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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 08:00


opalenoire.jpg 

 

Je suis Rose Clavel. J'ai soixante deux ans, j'ai l'air d'en avoir trente de plus, et dans quelques heures je serai morte.
Dans ma chambre exiguë qui sent la lavande bon marché et le désinfectant de collectivités, le long des déchirures du papier peint, rosé comme du saumon malade, la nuit s'insinue lentement.

L'ouïe aux aguets, allongée telle une momie dans mon lit de fer, j'attends la venue de Larissa, la petite aide-soignante marocaine. Aujourd'hui, c'est elle qui est de nuit. Je l'attends de pied ferme- façon de parler, car mes jambes squelettiques ne me portent plus depuis longtemps ! Ce soir une faiblesse inconnue et une douleur lancinante me disent qu'il faut que je lui parle absolument. J'ai quelque chose à lui demander et il faudra qu'elle m'obéisse !

Dans le long couloir on entend le bruit des portes qu'on ferme, des chuchotis chevrotants, les cris étranglés de ceux qui savent qu'ils ne dormiront pas. Je devine le pas pressé de Larissa qui se rapproche de ma chambre, la dernière au fond du pavillon.

 

Elle est entrée comme un chat. Dans la demi-pénombre du néon blafard qui emprisonne mon lit, le masque impénétrable de ses traits basanés aux yeux languides et aux lèvres fortes se dessine avec une acuité surprenante. Telle une ombre, elle se penche vers moi et comme chaque soir s'apprête à faire glisser machinalement au fond de ma gorge rétrécie les deux antalgiques et le somnifère des nuits sans rêves ; mon regard impérieux immobilise son geste.

- Larissa, dis-je dans un murmure, cette nuit, il faut que tu restes avec moi. Je dois te parler. »

Une expression bizarre traverse son visage, elle repose lentement les comprimés multicolores dans le pilulier et s'assoit sur l'horrible chaise noire en plastique moulé. Son regard accroche avec une imperceptible répugnance les formes monstrueuses accrochées à mes bras et qui reposent sur le drap blanc. A la verticalité de son buste, à la tension de son cou, à l'immobilité de ses mains posées sur ses genoux, je devine qu'elle m'écoutera jusqu'au bout.

- Larissa, je sens que c'est bientôt la fin et je te demande un service. Il n'y a que toi qui puisse me le rendre. Depuis ton arrivée dans la résidence, je t'ai observée ; j'ai été sensible à l'attention que tu m'as témoignée, à la manière dont tu as lavé la vieille femme infirme et informe que je suis devenue. Toi seule, je le sais, peux  faire ce geste qui me rendra la paix.

Quand j'aurai fini de te raconter mon histoire, tu ouvriras le tiroir de ma table de nuit. Dans une enveloppe froissée, tu trouveras une bague. Surtout ne la regarde pas et n'essaye pas de la mettre à ton doigt ! Quand ta nuit de garde sera finie, emporte-la au plus vite et jette-la dans la rivière qui coule en bas du parc.»

 

Larissa rapproche de mauvais gré sa chaise de mon lit. Elle me dévisage sans ciller. L'intensité de son regard fait trembler ma voix :

- Petite fille, tu auras sans doute du mal à le croire ! Je n'ai pas toujours été cette forme aux membres tordus, aux mains déformées, qui n'a plus de femme que le nom. Moi aussi, comme toi, j'ai eu des mains habiles et obéissantes, un corps souple et chaud qui répondait à tous mes désirs. Mais je m'égare ; il faut que je commence par le commencement...

Orpheline très jeune, je fus placée par mon tuteur légal, un oncle maternel, dans une institution religieuse. Sevrée d'affection, inapte à nouer des relations avec mes camarades d'infortune, je me suis très vite tournée vers des activités qui me permettaient d'exister seule : la broderie, le dessin, et par-dessus tout, le modelage.

