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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 16:42

 

Samedi 29 octobre 2016, au musée du Luxembourg, j’ai vu avec ma fille l’exposition Henri Fantin-Latour, à fleur de peau. Etait-ce à cause des vacances de la Toussaint mais nous n’étions que trois à suivre la visite guidée que nous avions retenue à midi ? Un privilège donc pour découvrir ce peintre dont ma mémoire n’avait retenu que les merveilleux bouquets.

Laure Dalon, la co-commissaire de l’exposition, explique que depuis l’exposition de 1982 au Grand Palais, peu d’études ont été réalisées sur ce peintre « plus intrigant et complexe qu’on ne l’imagine ». Ce sont de récentes découvertes dans le fonds Fantin-Latour de Grenoble qui ont permis de porter un regard nouveau sur l’artiste. Le choix a été fait d’un parcours chronologique qui permet de comprendre pourquoi, dans les années 1864-1872, Fantin-Latour s’oriente vers natures mortes et portraits. Il évite aussi la monotonie d’un classement par genre ou par thème.

Le conférencier qui nous a guidées a bien insisté sur l’originalité de cet artiste qui ne fut jamais inféodé à aucune chapelle. Gustave Courbet, dont il fréquentera brièvement l’atelier, l’encouragera d’ailleurs dans la voie de l’indépendance. Les grands tableaux de groupe qui contribuèrent à sa célébrité expriment bien cette volonté de se démarquer. En effet dans L’Hommage à Delacroix (1864), devant le portrait de Delacroix, au milieu des célébrités du temps, de son ami Whistler à Baudelaire en passant par Edouard Manet, portraiturés en costumes noirs, l’artiste est le seul, à se représenter en blanc, une palette à la main. S’il apparaît sur la toile avec six artistes et trois critiques, dont certains qualifiés de réalistes, il ne manquera pas de préciser : « Comme peintres, nous procédons du mouvement imprimé par M. Courbet et nous ne croyons nullement en le reconnaissant, détruire notre originalité personnelle. » Tablette à l’appui, le conférencier nous a montré l’influence des peintres hollandais dans l’organisation de ce tableau de groupe.

Il en va de même en ce qui concerne Un atelier aux Batignolles (1870), réalisé en hommage à Manet. Sur cette grande toile, où Manet voisine avec Zola, Renoir, Monet ou Frédéric Bazille (qui mourra peu de temps après lors de la guerre de 70), Fantin-Latour ne se représente pas. Il manifeste ainsi encore une fois son indépendance vis-à-vis du mouvement impressionniste, ce qui ne veut nullement dire qu’il ne s’inscrit pas dans la modernité. Il demeure définitivement un peintre solitaire à une époque où les aventures artistiques se vivent en groupe. Ce qui n’empêche pas Manet de lui rendre hommage en reconnaissant qu’ « un homme qui a retenu l’attention de Baudelaire, de Huysmans, de Proust et de Claudel ne doit pas être un suiveur ».

Enfin, le portrait de groupe intitulé Un coin de table (1872) témoigne encore du compagnonnage de Fantin-Latour avec les artistes de son temps. Ce qui devait être un hommage à Baudelaire s’est transformé en un tableau des poètes de son époque. Célébrissime toile sur laquelle, les amants maudits Verlaine et Rimbaud sont isolés du reste du groupe, constitué par les Parnassiens. Cela m’a amusée de voir cette toile qui sert d’affiche pour Les Journées du Livre et du Vin à Saumur. La belle nature morte au premier plan présente en effet une carafe de vin et un livre ouvert entre les mains d’Ernest d’Hervilly.

Outre l’intérêt de ces grandes toiles qui permettent de situer le peintre dans la vie artistique de son époque, j’ai beaucoup aimé tous les portraits familiaux réalisés par Fantin-Latour. Au début de sa carrière, les membres de sa famille lui servent alors de sujets et objets d’étude. L’exposition débute en effet par les portraits de ses sœurs, Nathalie et Marie. La toile intitulée Les Deux Sœurs (1859) nous montre Nathalie de face, une brune au visage sévère, en train de piquer l’aiguille sur son métier à tapisser, tandis que Marie, de profil, a les yeux baissé vers son livre. La Liseuse montre encore le fin profil droit de cette dernière en train de lire seule. Une mélancolie austère se dégage du premier tableau, à mi-chemin entre le portrait et la scène de genre. Et le conférencier nous dira que, peu de temps après sa réalisation, Nathalie sera internée… Dans des camaïeux de noir et de brun, les personnages sont saisis enfermés dans leur monde intérieur. Et Ernest Hoschedé d’écrire en 1882 : « Les portraits de Fantin ne se décrivent pas, il faut les voir. Leur simplicité semble détonner auprès du clinquant et du tapage des voisins en général, et tout à coup, on ne voit plus qu’eux, ils vous fascinent, c’est la vie même exprimée avec un art personnel et exquis. »

