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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 15:03

  bords-de-Loire-pluie.jpg

 

Mon frère et moi étions de retour dans la grande maison blanche, à l'abri du cèdre centenaire qui oscillait comme un mât les soirs d'orage. Elle était située dans le village de D., sur les bords de la Loire, et nous y avions vécu une grande partie de notre enfance. Nos grands-parents l'avaient habitée jusqu'à un âge avancé. Ils n'étaient plus là. Il fallait déménager la maison qui allait être mise en vente. Notre père nous avait demandé de faire le tri dans le « grenier » où il avait aménagé autrefois un appartement, au second étage de la maison.

 

Nous avions aimé cette demeure d'un amour irraisonné comme seuls peuvent en concevoir les enfants. Il faut dire que l'endroit était unique : à quelque fenêtre que l'on se tînt, on dominait soit le village, soit la Loire. Nous y étions montés avec émotion en faisant tinter la cloche à vache ternie, attachée à la rampe de l'escalier en colimaçon, et qui nous avait tenu lieu de sonnette. Sur les vieilles tomettes rouges, où nous avions fait nos premiers pas, notre enfance nous sauta au cœur.

 

Avant de nous atteler à la tâche, nous fîmes d'abord un pieux pèlerinage en passant d'une pièce à l'autre. De notre chambre d'enfants, dont l'humidité avait mangé par plaques le papier à fleurs, on apercevait la tour quadrangulaire du château de Marguerite d'Anjou, « la plus malheureuse des reine, des épouses et des mères ». Son histoire nous faisait toujours pleurer lorsque maman nous la racontait. De la grande pièce qui donnait à hauteur du chemin communal menant aux vignes, on apercevait le jardin en terrasse que nous avions appelé Babylone, devenu désormais un vivier de ronces et de lianes pendantes.

 

Il ne restait plus guère d'objets dans la grande pièce au poutrage énorme, qui avait retenti de nos cris et de nos rires. Elle respirait l'abandon et la solitude. Nous empilâmes tristement quelques vieux livres de classe aux pages déchirées, de menues choses qui avaient constitué les événements de nos jours en allés : une petite cage où avaient chanté des inséparables, des ossements de rongeurs desséchés que nous nous amusions à ramasser et à collectionner, quelques beaux silex taillés et des pièces anciennes que notre père découvrait lorsqu'il passait l'araire dans les vignes.

 

Soudain, mon frère poussa un cri.

- Regarde ! me dit-il dans un souffle, comme s'il venait de découvrir quelque chose d'effrayant. Et tout se baissant, il ramassait une page de cahier à moitié roulée, qu'il me tendit avec brusquerie. Il me sembla que ses mains tremblaient.

- Eh bien ? lui répondis-je, c'est la ferme dans l'île que papa avait dessinée. Tu sais combien il l'aimait. Il disait souvent que, dans cette ferme souvent inondée par la Loire, on respirait l'âme de la rivière.

 

Mon frère murmura alors doucement quelque chose que je n'entendis pas et il m'entraîna sans ménagements dans l'embrasure de la fenêtre du milieu. L'on devinait au lointain moutonnant le toit de la petite ferme. Debout l'un à côté de l'autre, nous regardions en silence ce paysage familier et mille fois contemplé par nos yeux d'enfant, quand il me dit d'une voix mal assurée qui me surprit.

- Si tu savais ce qui m'est arrivé là-bas...Je ne l'ai jamais raconté à personne, mais maintenant que plus jamais nous ne reverrons ce paysage, je vais te le dire...car... tu es mon frère...

 

Nous avions treize mois de différence et nous avions été élevés ensemble. Nous avions parcouru, lampe à la main, les galeries de tuffeau en de fantastiques équipées, débusqué les ragondins dans les berges de la Loire, guetté le passage des charrois des champignonnistes roulant sous la route en un grondement sourd et tremblé devant le diable à l'affût du moribond, sur cette grande peinture noire et or de la petite église du village. Je sentis pourtant qu'il allait me livrer là un de ces lourds secrets qui étreignent le cœur..

 

-Te rappelles-tu ce jour de vendanges où j'avais disparu ?

Je hochai la tête d'un air entendu car cette disparition avait bien évidemment mis la maisonnée en émoi mais, comme elle n'avait pas eu de suites fâcheuses, je m'en rappelai comme un événement seulement révélateur du caractère fantasque de mon frère. D'une voix sourde, il me fit alors ce récit.

 

- J'avais onze ans. Ce jour-là, il avait beaucoup  mouillé  et les vendangeurs étaient descendus détrempés et frissonnants du coteau. Certains se réchauffaient auprès de la grande cheminée des caves, qui jetait des reflets roses ; d'autres s'activaient au pressoir avec papa. L'envie me prit, au retour de l'école, d'aller lire mon livre de contes préféré dans la petite ferme. Elle me servait souvent de retraite à l'insu de tous. Maman était occupée dans la cuisine à préparer la grande tablée du soir et je quittai notre domaine sans que personne ne s'en aperçût.

