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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 09:52
Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra

 

 

 

Lors des Journées Nationales du Livre et du Vin à Saumur, samedi 9 avril 2016, la seconde table ronde à laquelle j’ai assisté était intitulée Histoires de vie et secrets de famille. Toujours animée par Philippe Lefait,  elle était constituée de Laurent Gerra (Cette années, les pommes sont rouges), Yann Queffélec (L’homme de ma vie), Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais), Philippe Grimbert (La petite robe de Paul, Un secret), et Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis).

 

Philippe Lefait a débuté cette table ronde en évoquant son ami Sorj Chalandon, gaucher contrarié et grand hypocondriaque devant l’Eternel. Quand on a lu Profession du père, où le romancier décrit de l’intérieur par la voix d’Emile, 12 ans, le système familial fou mis en place par le père, on comprend cette phrase dite un jour à son ami : « Je ne vis pas, je fonctionne. »

 

C’est à partir de ce constat que l’animateur a demandé aux participants comment ces mots résonnaient en eux par rapport à leur propre histoire. Pour Laurent Gerra, ce qui est raconté dans Cette année, les pommes sont rouges n’a rien à voir avec un quelconque traumatisme mais se trouve être « de l’ordre du talisman ». En effet, il dit avoir été très marqué par ce Journal de guerre de son grand-père, écrit sur un simple cahier d’écolier, qu’il vient de dévoiler au public. Ces souvenirs témoignent de la « drôle de guerre » vécue par les Français à partir de l’été 1939. Très complice de son grand-père, il raconte l’avoir vu l’écrire, d’une manière sereine, sous ses yeux alors qu’il était enfant et l’avoir lu à dix-huit ans. Ces souvenirs ont toujours fait partie de sa famille et il a toujours eu ce cahier à côté de lui.

 

C’est à l’occasion d’une émission télévisée qu’on lui a fait le cadeau de lui proposer d’éditer ce Journal de guerre. L’humoriste établit d’ailleurs un parallèle entre le texte de son grand-père et le film de Christian Carion, sorti en novembre 2015, En mai, fais ce qu’il te plaît, dans lequel il joue un personnage rabelaisien lors de l’exode de 1940. Tous deux sont des récits typiques pleins d’optimisme, un peu à la manière de la 8ème Compagnie. Il rapporte l’anecdote de son grand-père dans un camp de prisonniers à qui on avait conseillé : « Dis que t’es agriculteur, t’auras toujours à bouffer. »

 

Laurent Gerra reconnaît qu’il doit beaucoup à son grand-père et qu’il se sent le dépositaire de ce que dernier a écrit, d’autant plus que celui-ci lui a dédicacé son Journal. A l’occasion de cette  publication, qu’il considère comme un devoir de mémoire, il a reçu beaucoup de témoignages et de lettres. Il a ainsi retrouvé des camarades de son aïeul qui avaient vécu différemment les mêmes événements. Pour Laurent Gerra, cette transmission est essentielle.

 

Il précisera que le titre du livre est une phrase des messages de la BBC pendant la guerre. Elle résume bien le rapport de son grand-père à la nature et sa grande joie de vivre. Quant aux bottes roses que Laurent Gerra a longtemps portées, elles sont encore un souvenir de son aïeul qui l’emmenait se promener en forêt et qui, un jour, lui avait acheté des bottes de cette couleur chez le quincailler du coin. Une manière bien concrète cette fois de se souvenir de lui !

 

Philippe Grimbert (Un secret), écrivain et psychiatre, reprend alors l’idée qu’avec la publication du Journal du grand-père de Laurent Gerra la transmission a sauté une génération. Il affirme en boutade (avec Françoise Dolto) qu’il faut d’ailleurs deux ou trois générations pour faire un psychiatre. Plus sérieusement, il explique que ceux qui ont vécu un traumatisme profond se taisent généralement. Et que ce n’est que peu à peu que le mur se fissure. Dans Un secret, adapté au cinéma en 2007 par Claude Miller, il évoque le fantôme de ce frère absent dont il pressentait l’existence. Quand il en eut la révélation, il éprouva un sentiment de familiarité absolue, comme s’il avait toujours su. « Un secret suinte de partout ; sa source s’écoule en ruisselets » dit-il et l’enfant à qui on le cache le sait. Cette expérience douloureuse l’a conduit à devenir psychiatre et lui a donné une sensibilité accrue à tout ce qui peut mettre un frein à la parole. Etre psychiatre, c’est lutter contre « la parole empêchée ».

