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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 21:56
Un jugement de Salomon : Le Cercle de craie caucasien, par la Compagnie Le Vélo Volé.

Après le Roméo et Juliette de Shakespeare le 7 février 2015, deux ans après presque jour pour jour, vendredi 10 février 2017, la Compagnie du Vélo Volé revenait au théâtre Le Dôme à Saumur avec Le Cercle de craie caucasien (1945) de Bertold Brecht (1898-1956). La mise en scène, la scénographie et les lumières sont de François Ha Van. La pièce, éditée pour la première fois en 1949, et créée à Berlin en 1954, est l’un des drames les plus importants de l’écrivain allemand, créateur de la notion de distanciation (Verfremdungseffekt), dit encore « effet d’étrangeté ». Margarete Steffin collabora à sa rédaction qui avait commencé avant 1941. L’œuvre est souvent rapprochée de La Bonne Ame de Se-Tchouan, bien que les deux pièces aient été écrites à six ans de distance. Si l’une se situe en Chine, l’autre se déroule dans le Caucase, mais elle est en fait tirée du très ancien Cercle de craie de Li-Hsing Tao, mis en scène 20 ans plus tôt par le poète et dramaturge allemand Klabund. Elle s’inspire aussi bien évidemment du jugement de Salomon  (1 Rois 3.16-28). La pièce pose un problème de droit, le résout à l’aide d’une vieille parabole et indique les principes d’une justice véritable.

L’œuvre propose une structure particulière : elle est composée de six tableaux dont le premier a pour titre « La vallée en litige ». Il présente les habitants caucasiens de deux kolhozes voisins après la Seconde Guerre mondiale. On les voit arriver sur scène en chantant, tout de blanc vêtus, et de dos. Les uns sont partisans des vieilles méthodes de culture, les autres proposent des plans modernes d’irrigation, revendiquant une même parcelle de terre. A qui celle-ci doit-elle revenir ? Sur quelles bases se fonder pour rétablir de manière juste chacun dans ses droits ? Pour essayer de trouver une solution, les kolkhoziens deviennent alors comédiens et jouent une pièce de théâtre, qui raconte l’histoire de deux femmes et d’un enfant ; elle constituera les cinq parties suivantes de la représentation. Présentant une mise en abyme, la première partie fait donc office de prologue avec un récit qui en introduit un autre, se déroulant sur les cinq autres parties : « L’auguste enfant », « La fuite vers les montagnes du nord », « Dans les montagnes du nord », « L’Histoire du juge », et l’épilogue.

On rappellera brièvement l’argument : dans une ville de l’ancien Caucase, le gouverneur Georgi Abachvili est renversé et assassiné. Sa femme Natella s’enfuit en abandonnant son fils Michel, encore bébé. Groucha Vachnadzé, une fille de cuisine, bravera moult périls pour l’arracher aux mains de ses poursuivants, allant jusqu’à se marier avec un paysan prétendument mourant. A la fin de la guerre entre la Géorgie et la Perse, la femme du gouverneur revient et réclame son fils. C’est un jugement de Salomon, rendu par le juge Adzak, qui tranchera le sort de Michel. On peut ajouter qu’il surtout s’agit du destin de trois personnages principaux dont on suit les péripéties : Groucha, la fille de cuisine, la fiancée de Simon, Natella Abachvili, l’épouse du gouverneur Georgi Abachvili, et Adzak, l’écrivain de village, qui devient juge.

La Compagnie du Vélo Volé s’empare avec un bel entrain de cette histoire où deux femmes se disputent un enfant. La troupe, très soudée, est composée de douze comédiens, sept femmes et cinq hommes, qui se partagent une quarantaine de rôles. La multiplicité des personnages géorgiens, au visage maquillé de blanc et aux lèvres soulignées de rouge, habillés de costumes fantaisistes (Natella, le gouverneur par exemple), ou inspirés de la culture russe (toque de fourrure, bottes…), donne à chacun l’occasion de jouer sa partition. Je pense notamment au duo des voyageuses qui font halte dans une auberge, au dialogue de Groucha avec le brigadier à l’inimitable accent belge ( !), ou encore à la plaidoirie des deux avocates de Natella lors du procès final.