Le jeudi après-midi, je faussais compagnie aux autres pensionnaires. Comme une folle, je courais les champs et les carrières qui entouraient l'institution ; j'y ramassais la terre ocre et l'argile grasse que je déposais dans de petits sacs de papier d'emballage, que je conservais soigneusement dans l'armoire en bois blanc de mon alcôve. Le dimanche, et pendant les vacances, quand les élèves partaient dans leurs familles, je descendais dans la cuisine du pensionnat déserté. L'indulgence des sœurs- ou plutôt leur indifférence- fit que je pus m'adonner à ma passion sans restriction. Les mains plongées dans la terre glaise, auprès du vieil évier de pierre, j'éprouvais une joie viscérale à créer des figurines issues de mon imagination, personnages étranges ou petits animaux fabuleux. Et quand je n'avais pas trouvé de terre, je les faisais en papier mâché ou en pâte à sel. »

Ma tête s'est inclinée sur l'oreiller. Larissa pose sa main sur mon front. Elle est glacée et je frissonne. Je m'efforce de hausser la voix.

- Larissa, je t'en supplie, écoute-moi bien. Je n'ai plus beaucoup de courage.

J'ai oublié le temps que dura cette époque dont, hormis les œuvres nées de mes rêves, je n'ai plus aucune image. Un jour de printemps précoce, la jeune fille silencieuse que j'étais devenue fut appelée au parloir. La mère supérieure m'y apprit que mon tuteur venait de mourir et qu'il avait fait de moi sa légataire universelle. Son testament indiquait que je devais prendre possession de sa maison, si je voulais disposer de la fortune qu'il avait amassée quand il exploitait des mines en Australie.

 

Du jour au lendemain, ma vie fut métamorphosée. Je passai de l'air ranci du pensionnat à l'air enivrant de la liberté. Quand je découvris pour la première fois la maison de mon oncle, je m'y sentis immédiatement chez moi. Située en Bretagne nord, sur un promontoire rocheux, elle était envahie par le bric-à-brac accumulé par ceux qui ont beaucoup voyagé. De beaux meubles de bateau voisinaient avec  des objets exotiques  surprenants : didjeridoos aborigènes, canopes égyptiens, plumes d'oiseaux de paradis, calumets indiens...

C'est en faisant l'inventaire de ce fabuleux cabinet de curiosités que je découvris la bague dont je viens de te parler. Elle était au doigt d'un esclave noir, une torchère de bois doré, qui avait son pendant de l'autre côté de la cheminée de la bibliothèque. C'était une opale du noir le plus profond, une pierre cristalline comme seule en recèle la terre australe, et dont la beauté ne se mesure qu'avec celle du diamant. Plus noire encore sur l'ébène de la statue, elle rayonnait d'un tel éclat fulgurant que je compris instantanément qu'un gemmologue amoureux ait pu la nommer arête de foudre. Sans hésiter, je la glissai à mon annulaire gauche, à senestre disait-on autrefois ; elle enserra mon doigt comme une alliance. Je ne savais pas que je scellai mon destin. La bague alors ne quitta plus ma main. »

 

- Trouver une bague. Ca m'est jamais arrivé! C'est toujours pour les mêmes !» Larissa a dit cela avec aigreur. Elle soupire en contemplant ses mains courtes et potelées.

- Larissa, fais un effort. Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas terminer...

Grâce à la fortune de mon oncle, je pus donner libre cours à ma passion pour la sculpture. J'aménageai un atelier à l'étage dominant la mer, j'embauchai un professeur particulier, je m'inscrivis aux Beaux-Arts. Après des années d'un travail sans relâche, de rencontres avec de grands artistes qui devinrent mes maîtres, mais aussi de temps de découragement et de dépression profonde, je devins une artiste renommée, celle que les critiques et les journalistes appelaient « le sculpteur à l'opale noire ». Cette célébrité aurait dû m'étonner. Pourtant, quand il vous arrive ce que vous avez toujours rêvé d'être, cela ne vous surprend pas. J'avais toujours cru intimement à ma bonne étoile et j'avais foi dans le pouvoir de mes mains.

