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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 15:24

Devant Le Bastion, au Vieux-Port de Menton (Photo ex-libris.over-blog.com, le 05/04/2017)

C’est une belle histoire que celle de la création du musée Jean Cocteau à Menton que j’ai visité le 5 avril 2017. Il est en effet né de la passion de Séverin Wunderman (1938-2008), un homme du Nord, pour cet écrivain amoureux du Sud. Ayant découvert l’univers de Cocteau grâce au film Les Enfants terribles (1950), le fondateur du musée a dix-neuf ans quand il achète un premier dessin de Cocteau. Il ignore alors qu’il est le premier d’une future collection de plus de mille pièces signées de la main de l’artiste. Tout en menant carrière dans le monde de la joaillerie, Wunderman se passionne pour l’écrivain et collectionne manuscrits, livres, dessins, peintures, toutes œuvres créées entre 1910 et 1950. Ce fonds fut d’abord exposé dans son musée d’Irvine en Californie jusqu’en 1994 avant d’être donné à la ville de Menton.

En 2007, Rudy Ricciotti est choisi pour imaginer le nouveau musée consacré à Cocteau. Il réalise une construction triangulaire en béton et en verre, qui s’ouvre sur un large parvis. Le bâtiment est animé par une série de découpes creusées dans le béton blanc, symbolisant des flammes ou une chevelure, et qui laissent passer la lumière. « Mon musée est délié comme le trait de Cocteau, bas, blanc, puissant et sensuel » explique l’architecte. A l’intérieur, les espaces sont vastes et particulièrement clairs, s’ouvrant sur la ville et la mer. La déambulation y est agréable et les œuvres de Cocteau très bien mises en valeur.

Cet après-midi-là, j’ai suivi une visite guidée avec une jeune guide dont je voudrais rendre compte ici. « Le parcours muséographique suit un fil conducteur : Cocteau poète. De la « naissance » du poète dans les salons littéraires, introduit par Édouard de Max, à l’artiste souvent incompris qui s’identifie à des personnages mythologiques, l’accrochage dévoile un Jean Cocteau intime et confidentiel qui se définit d’abord en tant que poète, quel que soit le support qu’il aborde. De l’écriture au cinématographe, la poésie imprègne son œuvre : poésie de théâtre, poésie de roman, poésie de cinéma... La dernière séquence s’ouvre sur l’univers onirique de Jean Cocteau et le monde mystérieux de la Belle et la Bête. Ce monde poétique est peuplé d’un bestiaire propre à l’artiste aux confins des rêves et inspiré des contes. »

La visite commence par les autoportraits, thème récurrent de son œuvre dont je retiens l’Autoportrait sans visage (1915). Tout le mystère d’un poète insaisissable aux mille visages se trouve résumé ici. Un moulage d’une main (1963) ou ses mains crispées dessinées sur les panneaux d’un paravent vers 1940 rappellent ce que Cocteau disaient d’elles : « Mes mains encore plus vieilles et célèbres que moi. »

La quête de soi-même est admirablement exprimée dans la série des trente planches de dessins du Mystère de Jean l’Oiseleur, accompagnés de courts textes manuscrits (1925). Après la mort de Raymond Radiguet, le poète accablé, se réfugie à Villefranche-sur-Mer, en proie à un immense chagrin et une intense solitude. « Sa mort m’a laissé sans directives » dira-t-il. Il recherche alors dans le miroir « les nombreuses manières de résoudre un même visage ». Sous l’emprise de l’opium, il opère un travail de deuil, tout en rendant hommage à ceux qu’il admire et qui l’ont formé, de Ronsard et Mozart à Saint-Just et Radiguet en passant par Paolo Ucello, ses « amis étoilés ». Juxtaposé à son prénom, l’étoile sera dès lors la marque de sa signature. Ces superbes dessins sont à lire avec un miroir. « Le diamant dur je suis qui ne se rompt au marteau » peut-on y lire.

Dans ces dessins sont déjà présents les motifs qui deviendront récurrents dans l’œuvre et constitueront la mythologie singulière de l’écrivain : anges, étoiles, lézards ou iguanes, figures fabuleuses. Dès 1925, deux ans après la mort de Radiguet, apparaît le personnage d’Orphée, qui sera le double de Cocteau. On le retrouve, couronné d’étoiles, dans de nombreux dessins à la plume et encre brune, lavis d’encre brune et noire avec pastel, notamment dans le sombre dessin Orphée et Eurydice (1926) où un Orphée décapité donne la main à une Eurydice qui enjambe un miroir. Dans l’adaptation du mythe d’Orphée au théâtre (1926) apparaît le personnage de l’ange Heurtebise, issus d’un poème éponyme, illustré par Man Ray. On n’oubliera pas bien sûr les deux célèbres films Orphée (1950) et Le Testament d’Orphée (1960).