 

Il poursuit en précisant que c’est en visitant le cimetière des chiens (Nanouk, Papie, Louvette, Siki) dans la propriété de José de Chambrun, fille de Pierre Laval et ambassadrice de charme auprès des nazis, qu’il a décidé d’écrire son histoire familiale. On sait que Pierre Laval est celui qui signa le document permettant aux enfants de partir en Pologne. Il ne fallait pas séparer les familles ! « C’est ce qui m’a lancé dans l’écriture du livre » souligne-t-il, livre qui avait eu d’ailleurs pour premier titre, Le cimetière des chiens.

 

Lorsque l’on hérite d’une histoire difficile et que le secret n’est pas levé, il faut craindre la somatisation ou encore la répétition. « Ce qui aurait pu détruire ma vie, avoue Philippe Grimbert, est devenu la raison de mon succès. » Et de conclure que, pour le psychiatre qu’il est, l’expression « secret de famille » est vraiment un pléonasme.

 

Jérôme Clément (Plus tard tu comprendras suivi de Maintenant je sais) évoque à son tour ce secret de famille dont on ne parle pas. Si la troisième génération perçoit qu’il existe un non-dit, en même temps elle sait. Le silence devient alors plus pesant que la parole. Dans son livre, l’auteur raconte sa famille et surtout le destin tragique de ses grands-parents maternels, morts en déportation. C’était la volonté de sa mère d’effacer tout le poids de ce passé douloureux.

 

A la mort de celle-ci, « on a ouvert les placards, dit-il, au propre et au figuré ». Ses enfants ont alors fait la découverte douloureuse de lettres, de documents laissé là, mais sûrement pas par hasard. Il leur a fallu mettre à jour tout cela et écrire a été pour Jérôme Clément « une porte de sortie ». « Rendre public ce qui a été si longtemps tu vous change » affirme-t-il. Cela procure une liberté, une joie salutaire. Si le rôle de la fratrie est alors capital, les réactions des uns et des autres peuvent être différentes. Ainsi, Catherine Clément, la sœur de Jérôme, née avant la guerre, n’a pas réagi du tout de la même manière que son frère. N’ayant pas le même ressenti, elle n’a notamment pas apprécié l’adaptation filmique du livre de son frère par Amos Gitaï. Son histoire était celle de son frère mais elle l’avait vécue différemment.

 

Pour Jérôme Clément, l’entreprise de l’écriture a été l’occasion d’un long travail analytique, tout autant qu’une épreuve. L’auteur a en effet vécu l’angoisse du regard du lecteur, même si la démarche l’a conduit à une forme de délivrance. De ce passé « il faut pouvoir en sortir pour vivre avec », conclut-il.

 

Faisant écho à Laurent Gerra, Yann Queffélec dit qu’il est heureux d’avoir été un des premiers à tenir entre ses mains le Journal de guerre du grand-père de son ami. Il aime cette idée que Laurent Gerra ait choisi son aïeul pour héros : « L’ADN n’y est pour rien ! » affirme-t-il. Sur ce cahier d’écolier, le bon élève a inscrit une certaine forme d’héroïsme du quotidien et il est sensible à cette manière dont les voix du petit-fils et de son ancêtre se croisent. Leurs voix mêlées construisent la mémoire, la lignée, la vie.

 

Rejoignant les propos de Jérôme Clément sur la fratrie, Yann Queffélec souligne que chaque enfant a sa vision particulière de celui dont il reçoit l’affection. Pour chaque membre d’une famille le père est différent.