Le travail de la terre et des multiples matériaux les avaient rendues souples, efficaces et musclées ; elles avaient acquis une vigueur et une puissance qui me surprenaient moi-même. Lorsque je pétrissais la glaise, je les sentais frémir. Elles devenaient brûlantes comme si elles avaient été trempées dans de l'eau chaude, mousseuse, et bouillonnante. Il me semblait alors qu'elles étaient directement rattachées à mon cerveau. J'en éprouvais une exaltation intense.

De mes doigts naissaient des formes surprenantes qui faisaient se pâmer les critiques et que le public découvrait avec un étonnement ravi. Les Salons et les expositions s'arrachaient mes œuvres.  Et pourtant, tu le croiras si tu veux, mais en regardant les œuvres de mes mains, je n'ai jamais pensé qu'une seule  chose: « Je suis une femme qui fait une statue. Un point c'est tout.»

 

- La bague vous gênait pas pour sculpter ? » m'arrête encore une fois Larissa. Elle a parlé d'une voix coupante ; elle fixe les bandages de mes mains. D'un geste bref elle remonte le drap qui a glissé et découvert ma poitrine ; le flot ininterrompu de mes paroles m'a essoufflée. 

- Tu sais, elle faisait partie de moi, je me serais sentie nue si je l'avais enlevée. Seulement, quand je travaillais le métal et que je devais utiliser la soudure, j'enfilais des gants de cuir afin de ne pas risquer de chauffer et de brûler la pierre. Elle était tellement belle cette opale ! Enchâssée dans une monture d'or pur, elle possédait une iridescence unique. Celle-ci ne venait pas de la lumière extérieure mais naissait du plus profond de son cœur. Un de mes amants qui avait connu la Grande Ile m'avait dit une fois: « On dirait que le morpho australien s'est posé sur ton doigt.» Je sentais alors l'impalpable frémissement d'ailes du grand papillon mythique m'effleurer la main. »

A l'évocation du beau coléoptère, Larissa est parcourue d'un frisson. Elle essuie sans douceur la mince pellicule de sueur le long de mon cou ; ses doigts rugueux me font mal. Sans vergogne, elle me demande :

- Vous aviez beaucoup d'amants ? » L'audace de sa question ne la fait même pas rougir.

- Les amants, les hommes qui viennent dans votre lit, est-ce qu'on les compte ? Je ne suis pas don Juan et je n'ai pas de catalogue ! A la recherche de sensations sans cesse nouvelles, j'ai rencontré beaucoup d'hommes, toujours des artistes, dont la sensibilité s'accordait à la mienne. C'est aux Beaux-Arts que, novice encore en ce domaine, je connus mon premier amant. C'est lui qui m'apprit qu'en amour mes mains exerçaient aussi leur puissant pouvoir.

Les corps de ceux que j'ai aimés ont été à chaque fois des formes à recréer. Ils étaient sous mes doigts infatigables indéfiniment modelables, et je leur donnais la forme de mon rêve. Je découvris ainsi avec émerveillement que mes mains avaient le don de voir à travers l'épiderme : elles étaient extralucides ! Sous le grain irrégulier de la peau, elles devinaient la géographie gigantesque des nerfs, la plus infime tension des muscles, le ressac perpétuel du sang, la « prière des os ». Ces jeux d'une sensualité exaltée et assumée participaient autant de l'auscultation amoureuse que de la création démiurgique. Et dans cette ronde amoureuse, le souvenir qui demeure avec une précision photographique, c'est le reflet luminescent de l'opale noire  sur le drap blanc du petit matin. »

J'ai parlé avec exaltation ; tout mon corps tremble.

 

- Eh ben dites-donc, elle vous met dans un drôle d'état cette bague! » soupire bruyamment Larissa qui esquisse un mouvement soudain vers le tiroir de ma table de nuit.