La mise en scène, avec les changements à vue, est épurée au maximum et fourmille de jolies trouvailles. Un grand praticable de bois noir en fond de scène sera muraille du palais du gouverneur, mur de la maison des paysans dont la femme recueille momentanément Michel, ou bien s’ouvrira pour laisser siéger le juge Adzak. De vieilles valises de cuir brun, nécessaires à la fuite des gens du gouverneur déchu, serviront de comptoir pour le marchand qui vend trois piastres une pinte de lait à Groucha ou deviendront passerelle pour lui permettre de franchir le col du Janga-Tau. La table de la maison de Laurenti, le frère de Groucha, et de sa femme Aniko, se transformera en lit d'agonie pour Youssoup, le futur époux. J’ai bien aimé l’emploi des marionnettes de tissu qui viennent doubler cette dernière scène ou qui miment l’assassinat du gouverneur Abachvili en jouant avec Michel à « coupe-cabèche ». On voit encore grandir l’héritier du gouverneur, au corps de tissu, grâce à la présence de la tête d’une des comédiennes dont le corps est habilement dissimulé. Effet garanti !

Tous ces éléments soulignent l’effet de distanciation cher à Brecht et destiné à rompre l’illusion théâtrale. Pour que le spectateur se détache de la représentation, la mise en scène use de techniques concourant à briser la mimesis, afin d’éviter l’identification aux personnages et de créer la réflexion critique. C’est ainsi que le comédien doit aussi prendre ses distances avec son personnage, ici par l’ironie notamment, voire par la caricature : « Il montre en s’étonnant le rôle qu’on lui a confié. »

De plus, la continuité de l’action elle-même se voit brisée par les commentaires du récitant, placé à cour, devant un pupitre. Il se charge parfois, entre deux répliques, d’exprimer l’inexprimable. Ainsi l’émotion est présente mais traduite dans un autre registre ; ne pesant pas sur le spectateur, elle empêche l’identification affective avec le personnage. Cela est particulièrement net dans la scène où Groucha se demande si elle va ou non sauver Michel. Le récitant est là pour exprimer son débat intérieur.

« Trop longtemps elle est restée là près de l’enfant,

Et à l’approche du matin, la tentation devint trop forte.

Et elle se leva, se pencha, prit avec un soupir l’enfant

Et l’emporta. »

 

Il en va de même pour les chansons et la belle musique d’Automne Lajeat, jouée par la violoncelliste assise à jardin, qui transpose musicalement l’émotion. Tous deux participent aussi à l’action en endossant certains rôles. Pour Brecht, la distanciation est bien un nouvel « art de montrer le monde de telle manière que l’homme puisse le maîtriser ».

 

Dans la valse des personnages du Cercle de craie caucasien, deux figures se détachent. C’est bien sûr d’abord Groucha, la fille de cuisine qui, soumise à « la terrible tentation de la bonté », finit, après moult hésitations, par emmener Michel avec elle afin de le soustraire à la violence de ses poursuivants. Ce beau personnage est proche de Shen-Te dans La Bonne Ame de Se-Tchouan, tout fait de bonté et de pudeur, sentiment que Brecht appelle la « gentillesse », mais dénuée de toute mièvrerie.

La blonde comédienne qui l’interprète, vêtue d’une jupe effrangée d’un rouge éteint, sanglée dans un corselet noir, confère beaucoup de force à ce personnage, un des plus optimistes de Brecht. Je retiens notamment la scène où, devant le juge Azdak, elle défend avec passion sa conception de la justice et en dénonce violemment les carences. On sait qu’elle finira, grâce au hasard, par avoir gain de cause et qu’elle gardera Michel. Les derniers mots qu’elle prononce sont émouvants : ne dit-elle pas à Simon, son fiancé retrouvé, que Michel, cet enfant adopté, est bien un enfant de l’amour ?