Dans la mythologie personnelle de Cocteau, il y a aussi Œdipe, représenté dans l’album Le Complexe d’Œdipe (1924). Le fils de Créon y apparaît dans toute son aura tragique, couvert de taches d’encre, cerné de monstres, avec des yeux vides ou pleurant des larmes de sang. « Toujours cet Orphée, toujours cet Œdipe », Cocteau devient Orphée et Œdipe, notamment dans ce dessin, Œdipe avec pipe d’opium et aveuglé (1947). J’ai par ailleurs aimé retrouver le souvenir du film, Le Sang d’un poète, avec la statue dont la bouche est fermée par la paume d’une main, incitant le poète à aller de l’autre côté du miroir, à la recherche de ses monstres intérieurs.

Le parcours permet de suivre le cours de la vie du poète. L’enfance est évoquée avec les premiers dessins de 1910, en lien avec le monde du théâtre fréquenté très tôt avec ses parents. Deux dessins, proches de la caricature, saisissent Sarah Bernhardt en train de déclamer avec véhémence. Cocteau amasse programmes et photos de comédiens, qui l’inspireront pour son roman Les Enfants terribles (1929). Avec sa gouvernante il avait aussi découvert le cirque et la liberté des clowns: « Ce qui était beau, c'était le cirque ; alors il y avait Foottit et Chocolat ; Foottit qui était comme une duchesse folle et Chocolat, le nègre qui recevait des claques. »

On découvre la très belle affiche de Cocteau, pour Le Spectre de la Rose. Elle représente Nijinski en mouvement, de profil, dans son extraordinaire costume. Il écrit Le Dieu bleu pour Diaghilev qui n’est pas vraiment satisfait et qui lui dit : « Etonne-moi ! » Mais le bouleversement survient en 1913 quand il assiste au Sacre du Printemps. Peu de temps après il écrit : « Je décidai de me brûler ou de renaître. »

Réformé du service militaire, Cocteau décide néanmoins de participer à la guerre de 1914 comme ambulancier avec un convoi sanitaire civil. Rapidement démobilisé pour raisons de santé, il rejoint Paris et reprend ses activités artistiques. De nombreuses photos de Picasso (et un beau portrait à la plume et à l’encre), Modigliani, Max Jacob, Kisling, Sarasate, témoignent de ses fréquentations artistiques à cette époque de « grandes vacances à Montparnasse » en 1916. En 1920, il lance avec Raymond Radiguet la revue, Le Coq, une revue anti-dada. Ami de nombreux artistes, il est pourtant réticent devant la notion d’école ou de mouvement : il dira alors : « Il n’y a pas d’école, il n’y a que des personnalités. »

Epoque d’intense activité artistique créative que celle de la participation de Cocteau au ballet de Leonid Massine, le scandaleux Parade où il joue le rôle du prestidigitateur chinois. Dans les années 20, lors de la création du groupe des Six, l’écrivain les défend et les portraiture. On voit ainsi un très amusant programme de 1927 dans lequel l’artiste a amalgamé les têtes des six musiciens, créant un être nouveau.

Il est encore partie prenante dans Le Bœuf sur le toit, de Darius Milhaud, œuvre musicale pour laquelle il écrit des poèmes. Elle sera transformée en ballet-pantomime sur sa propre suggestion et il écrira l’argument de cette farce burlesque qui se passe pendant la prohibition. Ses interprètes ne venaient pas de la danse mais du cirque dont les frères Fratellini, vedettes à Medrano. On peut d’ailleurs admirer un beau buste de François Fratellini, réalisé par Gustave Pimenta (1919).

En 1921, il écrit le livret des Mariés de la tour Eiffel, un spectacle total, un ballet collectif, une farce sur le thème d’un mariage petit-bourgeois avec des scènes absurdes, auquel participent cinq membres du Groupe des Six. Les décors sont d'Irène Lagut et les costumes de Jean Hugo. Irène Lagut apportera son aide pour la création du musée Cocteau, Le Bastion du Vieux-Port, toujours à Menton.

La jeune guide a insisté sur la démarche de ce poète, engagé dans de multiples entreprises artistiques et dont André Breton était jaloux. Cependant, sa « difficulté d’être » était certaine et c’était un « objet difficile à ramasser » dans son œuvre.

Plus loin dans la visite, on fait connaissance avec la poétique de la peinture de Cocteau ou « comment peindre sans être peintre ». C’est le temps de la villa Santo Sospir de son amie Francine Weisweiller, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, résidence dont il peint les murs. Dans les années 50, il fréquente Picasso qui lui ouvre ses boîtes de peinture. Influencé par le cubisme, Cocteau peint arlequins et femmes.