- Non, Larissa ! Ne fais pas cela, je t'en supplie ! » J'ai poussé un cri rauque qui me plie en deux. Elle fait semblant de reprendre son attitude de petite fille sage à qui on raconte une histoire ; de nouveau elle m'écoute.

- Crois-moi, je te le jure, ces mains qui sculptaient, ces mains qui caressaient, ne me procuraient pas uniquement une satisfaction égoïste. Dans la touffeur de l'été napolitain, au cours d'une promenade sur les pentes du Vésuve, j'avais il y a très longtemps soulagé en la massant une de mes amies peintres qui s'était fait une entorse à la cheville. Je sus alors immédiatement que mes mains pouvaient aussi soigner.

Dans le petit monde clos des artistes, j'eus très vite une réputation de « guérisseuse ». Très souvent, le soir, après une journée harassante d'essais inaboutis sur une figurine d'argile ou de plâtre, j'ouvrais ma porte à des amis éclopés. J'enduisais d'onguents les doigts filiformes d'un pianiste, je remettais en place d'un mouvement sec l'épaule luxée d'une danseuse, je massais avec patience le cou et les épaules d'une cantatrice. Mes mains vivaient ainsi d'une vocation nouvelle. Par ce toucher salvateur, j'entrais en contact avec la souffrance des autres et la faire disparaître me mettait littéralement hors de moi-même. Je sentais qu'il y avait dans ce geste une offrande de tout mon être et j'en éprouvais une joie profonde, démultipliée- me semblait-il- par les reflets arlequin de mon opale noire. »

 

- Avec tout ça, vos mains, elles s'abîmaient pas ? » Le regard de Larissa se fige sur les siennes, déjà usées par l'eau de Javel et le savon noir. Je sens une pointe de jalousie dans sa voix.

- Tu penses à tout, petite fille ! Mes mains, c'était mon trésor et j'en prenais grand soin. Très vite, j'avais souscrit une assurance auprès d'un ami dont c'était le métier. Chaque soir, avant de me coucher, comme les coquettes que tu vois dans les vieux films, je m'asseyais à ma table de toilette. Devant le petit miroir rond à bascule, je les mirais dans la glace avec attention ; les tournant et les retournant, j'y décelais la moindre imperfection, en une gymnastique rituelle j'en faisais craquer les articulations, je les recouvrais de crèmes balsamiques.  Au cours de ces soins quotidiens, jamais l'opale ne quitta mon doigt.

Dans le tiroir de ma commode en teck, qui fleurait bon les senteurs de l'Asie, j'avais amassé un stock de gants de toutes sortes. Lorsque je travaillais les matériaux humides, je portais des gants hydrofugés que je remplaçais par des gants renforcés quand je pratiquais la soudure, et jamais je ne faisais la vaisselle sans enfiler de minces peaux de latex. Dans l'Odyssée, Homère raconte que Laërte marchait dans son jardin avec des gants afin de se protéger contre les mûres sauvages. J'étais comme lui car, en jardinant, j'avais toujours l'angoisse d'être piquée par une épine de rose et d'attraper le tétanos ! Je recouvrais alors mes mains de gros gants de cuir et de laine. Pour nos soirées entre artistes, je ne venais « jamais sans mes gants ».

Le plaisir de la sortie commençait au moment de les choisir : coton, lin, soie, chevreau, agneau, maroquin, en résille, en dentelle, quel était le désir de mes mains ? C'était à chaque fois un casse-tête. J'avais pourtant une paire de gants fétiche dont je ne me suis jamais séparée. C'était ma première paire, celle que j'avais trouvée, pliée dans un fin papier de soie, quand j'avais visité lors de la succession la maison de mon oncle. De petits gants en peau de kangourou, d'une douceur et d'une finesse inégalées, d'une teinte rousse qui n'a jamais passé avec le temps. Sur cette seconde peau d'incendie, l'opale noire faisait merveille. »

 

- Quelle belle vie vous avez eue ! Je serai jamais heureuse, moi ! » Une ombre mauvaise passe sur le visage boudeur de la jeune Arabe.

