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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 22:16
Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Gonzague Saint-Bris, Jean-Joseph Julaud, Pierre Perret, Irène Frain, Philippe Lefait.

Samedi  9 et dimanche 10 avril 2016, Les Journées Nationales du Livre et du Vin célébraient leur vingtième anniversaire. Le grand ordonnateur en est toujours Jean-Maurice Belayche, assisté de Corinne Giessinger et Arnaud Hofmarcher. Après s’être déroulée pendant des lustres chez Bouvet-Ladubay, cette manifestation se tient désormais dans le centre-ville de Saumur, place de la République et dans le Théâtre, rebaptisé Le Dôme. Huit prix littéraires y ont été décernés, dans la cour intérieure de la Mairie. Cette année, l’Histoire était à l’honneur et 130 auteurs étaient présents.

Il y en avait pour tous les goûts et de nombreuses animations étaient proposées : impromptus musicaux par Vassilis Varvaressos (piano) ; tables rondes animées par Philippe Lefait et Olivier Pourriol ; cafés littéraires dans les brasseries Le 7 et La Bourse ; projection d’un court-métrage musical, Une seconde chance, réalisé par Alain Williams au Cinéma Le Palace ; conférence sur l’histoire des vins de Saumur à la chapelle Saint-Jean ; dégustations des vins de Loire, de Saumur et de Bourgueil ; exposition Instants complices, portraits d’écrivains, par Gérard Angibaud ; fanfare du Livre et du Vin ; balades sur la Loire ; dégustation de produits gourmands.

Samedi 9 avril après-midi, j’ai assisté aux deux tables rondes animées par Philippe Lefait. La première, Les grands personnages de l’Histoire, rassemblait Irène Frain (Marie Curie prend un amant), Pierre Perret (Les grandes pointures de l’Histoire), Jean-Joseph Julaud (L’Histoire de France pour les Nuls), et Gonzague Saint-Bris (Louis XI le méconnu). La seconde table ronde avait pour titre : Secrets de famille, récits de vie. Y participaient Laurent Gerra (Cette années, les pommes sont rouges), Yann Queffélec (L’homme de ma vie), Philippe Grimbert (Un secret), Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais) et Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis). J'y reviendrai dans un prochain billet.

Le public, présent dans la salle dès 14 h, a patienté jusqu’à presque 15 h avant que les participants n’arrivent ! Qui a dit que l’exactitude est la politesse des rois ?

Lors de la première table ronde, Pierre Perret a expliqué son propos dans Les grandes pointures de l’Histoire. Selon lui tout grand personnage historique a une âme de dominateur ; des Borgia à Napoléon, ces personnages ont « tenu le peuple à leur pogne », sous leur emprise, avec leurs mensonges et leurs promesses non tenues. Il ne s’est donc pas privé de les tourner en dérision et de raconter leurs mille-et-une faiblesses. Ainsi de Henri IV et de sa fierté d’avoir une « colonne Vendôme entre les jambes ». « J’ai toujours cru que c’était un os », a rajouté Gonzague Saint-Bris, reprenant les paroles du roi lui-même.

Si Pierre Perret regarde par "le p’tit bout de la lorgnette", il n’en reconnaît pas moins que, de Messaline à Joséphine, ce sont les femmes les plus intéressantes. Si les hommes ont toujours su excuser leurs forfaits, les femmes, elles, sont plus subtiles : elles en disent dix fois moins mais, dans la coulisse, en font dix fois plus ! Derrière l’homme politique, cherchez toujours la femme. Ce sont elles qui mènent le monde, sans oublier la religion et le goût du pouvoir.

Le chanteur-historien a précisé qu’il a cependant souhaité retrouver la complexité des personnages. Impressionné par les femmes, et notamment Aliénor d’Aquitaine, il en a aussi recherché les faiblesses. Il a mis un point d’honneur à « ne pas dire de c… » et a beaucoup cherché à la Bibliothèque Nationale, s’obligeant à lire entre les lignes et à « mettre le doigt là où ça fait mal ». Si son ouvrage est marqué par la dérision, celle-ci est toujours pleine d’empathie.