Deux autres femmes ont servi de modèles à Fantin-Latour : le peintre Victoria Dubourg, qui devint sa femme en 1876, et sa sœur Charlotte, professeur d’allemand. Le conférencier nous a fait remarquer la différence de traitement entre ces deux figures féminines. La première apparaît toujours marquée par une certaine tristesse alors que Charlotte, souvent flattée par la lumière, semble plus émancipée. Ainsi dans le portrait de groupe, La Famille Dubourg, qui les représente avec leurs parents, si Victoria est debout et respectueuse derrière ses parents assis, sa sœur, chapeautée et vêtue d’une cape, s’apprête à partir. Le conférencier a insisté sur sa main droite dégantée, symbole de liberté et d’affirmation de soi.

Cette symbolique se retrouve dans La Lecture, qui présente de nouveau les deux sœurs. Victoria, aux bandeaux bien sages, de trois-quarts face, et dont la veste gris perle se détache sur un fond noir, lit, la tête incliné et avec sérieux ; Charlotte, de face, sur un fond brun clair, regarde le visiteur avec détermination et franchise. On notera le bleu éclatant du ruban de sa chevelure plus libre, le rouge éclatant de sa jupe sur laquelle repose sa main gauche, elle aussi dégantée ! Les deux femmes sont séparées par un bouquet de fleurs. De là à imaginer une intrigue entre le peintre et sa belle-sœur, il n’y a qu’un pas que l’interprétation personnelle de chacun permet de franchir.

Ce qui est passionnant encore dans cette exposition, ce sont les nombreux autoportraits, qui révèlent les différents visages de cet artiste tourmenté. Entre 1856 et 1861, introverti et solitaire, il est son propre sujet d’étude. Il écrira qu’un artiste est « un modèle toujours prêt, [qui] offre tous les avantages : il est exact, soumis, on le connaît avant de le peindre ». L’autoportrait de 1861 le montre le cheveu en bataille, regardant d’un air sombre le spectateur, en proie aux doutes et à la violence de la jeunesse. On sait en effet que sa personnalité solitaire, sa volonté d’être lui-même, entraînèrent des difficultés à se faire reconnaître. Il s’en consolait ainsi lui-même : « J’ai une certaine consolation à me savoir dans mon coin faisant de la peinture pour moi en dehors de tout le monde sans que personne ne la voie. » C’est ainsi que le critique d’art Roger Marx se demande si ce n’est pas « cette souveraine indépendance [qui] vaut à M. Fantin-Latour d’être systématiquement écarté des jurys et […] interdit à ses œuvres l’accès du musée du Luxembourg ».

Fleurs d'été et fruits

On ne saurait bien évidemment passer ici sous silence les merveilleux tableaux de fleurs du peintre. Avec plus de cinq cents peintures, Fantin-Latour est unique au XIX° dans cet art de la nature morte, qui lui assura l’aisance financière, lui procura un champ immense d’expérimentation et lui permit « de retranscrire sa vision d’esthète solitaire face à la nature ». Il est en cela l’héritier de Chardin, notamment dans la toile intitulée Roses où une brassée de roses voisine avec un pichet de verre bleu aux reflets chatoyants.