- Qu'est-ce que c'est qu'une belle vie comme tu dis ? Ai-je été heureuse ? Je ne saurais le dire. Heureuse, je l'étais dans la frénésie de la création, heureuse je l'étais dans la fièvre amoureuse...J'étais l'enfant qui joue au toton et recommence indéfiniment pour tomber sur le bon chiffre. Pour moi, le bon chiffre, c'était l'œuvre parfaite, l'amour absolu. C'était mes rêves de douze ans, modelés de manière malhabile dans la cuisine silencieuse des religieuses, près de l'évier de pierre. C'était en moi, dure comme un marbre à sculpter, cette attente intense que je n'ai jamais comblée. »

- Ben alors, pourquoi vous avez pas eu d'enfants ? C'est bien les enfants, ça remplit la vie. Ma mère, elle en a eu neuf !» Larissa a crié. Elle s'est levée tout d'un coup ; elle entrouvre les lamelles du store de plastique blanc. La lumière crue de la lune à son plein tombe sur mon ventre glacé et creusé par les crampes.

Une sorte de colère sourde emprisonne soudain mon corps. De quel droit cette petite aide-soignante me pose-t-elle toutes ces questions ? Ma voix devient âpre :

- Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Des enfants ? Pourquoi ? Qu'en aurais-je eu à faire ? Dans la vie que j'avais choisie, quand aurais-je trouvé le temps pour jouer avec un enfant, le conduire à l'école, le border dans son lit le soir ? Tu ne peux pas comprendre, mes enfants, c'était mes sculptures. C'est banal de le dire, mais c'est vrai, et chaque fois que je vendais une œuvre, c'était comme si on me volait une part de moi-même. Surtout, je ne voulais pas mettre au monde un enfant qui aurait pu devenir un orphelin comme moi ! »

- Quand même, vous vous plaignez! Mais vous avez été riche ! ... »

Son regard noir se perd dans le vague et j'imagine sa tête emplie de rêves de midinette.  Le carillon cristallin de la chapelle sonne cinq coups. Elle sursaute  et regarde avec impatience sa petite montre waterproof en plastique vert:

- Bon, vous avez bientôt fini? Ma garde va se terminer. »

- Tu as raison, Larissa, il faut que je me dépêche, sinon je n'aurai plus la force de parler. Je ne t'ai pas encore dit que la consécration mondiale est venue après mon séjour à la Villa Médicis. Dans la quiétude des jardins botaniques du Pincio, j'avais réalisé une œuvre monumentale, Iris et Junon, dont les critiques les plus célèbres s'accordèrent à reconnaître qu'elle était mon chef-d'œuvre. Je me souviens que l'opale ne fut jamais plus chatoyante qu'à cette époque ; elle avait réellement emprisonné l'arc-en-ciel.

 

Mais quand on a atteint les sommets, on ne peut plus que redescendre et toute part de bonheur a son revers inéluctable de malheur. Insensiblement, tout changea.

Une fatigue pesante se mit à m'envahir ; je parle de moi-même mais il s'agissait plutôt de mes mains. Elles qui m'avaient toujours fidèlement servie présentèrent des signes auxquels je ne pris d'abord pas garde. Leur épiderme, qui avait jusque là résisté à toutes les atteintes, se gerçait plus facilement quand je pétrissais la terre glaise. Mes ongles, qui avaient acquis une fermeté semblable à celle de l'os, se fendillaient et prenaient une teinte jaunâtre. Ils se cassaient fréquemment et je devais les couper à ras, ce qui occasionnait des rougeurs et de petites plaies qui saignaient. Mes doigts, qui ne m'avaient jamais fait défaut, ne répondaient plus à ce que je leur demandais. Le ciseau m'échappait des mains, le burin dérapait sur le marbre ; je n'achevais mes œuvres qu'au prix de repentirs toujours plus nombreux.