Pour Irène Frain, il existe deux types de grands personnages de l’Histoire : ceux qui savent qu’ils veulent façonner le monde et le décident très tôt et ceux qui laisseront une empreinte malgré eux, c’est-à-dire les artistes, les scientifiques, les créateurs. Ceux-là deviennent célèbres sans le savoir. Quand Simone de Beauvoir, pionnière du féminisme, écrit Le Deuxième Sexe, elle est malheureuse en amour avec Sartre, en dépit du contrat passé entre eux. Sa rencontre avec Nelson Algren (qu’Irène Frain a réhabilité dans la biographie de Simone de Beauvoir) va lui révéler qu’on peut être une femme aimée, qu’on peut être une intellectuelle et connaître l’amour humain.

Car ce qui intéresse Irène Frain, c’est la complexité des êtres. Dans Marie Curie prend un amant, elle insiste sur la célébrité de la scientifique polonaise et sur le désastre de sa vie intime après la mort de son mari. Celle qui a changé (en bien et en mal malgré elle) la face du monde avec la découverte du radium (dont elle mourra) ne pourra refaire sa vie avec Paul Langevin son amant, à cause justement de sa renommée. La gloire – qu’elle n’avait pas appelée de ses vœux -  fut pour elle une prison. Tout comme elle le fut sans doute pour Elizabeth I qui n’aurait jamais dû être reine et peut-être aussi pour Elizabeth II.

Si les grands hommes sont menés par leur testostérone, ils sont toujours pitoyables pour leur valet de chambre ainsi que le disait Nietzsche. Grandiose et faible, le personnage historique est propulsé contre son gré dans une sphère légendaire. Ainsi Marie Curie, présentée souvent comme une sainte laïque, fut une femme pleine de dynamisme qui savait rire avec Einstein. Elle n’est pas cette femme sévère en noir dont les photos véhiculent l’image : elle s’habille de blanc quand elle est amoureuse, et ce sont ces photos-là qu’Irène Frain a retrouvées, photos censurées par ceux qui ne veulent pas que l’on porte atteinte à leur icône. L’écrivain a cherché dans ses livres de comptabilité et découvert que, lorsqu’elle est amoureuse, Marie Curie peut dépenser jusqu’à un quart de son salaire et acheter avec extravagance.

Irène Frain précise que, pour écrire cette biographie, elle a travaillé dans le secret et que certaines de ses révélations ont eu « du mal à passer ». Ayant le plus grand respect pour l’amour, elle admire Marie Curie, piétinée et traînée dans la boue à cause de sa liaison avec Paul Langevin. Elle est persuadée (malgré l’absence de preuves formelles) qu’elle était capable de mourir par amour. « Nous sommes tous des romantiques polonais » a-t-elle joliment dit.

Dans ses biographies, Irène Frain a toujours à cœur de montrer la complexité des personnages célèbres, dans laquelle tout un chacun, « mon semblable, mon frère », se reconnaîtra. Mais pour elle « l’avenir du passé n’est jamais très sûr » et elle ignore si on retiendra DSK ou le président en moto sous son casque...

Elle insiste encore sur le travail de l’historien, l’importance de l’exploration des archives, et la facilité qu’apporte Internet dans la connaissance des lieux. A l'image d'Annie Ernaux, elle explique ne pouvoir comprendre un personnage si elle ignore les lieux où il a vécu. La demeure de Marie Curie à Sceaux lui a permis d’imaginer l’horreur de l’attaque de la maison, du saccage du jardin par des femmes vengeresses. Elle conclura en insistant sur la porosité de la biographie et du roman : comme Hérodote, « nous sommes tous des enquêteurs », dira-t-elle.

Personne ne croyait dans le projet de Jean-Joseph Julaud, L’Histoire de France pour les Nuls : « Ca ne marchera jamais » lui disait-on ; il en a vendu un million d’exemplaires ! L’auteur explique que son livre s’adresse à tous ceux qui ont soif de savoir. Quand on dit : « Je suis nul ! », on a toujours l’espoir de se refaire une culture. Longtemps l’Histoire a été propriété de l’Université et de l’Ecole des Annales qui met en avant une histoire globale, dans le temps et l'espace et prend en compte les faits de société dans leur ensemble. L’enseignement de celle-ci s’est transmis par capillarité dans toutes les sphères du savoir jusqu’à l’école primaire. C’est pourquoi, selon lui, nombre d’écoliers ont été privés des grandes figures de l’Histoire.

