- 12 mai 1915.

 

Après la bataille

 

La route, entre deux rangs d’arbres

 [déchiquetés

longe les murs béants d’un verger. La mitraille

a d’informes monceaux de pierre et de

                                                [ferraille

Jonché le sol meurtri des jardins dévastés

                       -------

Tout fume encor ; du fond des boyaux empestés

Monte un affreux relent de mort et de

[bataille

Les cadavres gisants (un surtout qui vous

                                                         [raille

En un rictus hideux, pêle-mêle jetés

                      -------

Un chemin creux, au fond l’enclos du

                                             [cimetière

Au revers des talus, donnant dans la

                                          [poussière

les vainqueurs effondrés sur les corps

    [des vaincus ;

 

Parfois le sifflement d’un obus, un cratère

qui s’ouvre, et le couchant qui nimbe de lumière

la face en pleurs du Christ et ses bras étendus

 

A.     V.

 

Les combats eurent lieu dans le cimetière lui-même, ce qui explique la présence d’un Christ aux bras étendus. Actuellement, le cimetière de La Targette s’étend sur 44 525 m2 et accueille 12 210 corps, dont 11 443 Français.

Je pense avec émotion à l’inconnu qui a pris la plume pour témoigner du scandale de la guerre et à ma grand-mère qui a conservé ce papier plié, sur lequel son nom est écrit au crayon de bois, preuve que ce poème lui était bien destiné.

 

  Dans le cimetière les tranchées sont creusées au milieu

 

 

 

En ce jour de 11 novembre 2010, commémorant l'armistice du 11 novembre 1918, qui mit fin à la boucherie de la Grande Guerre, je publie de nouveau ce poème anonyme, retrouvé dans Le Carnet de Poésie de ma Grand-Mère. Et je me souviens que tous les survivants de cette guerre sont morts.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots.

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commentaires

M'amzelle Jeanne 08/03/2014 20:18

Bonsoir !
Emue de lire le poème écrit par ta grand mère... Ma mère citait de mémoire celui de Victor H.
Ton écrit prendrait bien sa place dans la communauté de Clara I914/1918.
C'est très émouvant.. je te remercie

Catheau 09/03/2014 18:53



Merci d'avoir lu ce poème qui me tient à coeur. Le Carnet de Poésie de ma Grand-mère en recèle bien d'autres, sur la guerre encore. Je vais peut-être m'inscrire à cette communauté dont
vous me parlez.



ellerium135 (muriellejn)j 15/03/2011 20:55


Je découvre cet article et je trouve le poème très émouvant.
Habitant Arras, je connais forcément ce lieu.
J'étais venue regarder d'abord ton "jardin secret". Bonne soirée


Catheau 16/03/2011 09:25



Emouvant, certes, d'autant plus que ce poème a été retrouvé sur un petit papier plié dans le carnet de Poésie de ma grand-mère. Toute l'horreur terrifiante de la Grande Guerre y est
contenue. Merci, Ellerium, d'avoir feuilleté mes pages.



Lyly 12/11/2010 18:46


Bonsoir
Je suis ravie de découvrir ton blog et émue par cette lecture.
Quel témoignage poignant qui mérite largement sa place ce jour
Merci de nous l'avoir présenté
Amicalement, Lyly


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