Larissa me regarde avec une sorte de mépris: « Vous aviez de l'arthrose, tous les vieux en ont. C'est pas nouveau! » Elle a parlé avec l'assurance de la fille de salle qui se prend pour une infirmière. Cette gamine ne comprend rien et je me demande pourquoi je lui raconte tout ça !

- Non, justement, ce n'était pas de l'arthrose ! Tous les médecins consultés furent d'accord là-dessus. La mort dans l'âme, je dus me rendre à la terrible évidence : je n'étais plus capable de sculpter ! »

- Est-ce qu'on oublie ce qu'on a fait toute sa vie ? C'est comme le vélo, ma grand-mère, elle est montée dessus jusqu'à quatre-vingt-cinq ans. » Larissa fait une moue dubitative. Elle ne croit plus rien de ce que je lui raconte.

- Larissa, je te supplie de me croire ! C'est à ce moment-là que le doigt qui portait la bague enfla dans des proportions inouïes. Je crus d'abord qu'une épine s'y était enfoncée et qu'allait m'arriver ce que j'avais toujours craint : le tétanos. Mais ce n'était rien de tel. Un soir où j'avais sculpté toute la journée avec l'énergie du désespoir, je ressentis une douleur intense à l'annulaire gauche, de celles qui vous poignardent jusqu'au cœur. Toute sensation se retira de mon doigt qui prit instantanément une teinte cadavérique, tavelée de taches brunâtres. L'opale noire disparaissait sous les bourrelets d'une chair moribonde plissée qui s'accumulait à la lisière de l'anneau. Prise d'une terreur hallucinée devant ce que je crus être une gangrène fulgurante, je m'armai d'un ciseau à métal et de la main droite coupai le fin cerceau doré de la monture.

L'opale roula avec lenteur et vacillement sur le tapis pour s'immobiliser contre la torchère près de la cheminée. Quand je la ramassai avec fébrilité, je ne la reconnus pas. L'anneau torturé par le ciseau supportait désormais un chaton dont la pierre n'avait plus rien de commun avec la gemme incandescente qui avait fait partie de moi-même. Sous mes yeux, ce n'était plus que de la vulgaire verroterie. Tu vas croire que je suis folle mais l'idée me traversa que l'opale était morte. »

 

Larissa est de plus en plus énervée, ses doigts tapotent sur le bord du lit, sa jambe droite s'agite: « C'est vrai que vous êtes dingue, vous dites n'importe quoi ! Une bague, c'est pas vivant, ça peut pas mourir. »

- Ecoute plutôt la fin, Larissa, tu changeras peut-être d'avis. A partir de cette nuit-là, tout s'est accéléré. Très vite, je dus employer une dame de compagnie pour m'aider aux gestes quotidiens : j'étais devenue incapable de me servir de mes mains. Je t'épargnerai leur lente dégénérescence, leur déformation inéluctable, la forme monstrueuse dont elles furent affectées. Grossissant démesurément, mes doigts devinrent semblables à des maillets, ils s'infléchirent en col de cygne, ils ressemblèrent à des dos de chameau. Ma réserve de gants et de mitaines ne me servit plus de rien ; comment des mains aussi effroyables auraient-elles pu les enfiler?

A cette époque, bizarrement, mes rêves se peuplèrent de fantastiques dessins de mains, au tracé souligné de blanc, d'ocre ou de charbon. J'appris par hasard en feuilletant un magazine d'Histoire qu'il s'agissait de mains préhistoriques, dites de Gargas, deux cents mains étrangement mutilées, peintes sur les parois d'une grotte. Leur origine demeure un mystère pour les archéologues. Vingt-cinq mille années me séparaient de ces mains et pourtant elles étaient aussi les miennes ! Inexplicablement, j'en éprouvai une sorte de  réconfort.

