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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 09:14
Photo Allo-Ciné

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J’avais beaucoup aimé A la verticale de l’été et L’Odeur de la papaye verte du réalisateur franco-vietnamien Tran Anh Hung. J’en avais retenu la sensibilité extrême, la méticulosité des gestes, l’attention aiguë portée aux détails, la beauté des plans et des images. Tous éléments que j’ai retrouvés, portés à leur paroxysme, dans son dernier opus Eternité, inspiré de L’Elégance des veuves (1995) de Alice Ferney. Le film m’a d’ailleurs donné envie de lire le livre auquel l’adaptation est, paraît-il, très fidèle, trop même aux dire de certains critiques.

Il est difficile de raconter l’histoire de ce film car il n’y en a pas ! Le spectateur suit les étapes de la vie de trois femmes : Valentine l’aïeule, mère de huit enfants, que l’on suit de 15 à 85 ans (Audrey Tautou), Mathilde sa belle-fille (Mélanie Laurent) et l’amie d’enfance de celle-ci, Gabrielle (Bérénice Béjo). Nous assistons aux événements qui constituent toute vie, naissances, mariages, maladies, deuils, illustrant ainsi le titre du film, Eternité. Avec ce long métrage, le cinéaste dit avoir voulu montrer « le sentiment vague et poignant de l’existence ». Il explique que, pour exprimer le temps qui passe, « la chose la plus difficile à réaliser », il lui a fallu mettre en place un langage précis, loin des narrations discursives traditionnelles et d’une psychologie classique. Il s’est agi de créer « un sentiment englobant qui comporte des ramifications poétiques », dans le but d’ouvrir au spectateur des portes scellées, des sentiments cachés au fond de lui-même. Ce faisant Tran Anh Hung a souhaité créer avec lui « une qualité d’intimité ». « L’expressivité » qui émanera du film à la fin « va nous déborder tous », dira-t-il à ses acteurs. Ce qui compte en effet pour ce réalisateur, c’est le langage cinématographique. N’est-il pas comparable à l’écrivain qui travaille sa phrase ?

S’affranchissant de l’écriture filmique habituelle, Anh Tran Hung explique ainsi son propos : « Il n’y a quasiment pas de scènes dans le film, mais seulement des situations esquissées qui passent, qui s’écoulent, entraînées inexorablement par le temps ». Il reconnaît avoir pris ici un grand risque puisque, à la fin de chaque journée de tournage, il ne pouvait jamais s’appuyer  sur la garantie d’une « bonne scène mise en boîte ». Ce choix extrême était cependant pour lui la garantie de « restituer au spectateur l’émotion […] très particulière » éprouvée en lisant le livre. Dans cette volonté de recréer le temps qui passe et « vous étreint le cœur », « le film se devait d’être comme un seul mouvement musical ». Le réalisateur a donc découvert que « certains morceaux de musique utilisés avaient un rôle narratif et épousaient de près l’intériorité des personnages, et en même temps maintenaient le spectateur à bonne distance des drames dont il est le témoin ». De Bach et Beethoven à Fauré et son requiem, en passant par Lizt, la musique vient ici en complément de la voix off (Tran Nu Yên Khê, épouse du réalisateur), pour écrire un récit « qui se déploie de façon inédite et profondément émouvante », avec en façon d’épilogue « L’heure exquise » de Reynaldo Hahn. « Je crois que j’ai beaucoup appris de la musique pour faire des films », dit encore le réalisateur, qui précise encore : « Je souhaitais une qualité musicale, seule façon de parvenir à l’évocation. » Gérard Chargé qualifie d’ailleurs ce film d’ « opéra de la vie ».