L’autre personnage, au statut des plus ambigus, est le juge Azdak, dont l’histoire est contée par le biais d’un retour en arrière. Après avoir sauvé le grand-duc tout en ignorant son identité et au terme d’un faux-procès dans lequel il dénonce le rôle des princes, Azdak est nommé juge par les soldats. Cet écrivain de village, ivrogne et amateur de femmes, qui vérifie sous les jupes des prévenues le corps du délit, ne rend en fait la justice que par esprit de révolte contre les grands.

 

C’est cependant bien cette sorte de bouffon qui, revenant à une forme de sagesse ancestrale, ordonne l’épreuve du cercle de craie pour départager Groucha et Natella : « Plaignante et accusée ! La cour a écouté votre cas et n’en a tiré aucune clarté : qui est la vrais mère de cet enfant ? En tant que juge, j’ai le devoir de choisir une mère pour l’enfant. Je vais organiser une épreuve. Chauva, prends un morceau de craie. Trace un cercle sur le sol. Place l’enfant à l’intérieur ? Plaignante et accusée, placez-vous à côté du cercle, toutes les deux ! Prenez l’enfant par la main. La vraie mère aura la force d’attirer l’enfant hors du cercle. »

 

Comprenant que Groucha, dans un premier temps, refuse de faire mal à Michel en l’écartelant, le juge reconnaît en elle la « vraie » mère et lui confie l’enfant. Il rend donc le jugement le plus juste en rendant l’enfant à la mère adoptive aimante au grand dam de Natella, la mère biologique indigne. Vêtu d’un long caleçon et d’une liquette blancs, recouverts négligemment par la robe noire du juge, le cheveu en bataille et une bouteille de vin à la main, le comédien interprète avec humour, ce personnage qui ne croit ni à Dieu ni à Diable.

La leçon que l’on peut tirer de ce jugement de Salomon bien hasardeux permet donc de répondre à la question posée par le prologue :

« Les choses doivent aller à ceux qui leur sont bons.

Ainsi : les enfants aux femmes maternelles, pour qu’ils prospèrent,

[…] Et la vallée à ceux qui l’irriguent afin qu’elle produise des fruits. »

 

Cet ancien conte chinois adapté pour le théâtre est tout à la fois parabole, satire de la société, réflexion sur le droit et la justice, interrogation sur l’amour maternel, sur la lâcheté et le courage. Pourtant, si l’issue en est heureuse, cela est plus le fait du hasard que d’une véritable justice. Associant gravité et humour, cynisme et émotion, la Compagnie du Vélo Volé en livre ici  une interprétation inventive et virevoltante, dominée par le beau personnage de Groucha. Et avec cet avatar géorgien de Mère Courage, elle propose une belle leçon d'abnégation et de générosité pour temps troublés.

 

Sources :

Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome 1, pp. 614-615, Laffont-Bompiani.

Le Cercle de craie caucasien, Bertold Brecht, Babelio.

Le Cercle de craie caucasien, Wikipédia.

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

escapade40 16/02/2017 15:40

Oui un grand spectacle pour vous ! . Je ne vais pas au théâtre mais aime toujours le cinéma . Je te téléphonerai très bientôt et bonne semaine à toi et à Alain ..

Catheau 17/02/2017 08:59

Bon week-end à vous deux.

Angelilie 15/02/2017 13:18

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement. au plaisir

Catheau 15/02/2017 15:10

Merci de votre passage entre mes pages et de votre commentaire. A bientôt, je l'espère.

Carole 14/02/2017 23:20

La compagnie du vélo volé me semble pleine d'inventivité et de talent. Je retiendrai ce nom. Merci encore une fois de nous avoir présenté ce spectacle avec tant de précision et d'intelligence.

Catheau 15/02/2017 15:09

Peut-être cette compagnie viendra-t-elle à Nantes. Elle nous avait proposé un joli "Roméo et Juliette", avec la scène du balcon jouée sur une balançoire !

mansfield 13/02/2017 15:06

Une étude passionnante grâce à laquelle on imagine que spectateur ne perd pas une miette de cette représentation tourbillonnante!

Catheau 13/02/2017 17:07

Une mise en scène pleine de fantaisie qui n'interdit pas la réflexion. Amitiés.

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