Désarmés devant cette évolution morbide à laquelle ils ne trouvaient aucune explication scientifique, les médecins désormais me fermèrent leur porte. Les amis que j'avais connus oublièrent que je les avais soignés ; un artiste déchu est un artiste maudit! Je fus obligée de vendre les œuvres que j'avais gardées pour subvenir aux soins constants que réclamaient mes mains et rémunérer mes domestiques. Ce fut le tonneau des Danaïdes. A bout de ressources, après avoir vendu la demeure héritée de mon oncle, je me résolus à trouver refuge dans cette maison de retraite pour vieux artistes où j'attends ma fin. »

 

- Je comprends vraiment pas pourquoi vous voulez que je jette vot' bague ! » Larissa a crié d'une voix de fausset en repoussant sa chaise avec exaspération. Sa silhouette se penche au-dessus de moi, j'ai l'impression qu'elle va me frapper ; elle me fait peur. « C'est parce que l'anneau est fichu? Mais un anneau, ça se répare ! »

Ma tête bourdonne ; elle dodeline sur l'oreiller et j'ai du mal à déglutir. « Oui, c'est ça, c'est parce qu'elle est cassée...Promets-moi de faire comme je te l'ai demandé, de ne pas regarder dans l'enveloppe et de jeter la bague dans la rivière ? Je compte sur toi. On respecte toujours la dernière volonté d'une mourante ! »

Larissa se penche vers la table de nuit, elle tire brutalement le tiroir et en sort l'enveloppe chiffonnée. Elle la brandit en ricanant sous mes yeux alourdis par la lassitude et la douleur : « La v'là, je l'ai trouvée. Vous pouvez dormir tranquille, je ferai comme vous voulez ; mais c'est vraiment nul ! »

Avec appréhension, je la vois se pencher encore une fois vers moi ;  sans ménagements, elle tapote mon oreiller et replace bien à plat sur le drap les paquets de bandelettes de mes mains. Elle me regarde une dernière fois, il me semble qu'elle pose l'index droit sur ses lèvres, comme on le fait pour un enfant que l'on veut faire taire. Dans un semi-brouillard, je la vois disparaître aussi secrètement qu'elle est entrée.

La douleur m'envahit de nouveau comme une vague. Mon corps frissonne. Je ferme les yeux.

 

En longeant la rivière immobile sous la lune, la jeune fille aux cheveux frisés a pressé le pas. Elle arrive à la porte d'entrée disloquée d'une tour HLM. Sa main gauche appuie longtemps sur l'œil inquiétant du bouton de la minuterie. Telle une balle de ping-pong, le son strident de la sonnette se répercute à l'infini contre les murs taggés du hall. Le soleil noir d'une opale vibre sourdement à son majeur. Je pousse un long cri étranglé, aucun son ne sort de ma gorge : « Larissa, non ! Larissa... ! »

 

- Larissa ! Décidément, tu n'es vraiment bonne à rien ! Combien de fois faudra-t-il te répéter que tu dois remonter les bas-flancs des lits le soir ? Mademoiselle Rose est encore tombée par terre cette nuit ! », hurle la voix hystérique de Madame Müller, la directrice de la maison de retraite.

 

                                                                                                                                                                                             Avril 2009

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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Les chemins d'Anne Le Sonneur 19/01/2011 19:25


"Trente mille ans / Ces mains-là, noires / La réfraction de la lumière fait frémir la paroi de pierre / Je suis quelqu'un je suis celui qui appelait qui criait dans cette lumière blanche."
Marguerite Duras, Les Mains négatives
Une très belle nouvelle qui m'aura donné de VOIR la transformation de ces mains féminines. Anne


Catheau 19/01/2011 22:38



Merci, Anne, pour ce commentaire qui m'a donné l'occasion de découvrir ce texte superbe de Marguerite Duras. L'Australie a été un fabuleux voyage qui a éveillé en moi une source vive d' émotions
et d' images.



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