Dans une interview à Ciné Zooms, les trois comédiennes évoquent la particularité du tournage de ce film atypique. Bérénice Béjo explique qu’elles étaient comme les modèles d’un peintre et qu’il leur fallait essentiellement être « justes ». Selon Audrey Tautou, la nécessité était de ne pas être uniquement dans le visuel, dans le « joli » mais d’être intimes avec leur personnage et ceci en très peu de temps. Pour Mélanie Laurent, tourner avec ce grand réalisateur singulier a consisté à « se laisser faire dans une belle lumière […], se retrouver dans l’attente et donner beaucoup de choses dans un bref laps de temps ». Elle a trouvé cela « vertigineux et passionnant ». Si Audrey Tautou reconnaît avoir été séduite par ce scénario si particulier et l’avoir accepté parce qu’elle aime la délicatesse du cinéma de Tran Anh Hung, il n’en va pas de même pour Bérénice Béjo. Elle a, au départ, été déroutée par le scénario et a souhaité rencontrer trois fois le cinéaste avant de se décider, ne sachant où elle allait. Elle a compris qu’il voulait « raconter la vie par tableaux, ceux-ci étant comme des souvenirs », qui allaient constituer un puzzle. Elle s’est dit qu’au pire, ce serait « raté », qu’au mieux, ce serait « extraordinaire »…

La comédienne souligne en outre la difficulté d’un tournage avec Tran Anh Hung : « Sur Eternité, on ne me demandait rien. » Quoi de plus difficile pour un comédien que d’accepter de ne rien faire ? Au début, elle s’est montrée sarcastique et l’avoue bien volontiers, d’autant plus qu’elle dit adorer le film et en « être très fière » aujourd’hui. Dans la très jolie scène derrière le paravent, qui précède la nuit de noces, elle doit enlever un à un au poignet chaque bouton de la manche de sa robe. Le réalisateur était très dirigiste : il souhaitait « le bras plus tendu, le coude plus arqué, plus vite, plus lentement ». Ayant le sentiment d’être « complètement désincarnée », elle s’est alors insurgée : « Je me sentais nulle, ça n’allait jamais, sans que l’enjeu soit flagrant. » Elle a crié : « Ca suffit, Hung ! Je ne suis pas un objet, je suis un être humain. Si tu t’intéresses uniquement à l’angle du coude, lance-toi dans le dessin animé, tu maîtriseras tout ! » Une altercation qui a permis au cinéaste et à sa comédienne de s’expliquer et de « mettre cartes sur table ». On conçoit ici la difficulté pour le comédien à entrer dans un cadre d’une précision folle, quand il n’y a que des subtilités à exprimer. Et dans ce film, rien n’est outré ni forcé. On n’y entend d’ailleurs qu’un seul cri de douleur : celui de Gabrielle, lorsqu’elle perd son fils François.

Le spectateur assiste donc à une succession de scènes, de tableaux qui traduisent des états émotionnels, des sentiments vécus par les membres et descendants de la famille de Valentine (Audrey Tautou) et de Jules (Arieh Worthalter). Les moments heureux : l’émerveillement des parents Mathilde et Henri lors de la naissance d’un enfant (Mélanie Laurent et Jérémie Rénier), l’écoute admirative d’une mère devant sa fille au piano (Audrey Tautou), les jeux rieurs des deux sœurs, Elisabeth et Margaux (Janelle Vanss et Alice Hubball) dans leur chambre d’enfant, dansant ou encore se coiffant, l’annonce heureuse d’un mariage par Henri (Jérémie Rénier) à sa mère (Audrey Tautou), la douceur d’un moment de guitare dans un jardin ou au bord de l’eau. Et puis il y a les moments dramatiques : l’hésitation inquiète de la jeune mariée Gabrielle (Bérénice Béjo) au soir de ses noces ; la séparation cruelle de Valentine et de sa fille chérie, Elisabeth, qui rentre et meurt au Carmel sans qu’on l’ait revue ; l’annonce silencieuse à Valentine, par deux petites missives, de la mort de ses deux fils jumeaux lors de la guerre de 1870 (ou de 1914) ; l’angoisse et la douleur de Gabrielle (Bérénice Béjo) devant la maladie puis la mort de son fils François (Charles Dekoninck) ; la noyade inattendue de Charles (Pierre Deladonchamps), le mari aimé de Gabrielle, dans le cadre enchanteur d’une calanque.