C’est le succès de ses natures mortes en Angleterre, grâce à ses marchands, les Edwards, qui conduira le peintre à augmenter sa production. A la fin des années 1870, il s’installe l’été dans sa maison de Buré, dans l’Orne, et y peint par dizaines ces toiles inspirées des fleurs fraîches cueillies dans son jardin. En 1879 il écrit : « Que faites-vous en ce moment ? Moi je fais des fleurs, il faut profiter du moment, et cette année, je les trouve encore plus belles que jamais. »

Mais comment choisir parmi ces toiles pleines de naturel, Chrysantèmes annuels, Capucines doubles, ou encore Branches de lys ? Ma préférence va sans doute aux toiles qui me rappellent les peintres hollandais : je pense notamment la Nature morte dite « de fiançailles », offerte en 1869 à Victoria Dubourg et qu’il épousera sept ans plus tard : élégance du verre de vin rouge, du vase aux motifs bleus, et couleurs subtiles du bouquet. J’aime beaucoup aussi Fleurs d’été et fruits dont j’admire la finesse extrême des quartiers d’orange, la délicatesse de la porcelaine du sucrier et l’infinie légèreté des fleurs dans le vase. Ces toiles ne sont-elles pas le reflet du bonheur extrême que Fantin-Latour éprouva à les peindre ? Il le reconnaissait lui-même : « Je suis si heureux avec mes natures mortes dans mon atelier, bien seul. »

Cette exposition recèle encore bien des surprises puisqu’elle montre l’évolution du peintre réaliste vers le symbolisme, après un passage par la lithographie. Un symbolisme vaporeux teinté d’un érotisme diffus à découvrir dans La Tentation de saint Antoine ou dans La Nuit. Dans ces toiles, que certains critiques qualifièrent de romantiques, l’artiste rend hommage à la beauté du corps féminin.

Cette admiration de la femme se manifeste encore de manière très surprenante à travers le fonds de photographies de nu (près de 1400 tirages) que Victoria sa veuve légua à la Ville de Grenoble en 1921. On pense que ces clichés, dont les auteurs ne sont pas authentifiés, permettaient à cet artiste pudique et misanthrope de se passer de modèles vivants. Il n’en demeure pas moins que ce fonds photographique, longtemps méconnu, contribue à conforter le mystère de cet artiste au parcours atypique et solitaire, qui fit toute sa vie « bande à part ».

La Lecture

 

 

Sources :

Henri Fantin-Latour, A fleur de peau, Beaux-Arts Editions

Fantin-Latour, 1836-1904, Journal de l’artiste, L’album de l’exposition

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Published by Catheau - dans Expositions
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commentaires

Martine 06/03/2017 06:59

Bonjour Catheau,

Un peintre que j'apprécie beaucoup. Quelle technique!
Il peint les femmes comme si c'était des fleurs: finesse et élégance de la touche et du regard de ce grand peintre.
" Le conférencier a insisté sur sa main droite dégantée, symbole de liberté et d’affirmation de soi. "

J'aime depuis toute petite visiter les musées. Cela vient certainement de nos parents qui nous ont si souvent entrainés dans ces lieux de découvertes.
Mais, lorsque l'opportunité se présente, faire la visite avec un conférencier, un guide, est fabuleux. On apprend des choses que notre oeil amateur n'aurait pas su voir.

En ce moment j'ai donné à mes élèves comme sujet une vue de mon jardin estival: de grosses marguerites. Nous y prenons toutes beaucoup de plaisir aux pastels secs. Je leur parlerai de Fantin Latour et vais leur donner le lien vers votre remarquable billet

Merci Catheau
;)

Catheau 11/03/2017 18:02

Merci, Martine. Cela doit être bien agréable de peindre avec vous dans votre atelier ! Vous l'amoureuse des fleurs, n'êtes-vous pas un peu un Fantin-Latour au féminin ?

escapade40 05/03/2017 17:29

Oui une superbe exposition mais un peu loin pour nous ! . Nous irons voir le quartier du " Art Street " dans Londres pour revenir avec de nombreux clichés . Bonne soirée à vous deux ..

Catheau 11/03/2017 17:59

Je pense qu'à Biarritz vous avez aussi de belles expositions. A bientôt.

mansfield 05/03/2017 17:26

Une exposition que j'avais visitée avec beaucoup de plaisir et dont vous faites un magnifique compte rendu!

Catheau 11/03/2017 17:58

Faire un compte-rendu permet de prolonger le plaisir de la visite. Bon dimanche, Mansfield !

Carole 04/03/2017 00:39

Merci pour ce compte-rendu toujours aussi fin et précis. Et merci de nous signaler cette exposition dont on parle peu, du moins en "province".

Catheau 11/03/2017 17:57

J'ai beaucoup aimé cette exposition, sans trop de visiteurs. Et quel plaisir ensuite de se balader dans les jardins du Luxembourg !

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