 

On était en octobre car les vendanges avaient été tardives. La nuit n'était pas loin mais je n'y pris pas garde. Je traversai la nationale qui longe le coteau aux anfractuosités noires, passai devant Le Café des Pêcheurs où nous allions de temps à autre avec nos parents manger des galipettes puis traversai en courant le grand champ aux herbes hautes derrière la mairie. Il ne pleuvait plus mais, saturées d'eau, les plantes étaient glissantes et je les sentais m'enserrer les jambes à chaque pas. Je parvins au bras de Loire, où l'eau stagnante commençait à devenir plus vive. Je le traversai avec peine. Il me sembla, par instants, que mes jambes étaient happées par une main invisible. Je ne sais pourquoi, je sentis la peur me gagner mais quelque chose me poussait à aller de l'avant.

 

J'atteignis bientôt le pré au milieu duquel se trouvait la silhouette assombrie de la petite ferme. Quelques vaches paissaient encore là car le métayer de la ferme d'A. ne les avait pas encore rentrées. Quand la Loire inondait les prairies, il prenait sa barque et, l'une après l'autre, ramenait ses bêtes sur la terre ferme. Le pré était couvert de fleurs blanches et violâtres, d'étranges colchiques, déjà refermés à cette heure tardive. L'endroit me parut moins accueillant qu'en été. Et, je ne sais pourquoi, revint à ma mémoire le vers d'un poème que notre vieux maître aux sourcils blancs nous avait fait apprendre en classe :

« Le pré est vénéneux mais joli en automne » *

 

Dans l'obscurité grandissante, je courus à grandes enjambées inquiètes vers la petite ferme, non sans avoir frôlé le poil dru et humide de deux vaches qui poussèrent un meuglement étrange. Je poussai la porte vermoulue qui crissa longtemps et, par l'échelle de meunier, montai au-dessus de l'étable où était rangé du foin pour le troupeau. Le fourrage n'avait plus la chaleur de l'été. De ce lieu en surplomb, j'étais comme un « pêcheur à la hutte » et, à travers une petite fenêtre à l'encadrement pourri, je pouvais observer tout à loisir le paysage environnant.

 

La nuit était quasiment tombée et les saules pleureurs de l'autre côté de la  grande Loire  tremblaient imperceptiblement de tout leur feuillage. La grève s'étirait en un étroit espace blanc qui contrastait avec l'obscurité de la rivière. Une plate de Loire avait été tirée sur la berge- Tu sais, c'était sans doute celle sur laquelle papa nous avait photographiés un jour, maman et moi. Assis à la poupe de la barque, je la regarde lever le bras vers la Loire, comme pour montrer quelque chose- J'entendis le ronronnement lointain d'une voiture augmentant sa vitesse sur la route au sortir du village puis une chouette ulula. Je regrettai de m'être aventuré si tard. J'étais fatigué par ma journée d'écolier et par ma course ; je me pelotonnai dans le foin, la tête posée sur mon livre d'histoires.

 

Je dus m'endormir et, lorsque je me réveillai, il faisait complètement nuit. La lune pleine brillait d'une couleur froide et métallique. Y passaient quelques ombres, révélant les eaux verdâtres de la rivière, d'où s'élevait une fine brume dentelée. Effrayé de me retrouver ainsi seul en pleine nuit et prenant soudain conscience que papa et maman devaient être très inquiets, je voulus m'en aller au plus vite, mais un léger bruit me fit regarder par la fenêtre.

Je demeurai pétrifié. A l'avant de la plate noire, une jeune fille nue se tenait debout. Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Que faisait-elle là à cette heure ? J'aperçus un paquet de guenilles, vieux sacs de jute et filets déchirés, qui avait été jeté sur un des bancs de nage de l'esquif. Le corps de la jeune fille était d'un blanc irradiant, semblable à celui des draps que l'on met à sécher les nuits de pleine lune pour mieux les blanchir. Ses cheveux noir Orient tombaient en cascade, laissant entrevoir le triangle sombre au bas de son ventre. Elle levait les bras et je vis avec horreur, enroulé autour de son poignet gauche, un de ces serpents de rivière, d'un brun de charbon brûlé, et dont on m'avait dit qu'ils glissaient parfois dans l'herbe poussée haute pour aller téter le pis des vaches. Le reptile oscillait doucement sa tête plate et géométrique au rythme d'un air étrange que modulait la jeune fille. Fasciné, je tendis l'oreille mais ne pus surprendre qu'un vague murmure- mais peut-être était-ce le clapotis de l'eau. Dans la main droite, en un geste d'offrande, elle tenait un colchique des prés humides. Et elle me le tendait !