 

L’homme de ma vie, le livre sur son père, est la résultante de l’admiration, de l’adoration dont son père fut l’objet de sa part. Il révèle aussi la frustration du fils de ne pas savoir s’il était heureux que ce deuxième garçon fût né sous son toit. L’écrivain reconnaît que ce n’était pas son rôle de le dire et qu’il n’a en fait rien à reprocher à Henri Queffélec. Il avoue que de son côté il entretenait avec ce dernier une relation qu’il qualifie d’amoureuse. Il respirait son odeur, et avait besoin physiquement de sa présence. Or le père avait une préférence pour son fils aîné, Hervé, dont la naissance avait été pour lui une sorte de miracle. Les photos du premier-né étaient nombreuses mais il n’y en avait pas de son frère. Pourquoi ? Yann Queffélec se décrit comme un enfant de la méthode Ogino : « ça naissait comme ça pouvait », dit-il.

 

Certes, il décrit sa mère comme une femme merveilleuse, féminine et amoureuse mais quand il lui demandait si son père l’aimait lui, elle était dans l’incapacité de lui répondre et il pleurait. Reprenant la phrase de départ de Sorj Chalandon, « Je ne vis pas, je fonctionne », Yann Queffélec dit détester ce verbe qui le fait penser à la Fonction publique. Il éprouve simplement du regret et de la souffrance, tout en reconnaissant que tout cela fut « un vaste malentendu ». En même temps, il est conscient d’avoir hérité d’un amour fou de la vie : « Je renais tous les matins », affirme-t-il. Et peut-être est-ce pour cette raison que son père lui en voulait : « Qu’est-ce qu’il a ?, demandait-il, il va toujours bien. » Pour ce père, qui ne voyait de moralité que dans la souffrance, le fils qui adorait vivre apparaissait comme « un viveur ». « Mon rire lui faisait le tour de la tête », ajoute-t-il.

 

Il le trouvait mal à l’aise, godiche, et répétait que son fils à six ans avait « une voix de mélécasse » (mélange de cassis et de vin blanc). Lorsque Yann lui demandait de l’accompagner au match de foot, son père lui répondait : « Tu viendras quand tu auras une vie intérieure. » Un souvenir qui a dégoûté l’écrivain du foot à vie et lui fait dire avec humour : « J’avais trop peur d’y perdre le peu de vie intérieure que j’avais. » A ce propos, Laurent Gerra évoque en riant un commentaire de Jack Lang à l’issue d’un de ses spectacles : « C’est ton spectacle le plus abrasif. ». Il se souvient aussi de cette phrase paternelle : « Va te coucher dans ta chambre et tâche d’être un peu plus intelligent ! »

 

Yann Queffélec dit alors l’admiration pour son père qui lui disait à peu près la même chose, mais en latin (ce pourquoi il a toujours regretté la suppression de la messe en latin). Il se remémore une autre de ses phrases inoubliables, écrite à seize ans au lycée Louis-le-Grand, en classe de philosophie, en réponse à la question : « Qu’est-ce que le rêve ? » : « Le rêve est de la pensée qui a bu, et qui est partie dans la nuit. » Pour cette réponse inspirée Henri Queffélec fut renvoyé du lycée. Et son fils l’a placée en exergue à son livre en manière d’hommage.

 

Et c’est bien cette adoration qui semble prédominer dans le livre. Yann Queffélec avoue son admiration devant le métier de son père : « Je le voyais en extase. » N’avait-il pas appris par cœur les soixante-seize pages de son premier recueil de poèmes, Sur la Lisière ? Et d’évoquer encore avec passion un des ouvrages de son père, Le Journal d’un salaud, portrait d’un petit prof marseillais dans la France de l’Occupation. Regrettant que l’œuvre paternelle, à la langue française si naturelle, si simple, aux images si particulières, ne soit plus assez lue, il ajoute que c’est bien un livre de lui qu’il emporterait sur une île déserte.