Prenant l’exemple de Marguerite de Valois, la « reine Margot », Jean-Joseph Julaud souligne combien est fausse l’image que l’on a de la sœur de Charles IX qui était une femme intelligente, sage et cultivée. Poète et musicienne, elle prônait l’amour platonique, bien loin de l’image de la Messaline que la postérité a donnée d’elle. Contrainte de composer à la fois avec les catholiques et avec les protestants, elle fut l’objet de la haine féroce des deux partis, couverte d’infamie et la cible de nombreux pamphlets. Ceux-là même dont se servit Alexandre Dumas pour composer le personnage de La reine Margot, qui contribua à créer sa légende noire.

Pour Jean-Joseph Julaud, il s’agit toujours de rétablir la vérité complexe d’un personnage et de corriger les excès (positifs ou négatifs) dont son image a pu être victime. Ainsi, contrairement au tableau de Gros, Bonaparte à Arcole ne fut pas aussi fringant. Quant à ses glorieuses victoires, on pourra peut-être les nuancer quand on sait que Napoléon avait l’art de repérer chez ses ennemis celui qu’il pourrait soudoyer afin de modifier la stratégie ennemie.

Gonzague Saint-Bris (qui a écrit 50 livres et 20 biographies), avec Louis XI le méconnu, a voulu réhabiliter « l’universelle araigne ». Dans une belle envolée lyrique, l’écrivain a fait le portrait de ce roi tant décrié, capitaine courageux à la bataille de Montléry, celui qui a agi contre la crise, a sauvé la France des Anglais et des brigands en mettant fin à la Guerre de Cent ans, a créé l’industrie et la poste, a acheté une licence pour l’imprimerie, a créé des foires, a fait en somme la France d’aujourd’hui. C’est lui qui a abattu son oncle Charles le Téméraire, « aux ongles longs », l’homme qui portait le plus beau diamant du monde, le Sancy. « Le visage fendu dans la neige, c’est lui le Téméraire ! Et maintenant une page de pub ! » Ce panégyrique enthousiaste de Louis XI a été salué par une salve d'applaudissements.

Gonzague Saint-Bris a dit l’impossibilité de tout savoir mais l’importance du travail d’archives (pour sa biographie sur Louis XI, il a utilisé les textes des ambassadeurs milanais). Il importe aussi bien sûr d’aller sur place et d’être une sorte de journaliste. On suit alors le personnage dans la rue et on peut dire s’il va tourner à droite ou à gauche. C’est ce que lui-même a fait avec sa biographie de La Fayette à laquelle il  consacré vingt ans de recherches sur les deux continents à la poursuite de son héros. Orphelin et millionnaire à 14 ans, marié à 16 ans à la femme de sa vie, major général dans l'armée des États-Unis à 19 ans, tel est La Fayette, célèbre sur les deux rives de l'Océan à 20 ans. Gonzague Saint-Bris a expliqué avec passion comment à partir d’une lettre de La Fayette à Condorcet, exposant que le marquis soldat voulait créer une ferme en Amazonie française « pour délivrer les naturels », il était parti sur les traces de son héros et avait fini par retrouver le ferme de « La belle Gabrielle », que le général français abolitionniste avait créée.

L’écrivain a ensuite évoqué Balzac dont il a écrit la biographie dans Une vie de roman. Il a rappelé l’extraordinaire aventure amoureuse de ce « snob sexuel », « pas beau », « qui se nourrissait d’éloges », mais qui se piquait de n’être amoureux que de marquises ou de duchesses. En 1832, il reçoit une lettre marquée du tampon d’Odessa et pendant dix-huit ans entame une correspondance avec la comtesse Hanska. Pour rencontrer son écrivain après quelques mois, elle lui donne rendez-vous sur le ponton du lac de Neuchâtel en Suisse.  Quand elle voit arriver « ce boudin d’un mètre soixante », sanglé dans son beau costume, elles’interroge. Mais il lui parle avec feu et elle vacille… Devenue veuve en 1841, elle hésite longtemps avant d’accepter de l’épouser finalement le 14 mars 1850 à Berdytchev, quelques mois avant sa mort. Leur amour est résumé ainsi par Gonzague Saint-Bris : « Dix-huit ans d'amour, seize ans d'attente, deux ans de bonheur et six mois de mariage. »