 

Ce fut comme un appel. Les membres raidis, je me levai brutalement tel un somnambule et descendis tant bien que mal l'échelle bringuebalante. Je ne savais plus ce que je faisais. J'entendais mon cœur en désordre battre dans ma tête. D'un pas mal assuré, je me dirigeai vers la barque et je m'assis à l'arrière. Je ne pouvais détacher mes yeux de la femme qui chantait toujours. Mais maintenant, j'entendais distinctement les paroles d'une berceuse:

« Ö Loire douce et mystérieuse,

Combien d'heures ai-je rêvé

Près de la belle endormeuse

Sous le dais vert des saulaies ? »

 

Je fus étreint d'une sorte de langueur angoissante. Dans un mouvement fou mes yeux allaient de la femme au serpent. Tous deux me fixaient et je me sentis sombrer dans une eau verte, aux profondeurs de nénuphar. La jeune fille posa dans le fond de la barque la fleur qu'elle tenait dans la main droite et elle avança celle-ci vers ma joue. J'étais tétanisé et incapable de réagir. J'eus sur la peau la sensation d'une caresse de métal glacé et un grand frisson d'horreur me parcourut.

 

Puis, la jeune fille me prit par la main et ce fut comme si j'avais été enlacé par une algue douce et morte. Malgré moi, elle m'entraînait hors du bateau, tout en continuant son étrange mélopée. Je retenais mon souffle en même temps que je sentais un froid insidieux prendre possession de mon corps. Elle allait droit vers l'eau d'un pas dansant et je me dis que j'allais entrer dans la Loire avec elle. Galvanisant en moi une sorte d'ultime réflexe de survie, je m'arrachai à sa main de marécage. Elle se retourna avec lenteur et me regarda d'un air immensément triste.

 

Alors, d'un mouvement souple, elle pénétra dans la rivière et je voulus crier mais ce fut un cri impossible, tels les sons inaboutis que l'on pousse dans les cauchemars. Elle avançait doucement dans l'eau, qu'elle ouvrait de ses mains, et qui formait à sa suite comme un long sillage vert-de-gris. Le reptile se contorsionnait à son bras en une folle spirale. Bientôt, l'eau enserra sa taille, puis ses épaules et son cou, et sa chevelure noire disparut d'un coup, comme si son corps avait été happé par un trou d'eau. A cet instant précis, un long nuage brun s'étira devant la lune et l'obscurité se fit, dans un silence d'après la catastrophe.

 

Quand la lune apparut de nouveau, je fus rendu à moi-même et à la réalité des choses. Je m'apprêtai à rebrousser chemin sur la grève quand mon regard fut attiré par un éclat brillant. A un pied de la Loire, à l'endroit même où la jeune fille était rentrée dans l'eau, je vis une de ces petites bouteilles de verre irisé, au corps long et étroit et au col court, couleur d'absinthe et de mousse, que la rivière abandonne et que l'on ramasse dans le sable en période de basses eaux.

 

Je m'apprêtai à m'en emparer pour la mettre dans ma poche, lorsque, dans les lueurs virevoltantes de plusieurs lampes de poche, j'entendis des cris, des appels et des abois de chien. Je me retrouvai aussitôt roulé et retourné dans le sable et je sentis sur tout mon corps engourdi la langue râpeuse et chaude de mon grand labrador noir. Puis les bras forts de papa m'enserrèrent et je ne me souviens plus de rien. »

 

Mon frère se tut. Je ne le voyais presque plus car la nuit avait pénétré dans la pièce mais je posai ma main sur son épaule. Entre nous désormais cette histoire d'eau, de pleine lune et de femme créait un lien indicible. J'aurais voulu lui dire combien elle m'avait touché. Cependant, quelque chose me retenait que je n'arrivais pas à cerner et qui cherchait à se frayer un passage dans mon esprit.

- Il faudrait rentrer maintenant, lui murmurai-je, il se fait tard.

 

Il opina de la tête et nous prîmes sous le bras les deux caisses que nous avions remplies. Je refermai avec mélancolie la porte de cet endroit où nous ne viendrions plus. C'est alors que j'eus soudain devant les yeux comme un flash la page des faits divers du journal local, il y a bien des années de cela, - mais quand l'avais-je lue ? - « En amont du pont du chemin de fer, on a retrouvé le corps nu d'une jeune fille dont on ignore l'identité. Non loin de là, sur une barque, ses vêtements ont été retrouvés soigneusement pliés. La jeune femme portait un bracelet en forme de serpent au poignet gauche. »

 

 

* Guillaume Apollinaire, « Les Colchiques », Alcools.

                                                                                                                             Hiver 2006

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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