A propos de la toile intitulée Madame Favini (1953) qui présente une femme assise devant laquelle joue une petite fille avec un produit anti-moustiques, Flit, la conférencière nous raconte une anecdote, présente dans Le Passé défini : « La préfète me demande: « Continuez-vous à peindre? » Je réponds n'importe quoi: « Il faut que je fasse le portrait de Mme Favini. -Alors vous irez à Milan? -Bien sûr. » Etc. Mme Favini commence à prendre forme. Sans doute serai-je obligé de faire le portrait de Madame Favini. Ensuite, elle existera. Elle aura chez elle des tableaux superbes. Elle ne supportera que la musique de Schönberg. Elle aura un mari qui gagne une fortune immense dans les chaussures. Il est possible que Thérèse me dise un jour: "Mme Favini a téléphoné ». Voilà comment naquit cette toile de Madame Favini et de sa fille, « tout en triangles et en courbes » !

J’ai particulièrement aimé La Naissance de Pégase, « tableau littéraire, type » dont Cocteau rêva longtemps. Selon lui, qui ne représente pas la tête du héros « qui participe à ce mystère », la poésie naît de la tête coupée de la Gorgone. La figure de Pégase est présente sur le rideau de Parade et sur le plafond de la Salle des Mariages de la Mairie de Menton dont j’ai déjà parlé dans un autre billet. On notera le petit crabe sur la droite de la toile.

Dans cette partie, on admire la tapisserie du Profil d’Orphée, avec cette ligne si particulière qui ne s’interrompt pas. On est saisi par la gigantesque tapisserie de Judith et Holopherne dont il existe trois exemplaires. L'un est toujours à Santo Sospir, le troisième dans Le Bastion. Voici la description que Cocteau fait de son œuvre, réalisée par les ateliers d’Aubusson : « On s'étonne d'autant plus de voir avec quelle fidélité les taches de pastel sont reproduites, transcrites dans mes moindres frottements et flottement […] La richesse et la diversité des laines sont incroyables. Les mélanges fondus les uns dans les autres.
La tapisserie représente Judith quittant le camp de Holopherne. Son acte est derrière elle. La tête de Holopherne, qu'elle porte, est défigurée par la mort. Judith n'est plus une femme. C'est la plume pour écrire son histoire, le sarcophage pour la conserver. Elle traverse, comme un fantôme juif, les groupes de gardes qui dorment au clair de lune. En haut, à droite, sa servante, pareille à un insecte, jette un dernier coup d'œil dans la chambre où la décollation eut lieu. » Selon la jeune guide, devant les soldats endormis, Judith ressemble à une momie et elle a déjà signé son arrêt de mort.

La partie en sous-sol est plus particulièrement consacrée à la passion de Cocteau pour le fantastique, l’onirisme, les êtres mythologiques, en lien avec ses réalisations cinématographiques. On peut consacrer quelques instants à regarder la dernière scène d’Orphée (1950). On y voit l’ange Heurtebise, François Périer, accompagner Orphée vers l’au-delà. L’on se remémore les images de ce film fascinant avec les affiches, les photos de Maria Casarès (La Princesse ou la Mort), de Jean Marais en Orphée, d’Edouard Dermit, le poète Cégeste.

On découvre la passion de Cocteau pour les légendes médiévales et la tragédie. En témoignent Tristan et Iseult, le film de Jean Delannoy, L’Eternel Retour (1943), et la superbe série de dessins de la licorne. Il réinterprète l’animal fabuleux avec de très belles figures anthropomorphes d’une grande inventivité. Et bien sûr, on est séduit par tous les souvenirs de La Belle et de la Bête. Je retiens notamment le buste de la Bête sculpté par Jean Marais et le masque dessiné par Christian Bérard, compagnon de route pour La Voix humaine, Orphée, La Machine infernale. On admire encore les merveilleux gants magiques de la Bête, une réalisation d’Olivier Fabre-Gontier, à Millau. Et que dire de la belle série de dessins du Sphinx, la femme-énigme, avec ses ongles peints en rouge ? C’est une salle onirique, une porte ouverte au rêve et à la poésie, tout comme l'ensemble de ce très beau musée. Certes, Cocteau ne mentait pas lorsqu’il écrivait : « Je reste avec vous ! »

 

Sources :

* Mes notes

* https://www.museecocteaumenton.fr/-Votre-visite-.html

* Musée Jean Cocteau, Collection Séverin Wunderman, Menton, Connaissance des arts, Hors-série

 

 

 

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Published by Catheau
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commentaires

Martine 21/05/2017 19:05

Bonsoir Catheau,

Quelle richesse que votre billet. Il est vrai qu'il y a tant à dire sur Cocteau, cet homme orchestre. Que de talent dans un seul individu. Tout me plaît chez lui, son style graphique, son écriture, sa personnalité, son humour...
Merci, j'ai beaucoup aimé comme toujours
;)

Catheau 27/05/2017 19:16

Ce musée met merveilleusement en valeur sa grande diversité. Bravo, Martine, pour votre nouvel opus.

Nounedeb 18/05/2017 08:22

Merci pour cet éclairage. Cocteau le poète mérite en effet d'être mis en lumière!

Catheau 27/05/2017 19:15

Merci, Noune. Quel artiste éclectique que Cocteau !

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