Toujours sur les pas de Balzac pour sa biographie, Gonzague Saint-Bris a encore raconté son voyage en avion avec Chirac qui récitait par cœur en russe les chants d’Eugène Onéguine. L’ambassadeur de France lui avait fourni un chauffeur pour aller jusqu’à Verkhovnia, le domaine de Madame Hanska en Ukraine. Dans le cimetière, il avait appris à son guide stupéfait, qui se recueillait sur la tombe de son aïeul, que son ancêtre s’appelait Thomas, qu’il était violoniste et qu’il avait été le valet de Balzac au cours du séjour de celui-ci dans le domaine de la comtesse. De l’intérêt de se rendre sur les lieux où furent les personnages dont on raconte la vie !

L’écrivain a ajouté des remarques sur le storytelling car il s’agit toujours en effet de bien choisir les éléments qui contribuent à rendre la complexité et la vérité d’un personnage historique, quitte à altérer sa légende. Ainsi de Louis XIV pleurant avec Madame de Maintenon ou des mignons d’Henri III qui étaient en fait de fiers soldats, soucieux d’élégance. Il a enfin reconnu les progrès permis par les nouvelles méthodes scientifiques qui apportent un nouvel éclairage sur le passé. Selon lui, les dernières analyses ADN des descendants  de Karl-Wilhelm Naundorff prouveraient que celui-ci était bien le dauphin, fils de Louis XVI.

Après avoir rendu hommage à Alain Decaux, récemment disparu, qui a « assuré la survie de l’Histoire », Gonzague Saint-Bris a conclu avec brio cette table ronde en citant la phrase de Bernanos : « Ne pas revenir sur le passé, c’est la meilleure façon que le passé revienne vers vous. » Et c'est ainsi que grâce à l'humour de Pierre Perret, au lyrisme de Gonzague Saint-Bris, à la sensibilité d'Irène Frain, l'Histoire nous est apparue bien vivante cet après-midi-là.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Irène Frain

Irène Frain

Jean-Joseph Julaud

Jean-Joseph Julaud

Gonzague Saint-Bris

Gonzague Saint-Bris

Pierre Perret

Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Irène Frain et Pierre Perret

Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

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commentaires

mansfield 12/04/2016 21:59

Vous nous faites un compte rendu passionnant, on imagine les conversations, les rires, les doutes, les surprises et l'histoire apporte son lot de révélations savoureuses! Merci Catheau

Catheau 14/04/2016 11:32

Avec Gonzague Saint-Bris, l'on est sûr de ne pas s'ennuyer ! Quel orateur et quelle culture !

Alice 12/04/2016 10:38

J'aime beaucoup la citation de Bernanos, qui pourrait introduire la deuxième conférence. Les intervenants étaient aussi des personnages ! pas historiques !

Catheau 14/04/2016 11:30

On ne peut en effet se construire si l'on ignore son passé, historique ou intime.

m'mamzelle Jeanne 12/04/2016 09:47

Merci pour vos réflexions sur les détails importants qui ont été soulevés dans ces journées de Saumur.
J'aime ce côté inconnu et sympathique des personnages des livres cités.
.***

Catheau 14/04/2016 11:29

L'approche de chacun était différente en effet, humoristique évidemment pour Pierre Perret, passionnée pour Gonzague Saint-Bris, sensible pour Irène Frain.

Martine 12/04/2016 08:49

j'aurais pris grand plaisir à écouter tous ces invités. J'ai noté ces titres que votre passionnant compte-rendu donne envie de découvrir
Merci Catheau
;)

Catheau 14/04/2016 11:26

J'ai aimé ce qu'a dit, avec beaucoup de sensibilité, Irène Frain de Marie Curie.

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