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30 avril 2016 6 30 /04 /avril /2016 14:58
Carla Pirès (Photo Tribu Festival)

Carla Pirès (Photo Tribu Festival)

 

 

Vendredi 29 avril 2016, le Théâtre-Le Dôme à Saumur résonnait des accents mélancoliques du fado. La jeune chanteuse Carla Pirès, interprète de la nouvelle vague de ce genre musical portugais, y proposait les chansons de son nouvel album, Aqui (Ici).

Accompagnée de ses trois musiciens, Jorge Carreiro à la guitare basse, Pedro Pinha à la guitare classique et Bruno Mira à la guitare portugaise, elle a envoûté la salle par la puissance et la poésie de sa voix d’alto d'une grande pureté. Ses longs cheveux noirs et bouclés sur les épaules, vêtue d’une élégante robe aux reflets noirs et gris lui dénudant l’épaule droite et rehaussée d’une grosse ceinture de soie, elle nous a fait partager cette saudade portugaise si difficile à définir mais qui donne le frisson.

« La saudade ne s’explique pas. Elle se vit, entre autres par le fado » explique Belmira Perpetua. Association de sentiments mêlés, mélancolie, tristesse, regrets, rêverie, nostalgie, insatisfaction, elle est pour Camões « un bonheur hors du monde » et, pour Fernando Pessoa, « la poésie [même] du fado ». Si Carla Pirès, fidèle en cela à la tradition, exprime avec puissance et sensualité « les larmes de Lisbonne », elle propose cependant une vision renouvelée du fado : « Le fado, ce n’est pas que de la tristesse. J’ai choisi une autre image pour chanter d’autres âmes, d’autres couleurs. Et ce afin de renvoyer une image moins obscure. » En effet, durant la dictature de Salazar, le fado fut considéré comme « un chant de résignation », « le chant de l’analphabétisme et du conformisme », selon Misia. Le mot d’ordre, alors, n’était-il pas : « Fado, Fatima, Famille. » ? Carla Pirès se situe ainsi dans ce mouvement, né lors de la révolution des œillets en 1974, qui s’est orienté vers un nouveau fado, « ouvert vers les bruits actuels du monde, plus léger en harmonies », vers des sonorités plus contemporaines.

Les premières chansons que la chanteuse nous a proposées reflétaient bien l’atmosphère propre au fado traditionnel. Sombres, puissamment mélancoliques, elles ont plongé le public dans cet Alfama où l’on chante le « bonheur-malheur », le voyage, le destin et l’exil. Le fond de scène, drapé de cinq grands pans de rideaux verticaux, superbement éclairé de mauve, de gris ou d’orange, a accentué encore la mélancolie des textes. La sobriété de l’expression, l’économie des gestes de Carla Pirès, qui les mesure en tragédienne, la profondeur et la sensualité de sa voix, ont fait pénétrer en chacun la magie splénétique du fado, ce « chant profond du manque ».

Elle a bien sûr célébré Lisbonne, Lisboa, « si féminine et si diverse » ; puis elle a chanté deux poèmes d’amour de sa composition, « importants » pour elle pour cette raison, dont un mis en musique par son guitariste classique. Généralement chanté par une femme, la fadista, le fado chante bien sûr aussi l’amour. Misia, celle qui a donné un nouveau souffle au fado, l’explique ainsi : « Le fado touche au rituel de la douleur féminine. Particulièrement ses douleurs d’amour. C’est peut-être pour cela que les femmes chantent si bien le fado, parce qu’elles tutoient intimement les souffrances de la vie. »

Carla Pirès a ainsi rendu hommage à la « reine du fado » (Rainha do Fado), Amália Rodriguès. Quel beau moment que celui où, assise sur une chaise, aux côtés de ses musiciens, baignée dans une lumière rouge, elle a chanté avec âme, tout en lenteur, en douceur et en profondeur, en lui rendant hommage ! On sait par ailleurs que c’est en interprétant son rôle pendant quatre ans (de 2002 à 2004) dans une comédie musicale à succès, Amália, que la jeune chanteuse se fit connaître.

Dans ce récital, j’ai aimé encore la connivence entre Carla Pirès et ses trois musiciens dont la musique accompagne admirablement ses chansons. On sait que la capacité à s'adapter au chanteur, le doigté, le "pincé des cordes", la pureté des notes, l'accord entre les guitaristes, sont des éléments essentiels dans le fado. Admirative devant le talent de ses musiciens, c’est avec humilité que la chanteuse s’est éclipsée un moment de la scène pour laisser la première place à Bruno Mira. Dans un moment musical de toute beauté, nous avons pu ainsi découvrir les possibilités harmoniques de la guitare portugaise. Proche de la mandoline et appelée guitarra au Portugal, elle est en forme de cœur (disent les poètes) et possède douze cordes associées deux par deux.

Avec des arrangements parfois teintés de jazz, des échos de tango, des accents plus entraînants ont animé la fin du spectacle. Après plusieurs rappels enthousiastes et trois chansons supplémentaires, le récital s’est achevé sur « une marche à la joie », « Opovo canta na rua », rythmée par le claquement de mains des spectateurs et par leurs voix reprenant le refrain.

Et c’est avec regret que nous avons quitté la salle, la tête et le cœur pleins de la voix prenante de Carla Pirès, charmés par son fado, cette « épine amère et douce », ainsi que le qualifiait Amália Rodriguès.

 

Sources :

Programme de La Direction des Affaires Culturelles

http://www.portugalmania.com/culture/fado/guitare-portugaise.htm

http://www.espritsnomades.com/sitemusiquedumonde/fado/lefado.html

http://www.teiaportuguesa.com/terraeportucalensis/lasaudade.htm

 

 

 

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Published by Catheau - dans Chansons
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Carole 05/05/2016 00:58

Merci de nous faire connaître cette chanteuse. J'aime beaucoup le fado moi aussi.

Catheau 27/05/2016 08:29

Une voix jeune qui renouvelle le fado tout en le pérennisant.

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