 

Commentant la phrase d’exergue d’Henri Queffélec sur le rêve, Nicolas Rey (Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis) lui reconnaît « un côté Blondin » et il mentionne à son tour une affirmation de ce dernier : « L’homme descend du songe. » Il rappelle une anecdote de celui qui faisait des chroniques du Tour de France : une année, on avait servi tous les jours de la pintade au déjeuner et le romancier-journaliste avait décrété : « Si cette pintade se décide à aller jusqu’au bout, il faudra lui mettre un dossard ! »

 

Revenant au thème de la table ronde, Nicolas Rey évoque la rencontre de ses grands-parents qui travaillaient dans un camp de prisonniers. Une nuit dans les prés, sa grand-mère, ukrainienne, avait succombé au charme de son grand-père. Pendant ce temps-là, le hangar où ils se trouvaient dans la journée avait été détruit par les bombardements. C’est alors que son grand-père avait demandé sa grand-mère en mariage.

 

Il rappelle le souvenir de son père, « un cancre » dans la Nièvre profonde, amoureux de sa prof de philo, devenue sa mère. Après avoir eu un 2/20 à un devoir, le lycéen avait voulu l’inviter au restaurant et elle avait répondu qu’ayant des élèves toute la journée, elle n’avait pas envie de « faire garderie » le soir ! Il l’avait retrouvée à Paris, lui avait offert un bouquet de fleurs en lui déclarant : « Vous êtes la femme qu’il me faut », à quoi elle avait répondu : « C’est bien tentant ! » Ils étaient allés dîner ensemble et… Nicolas Rey était venu au monde.

 

Chacun à sa manière, humoristique, cynique ou plus grave, les participants de cette table ronde ont dit « combien nous habitons nos secrets de famille avant de les voir avec un peu de netteté » (Alexandre Jardin). Et même si les échanges ont été de qualité inégale, ils nous ont fait comprendre que, dans tous les cas, la parole est libératrice.

 

Photos ex-libris.over-blog.com, samedi 9 avril 2016

 

Laurent Gerra

Laurent Gerra

Jérôme Clément

Jérôme Clément

Yann Queffélec et Laurent Gerra

Yann Queffélec et Laurent Gerra

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément

Nicolas Rey, Philippe Grimbert, Jérôme Clément

Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra, Philippe Lefait

Jérôme Clément, Yann Queffélec, Laurent Gerra, Philippe Lefait

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commentaires

Alice 14/04/2016 10:55

Une thématique qui nous intéresse tous, même sans secret comme le livre de Laurent Gerra, car chacun peut écrire un récit de vie sur un membre de sa famille et garder ainsi un témoignage pour les descendants. Les Journées du Livre et du Vin de Saumur apportent beaucoup au public avec ces tables rondes , en plus dans de bonnes conditions d'écoute sur la scène du théâtre nouvellement rénové. Amitiés

Catheau 14/04/2016 11:40

C'est pour cela que je tiens tant au Carnet de Poésie de ma grand-mère ! Témoignage d'une époque où l'on écrivait à l'anglaise...

Martine 14/04/2016 06:13

Bonjour Catheau,

Je croyais avoir laissé un com'. Je plane à 10 000 moi!

Passionnant comme toujours. Des confidences qui touchent et interpellent. De sacrées personnalités aussi sur cette estrade.
Merci Catheau

Catheau 14/04/2016 11:36

J'ai surtout aimé les témoignages de Yann Queffélec, Philippe Grimbert et Jérôme Clément.

Carole 14/04/2016 01:04

Merci encore une fois de ce compte-rendu d'une incroyable précision qui nous donne l'impression d'avoir nous-même assisté à la table ronde. Intervenants et interventions étaient de qualité ! Et cela m'a fait plaisir de retrouver, par l'intermédiaire de son fils, Henri Quéfellec, rugueux comme un rocher de l'île de Sein.

Catheau 14/04/2016 11:33

Entre le père et le fils, un long malentendu, mais le livre est quand même un cri d'amour au père.

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