Ces bonheurs et ces drames que tout un chacun est appelé à vivre ont ici une aura particulière, l’époque choisie étant la fin du XIXème et la première partie du XXème siècle et le milieu social étant la haute bourgeoisie. La femme y est essentiellement présentée comme une épouse, toujours amoureuse (!) et surtout comme une mère, ce qui risque de choquer bien des féministes. Tran Anh Hung explique que ses trois actrices ont cependant été complètement en phase avec ce trio de femmes fortes, qui vivent des joies intenses et des drames terribles. Elles ont établi avec celles-ci « une relation viscérale », « quelque chose d’intime » et elles étaient en larmes lors de la projection. Dans une interview à Ciné Zooms, Audrey Tautou explique que, pour le rôle, elle a pensé à sa grand-mère, à la difficulté de vieillir et de continuer malgré tout. Bérénice Béjo, quant à elle, a été sensible au rapport de couple, à l’évocation de « la première fois », à la manière dont on apprend à aimer un homme que l’on n’a pas choisi.

On reconnaîtra que les trois comédiennes interprètent avec finesse, émotion et sensualité ces femmes d’un autre siècle. Audrey Tautou souligne la « chance d’être sur un film où les trois héroïnes féminines sont aimées et mises en valeur ». Son personnage gagne en profondeur et intériorité au fur et à mesure qu’elle vieillit et voit mourir ceux qu’elle aime ; la solaire Mélanie Laurent, cette Mathilde amoureuse de la maternité, exprime admirablement la joie de porter un enfant ou le plaisir de caresser la douceur de sa peau ; enfin, Bérénice Béjo interprète avec retenue et sensibilité Gabrielle, cette femme mariée malgré elle, qui sera fidèle à Mathilde son amie d’enfance par-delà la mort, en élevant ses enfants.

Certes, on a un peu de mal à différencier tous les enfants du film, chacune des femmes en ayant beaucoup ! Tout comme Bérénice Béjo, j’ai pourtant été fascinée par leurs visages. J’ai en mémoire la jeune Elisabeth au teint de porcelaine et à la bouche ourlée, emportée trop tôt ; Margaux, secrète et idéaliste, qui choisira le Carmel ; François, le petit guitariste à la mèche blonde, qui meurt au matin ; les jumeaux, le visage sérieux et grave, partant pour la guerre, sanglés dans leur uniforme. La comédienne précise que le casting pour les choisir a duré des mois et qu’elle a vraiment eu l’impression de les voir grandir. Audrey Tautou, quant à elle, a été impressionnée par cet arbre généalogique, qui comporte 25 personnages, interprétés par 128 acteurs ! A la lecture de l’œuvre d’Alice Ferney, Tran Anh Hung avoue avoir été « bouleversé par cette histoire de famille nombreuse, de filiation et de généalogie ». Il ajoute : « Quand je vois une famille nombreuse, j’éprouve un sentiment de solidité, de pérennité, qui m’émerveille. » Peut-être est-ce dû encore à ses racines vietnamiennes, qui accordent aux aïeux importance et respect.

Tran Anh Hung précise que si le film est un hommage aux mères, il est aussi une réflexion sur la conjugalité et la difficulté de la vivre dans la durée. Une scène l’exprime particulièrement bien qui présente Mathilde et Henri en promenade lors de leur voyage de noces dans un décor luxuriant et ensoleillé. Le réalisateur voulait que « tout soit dit » à ce moment-là, de la joie de la découverte de l’un et de l’autre, mais aussi de l’angoisse du futur. En un long plan-séquence, avec un travelling arrière, il a dit à ses acteurs de prendre leur temps afin que l’on voie passer de multiples sentiments sur leurs visages, tout en étant parfaitement synchrones avec la voix off. On remarquera cependant qu’en face des figures féminines irradiantes, les personnages d’époux ont beaucoup moins de force et peuvent apparaître un brin falots. Jules disparaît rapidement, Henri réalise des herbiers, Charles lit le journal ou joue de la guitare…

