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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 15:48

Maris et femmes : Judy, Gabe, Jack et Sam (Crédit photos Céline Nieszawer)

Mardi 21 mars 2017, les spectateurs cinéphiles du théâtre Le Dôme à Saumur ont pu retrouver le microcosme – entre tous reconnaissable – du cinéaste Woody Allen. On y jouait en effet Maris et femmes, une adaptation du film éponyme, sorti en 1992, dans une mise en scène de Stéphane Hillel.

C’est Christian Siméon qui en a réalisé cette adaptation pour le  théâtre avec la collaboration de la comédienne Hélène Médigue, le discret chef d’orchestre. Ils ont en effet mis cinq ans avant de pouvoir la monter. Ils en ont écrit ensemble sept versions avant de faire valider la bonne par Woody Allen lui-même. Christian Siméon explique qu’il a fait un « boulot d’auteur » et non de traducteur. Comblant certains vides, rajoutant des scènes, usant d’un autre langage, d’une autre grammaire, il a écrit une pièce au final moins grave que le film. Il est cependant demeuré fidèle à la « patte wallénienne » ainsi qu’il l’explique. Au-delà des contraintes de l’adaptation, il souligne ce qu’il doit à l’auteur : « Car rendons à César ce qui est à César, à Woody Allen en l’occurrence, au commencement est l’histoire, au bout, seule reste l’histoire. Et l’histoire est superbe. Cruelle et superbe comme, seul, il peut l’imaginer. » On comprend ainsi pourquoi le metteur en scène en a voulu peaufiner la réécriture.

Mickaël et Judy (Crédit photos Céline Nieszawer)

Avec cette pièce (nominée pour le Molière de la Meilleure Comédie 2016), le public redécouvre ce milieu d’intellectuels juifs new-yorkais, en proie à leur Œdipe, passionnés par l’opéra, le véganisme, l’ayurvédisme et tutti quanti. On a l’impression de bien le connaître ce couple de quadragénaires de Jack (Marc Fayet) et de Sally Roth (Florence Pernel), qui annoncent leur rupture à l’amiable après quinze ans de mariage à leurs meilleurs amis, Gabe (José Paul) et Judy (Hélène Médigue). Un micro-événement qui va déclencher des réactions amoureuses en chaîne, créer un chassé-croisé sentimental et redéfinir la carte du Tendre de ce quatuor, lequel deviendra septuor avec Mickaël (Emmanuel Patron), Chain (Alka Balbir) et Sam (Astrid Roos).

Organisée sur deux plans surplombés par un décor symbolisant les gratte-ciel de Manhattan, la scène présente quelques praticables carrés ou rectangulaires faisant office de meubles. Cette simplicité scénique permet une libre circulation des comédiens ; ils vont et viennent, se séparent et se retrouvent, se fuient et se cherchent, allant ainsi aisément de l’appartement de l’un (Sally ou Mickaël) à la maison de l’autre (celle des parents de Chain, l’étudiante amoureuse de Gabe), ou encore de la boîte de nuit, où Gabe rencontre Sam, à la fac, où enseigne Gabe.

Mickaël et Sally (Crédit photos Céline Nieszawer)

Les gratte-ciel s’éclairent de couleurs différentes en fonction de la tonalité des scènes. Ils seront multicolores dans la boîte de nuit, bleu pâle pour les moments plus intimistes. Quant à la musique, régie par Virgile Hilaire, elle joue en sourdine, en écho à ce qui se passe sur scène. Je pense notamment à celle de Don Giovanni, opéra auquel assistent Sally et Mickaël lors de leur première sortie ensemble. On s’amuse enfin du phénoménal coup de tonnerre qui clôt la pièce et met le point d’orgue à la recomposition des couples.

La mise en scène est très enlevée, sans temps mort aucun, et les comédiens endossent avec justesse, jubilation et abattage le costume de ces bobos new-yorkais. Alka Balbir explique que Woody Allen propose aux comédiennes de « merveilleux rôles de femmes, explosives, hystériques, intelligentes, drôles », exemptes de tout cliché. Les dialogues fusent, les répliques cinglent. Astrid Roos, quant à elle, souligne que si ces dialogues, dans une langue contemporaine, semblent simples à jouer, il ne faut pas en perdre le fil. Partant parfois dans des directions inattendues, possédant un rythme extrêmement soutenu, ils requièrent en fait concentration et précision.

Par ailleurs, l’on est saisi par l’acuité et l’ironie avec laquelle Woody Allen fait vivre tout ce petit monde très narcissique. Il les connaît par cœur ces intellos travaillés par le démon de midi, ces femmes insatisfaites et frigides, ces toquées du bio, ces petites étudiantes folles de leur prof de fac. Avec cette remise en question radicale du couple, ce questionnement sur le vieillissement, le cinéaste nous invite avec intelligence et humour à nous interroger sur nous-mêmes, nos envies, nos désirs, notre conception du bonheur à deux.

En outre, quand on sait que c’est au cours du tournage du film de Maris et femmes que Mia Farrow (épouse de Woody Allen et comédienne dans le film) a appris la liaison de son mari avec leur fille adoptive, Soon Yi Previn, cette comédie de mœurs acide prend une résonance plus pessimiste. Et puis le personnage de Gabe l’écrivain n’est-il pas un peu le double du cinéaste, ce romantique attardé qui rêve naïvement d’écrire un roman dans une petite chambre à Paris, et surtout d’y embrasser ?

Avec cette pièce caustique, avec ces personnages névrotiques et ces dialogues ciselés, Woody Allen se tient entre Tchékhov et Bergman, ses maîtres. Et qui bouderait son plaisir de sourire devant ces « scènes de la vie conjugale » en mode mineur ?

Judy et Gabe (Crédit photos Céline Nieszawer)

 

Sources :
Theatre-video.net, le 16/05/2016

Allo-Ciné

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

mansfield 09/04/2017 22:01

Un défi réussi à ce que je vois, je me demande comment a pu se faire le passage du film vers la pièce, mais si jubilation et situations truculentes s'enchaînent sans temps mort, je pense que le plaisir doit effectivement être au rendez-vous!

Carole 02/04/2017 00:19

Et encore une fois on se dit qu'il se passe beaucoup, beaucoup de choses à Saumur ! Merci Catheau pour ce compte-rendu qui comme toujours "donne envie".

Catheau 02/04/2017 07:23

Nous avons la chance d'avoir une programmation éclectique et notre joli théâtre à l'italienne est toujours complet. Bon dimanche, Carole.

Martine 01/04/2017 06:19

Bonjour Catheau,

Dans un décor hyper moderne, une comédie qui ne doit pas laissé indifférent . J'avoue qu'avec l'ambiance actuelle, cela me plairait de rire en compagnie.
Merci Catheau
Bonne fin de semaine à vous
;)

Catheau 01/04/2017 07:35

En effet, cette pièce est une parenthèse bienvenue dans la morosité ambiante. Bon week-end à vous.

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