C’est ainsi que pour certains, le film pourra paraître très loin de nous, voire artificiel. Pour ma part, il m’a semblé souvent que je pénétrais dans un tableau de Monet, Renoir ou Le Sidaner. Il faut ici rendre hommage au travail des décorateurs et costumiers, sous la houlette du chef costumier Olivier Bérot, qui ont reconstitué de merveilleux intérieurs avec des tissus chatoyants et des meubles choisis avec goût : de superbes écrins pour des personnages élégants vêtus de costumes raffinés, dans de sublimes étoffes. Bérénice Béjo évoque le plaisir qu’elle a eu à se déguiser et à porter ces vêtements. Je ne parle pas du merveilleux décor extérieur : une maison dans le Midi de la France, surplombant un jardin en terrasse, solaire, luxuriant et fleuri à foison. Des enfants vêtus d'étoffe légère y courent déguisés en fantômes, d’autres y jouent avec des têtards au bord d’un bassin, d’autres encore y découvrent le sentiment amoureux. Le tout orchestré par un chef de la photographie inspiré, Mark Lee Ping Bin.

Mélanie Laurent souligne qu’elle a été « subjuguée » par le montage de ce film et par l’art de Tran Anh Hung d’ « inverser les moments » d’une vie. Il joue en effet beaucoup des flash back (peut- être un peu trop systématiquement d’ailleurs), et elle admire que son scénario, qui a pu lui paraître déconstruit de prime abord, ait ainsi pris forme de manière aussi fluide. Selon elle, cette forme correspond parfaitement à ce que l’on éprouve quand on évoque ses souvenirs et que les instants d’autrefois reviennent à la mémoire.

Pour ma part, je suis d’accord avec Gérard Chargé qui parle à propos d’Eternité d’un « film sensitif », « que l’on ressent ou que l’on ne ressent pas ». Je conçois très bien que l’on puisse le trouver mièvre, « désincarné », trop « idyllique », ou « trop joli » et que l’on puisse s’y ennuyer. En ce qui me concerne, je me suis laissé envoûter et j’ai succombé au charme et à la beauté des images. J’ai aimé la saisie de ces instants du quotidien, cueillis ici comme autant de petits bonheurs du jour à sauver dans le flot imperturbable du temps. Moments éphémères, de beauté, de douceur, de douleur, et qui constituent la trame de l’éternité des êtres. Et avec ce beau long métrage, Tran Anh Hung dit admirablement l’impermanence à retrouver dans les cinq remémorations du Bouddha.

 

Sources :

Allo-Ciné. Secrets de tournage.

Ciné Zooms. Interview de Tran Anh Hung et de ses trois comédiennes par Gérard Chargé.

 

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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

Trynyty 13/01/2017 15:33

Bonjour savez où se situe la maison et la plage sublime dans le film éternité svp ?

Catheau 16/01/2017 22:51

J'ignore où cette maison et cette plage ont été filmées : dans le Sud, sans doute .

Martine 12/10/2016 09:12

Bonjour Catheau,

Moi qui aime les films d'action ou d'intrigue ( d'excellente facture cela s'entend) je suis attirée vers celui-ci, grâce à vous. Il a l'air d'une extrême richesse et d'une grande poésie également.
Merci Catheau

Catheau 12/10/2016 14:12

Richesse, poésie, mais aussi lenteur et silence : un film quasiment expéri-mental. Bonne fin de semaine.

mansfield 04/10/2016 13:38

Comme vous m'avez donné envie de voir Frantz, je crois que je vais me laisser tenter cette fois encore. Et je me faisais la réflexion que la lenteur est de plus en plus absente des films actuels. Il faut que tout aille vite et sans temps mort. Flagrant pour moi qui, dans un autre registre, viens de revoir "Les 7 mercenaires" et sa version récente. La lenteur, le temps qu'il faut pour que les choses s'installent et rejaillissent sur les êtres peuvent rebuter les spectateurs c'est certain. Merci Catheau.

Catheau 07/10/2016 10:25

Quel est l'intérêt de faire une nouvelle version des "Sept mercenaires" ? Je m'interroge. En ce qui concerne la lenteur, j'ai vu mercredi soir "Ida", beau film en noir et blanc d'un réalisateur polonais auquel je vais consacrer un billet.

Carole 04/10/2016 11:29

Merci une fois de plus pour ce compte-rendu qui "donne envie". Le film devrait passer aussi à Nantes...

Catheau 07/10/2016 10:22

Je vous souhaite de le voir. Restera-t-il longtemps à l'affiche ? J'en doute car ce n'est pas un film "grand public" !

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