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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 11:41

Love Letters, Cristiana Reali et Francis Huster saluant (Photo Ouest-France)

 

Jeudi 21 janvier 2016, au théâtre de Saumur, Le Dôme, Cristiana Reali et Francis Huster se lisaient les missives de Love Letters du dramaturge américain, Albert Ramsdell Gurney (1930), dans une mise en scène de Benoît Lavigne. On connaît le succès phénoménal de cette pièce qui fut créée le 27 mars 1989 à Broadway et qui fut traduite en une trentaine de langues. Jouée par les plus grands, de Charlton Heston et son épouse à Anouk Aimé et Gérard Depardieu, en passant par Elizabeth Taylor, Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret ou encore Jean-Pierre Marielle et Agathe Natanson, la pièce séduit par l’extrême simplicité de la mise en scène et la vérité émotionnelle qui s’en dégage.

A travers une correspondance ininterrompue de plus de cinquante années, c’est la vie de Melissa Gardner et d’Andrew Ladd Makepeace qui se déroule sous nos yeux, avec ses heurs et ses malheurs. L’une est une artiste rebelle, instable et torturée, tandis que l’autre est un avocat à succès que la vie politique va dévorer. Il semble que tout sépare ces deux êtres si différents, pourtant issus du même milieu huppé des WASP (White-Anglo-Saxon-Protestant), mais on comprend qu’un lien profond les unit.

Leurs choix successifs, consentis ou non, vont en effet les éloigner l’un de l’autre mais ils resteront toujours en contact par le biais d’une correspondance fidèle qui commence alors qu’ils ont huit ans. On écoute les petits mots griffonnés en classe dès leur plus tendre enfance, les déclarations d’amour adolescentes, les courriers adultes empreints de jalousie et de dépit, les missives dans lesquelles Melissa crie son mal de vivre et celles où Andrew exprime son ambition politique. Jusqu’à la dernière lettre, d’une grande émotion, qui clôture cette histoire d’amour impossible.

On y découvre aussi tout un tableau d’une Amérique de l’après-guerre : il y a les goûters d’anniversaire, les bals du lycée, les révoltes en pension, les garnisons au Japon pour les soldats américains ; on y parle de Yale et de Harvard, des mariages de convention qui finissent mal, du puritanisme ambiant et des internements psychiatriques. Entre rire et larmes, entre espoirs et désillusions, sur le ton de la tragi-comédie, tout cela est évoqué sans jamais rien « qui pèse ou qui pose » mais en même temps avec réalisme et humour.

Pour preuve, un extrait d’une lettre de Melissa après une soirée où Andrew ne l’a pas fait danser : « Je t’écris cette lettre parce que j’ai peur de me mettre à pleurer de rage au téléphone. Je t’en veux à mort, Andy. Sache que quand tu es invité à un dîner avant un bal tu es censé danser deux fois avec la maîtresse de maison. Et je ne parle pas de ma grand-mère ! C’est pour ça qu’on organise les dîners ! Pour qu’on soit assuré d’être invitée à danser ! Tu as dansé tout le temps avec Ginny Waters et pas une seule fois avec moi. C’est très mal élevé, c’est tout ? Tu ferais bien d’apprendre à vivre, Andy. Tu n’arriveras à rien dans la vie si tu es grossier avec les dames. De toute façon, va te faire foutre, Andrew Ladd Makepeace III ! » 

Au fil des lettres, entre dits et non-dits, entre aveux et retenue, dans la fragmentation du temps, c’est la perspective d’une autre vie qui se dessine et qui aurait pu réunir Andrew et Melissa. Et Andrew le laisse entendre à la fin de la pièce : leur relation fut, somme toute, essentiellement spirituelle et il exprime de la gratitude pour avoir connu avec Melissa une telle amitié amoureuse, lumière de toute son existence.

Voici comment Francis Huster présente cette pièce : « Deux acteurs sur scène lisent la correspondance entre un homme, sorte de héros à la John Fitzgerald Kennedy ou à la Gregory Peck, et une fille qui n’a peur de rien. Le public comprend dès le début que cela ne marchera pas, mais eux ne semblent pas vouloir l’accepter. »

La mise en scène est tout en épure, « déthéâtralisée » en quelque sorte, ponctuée par une musique très discrète. Assis côte à côte à une grande table lazurée de rouge, posée sur un grand tapis aux tons chauds, Cristiana Reali et Francis Huster lisent les lettres que les personnages se sont adressées. Gurney lui-même a souhaité que les comédiens ne se regardent pas : en effet, les deux personnages ne se rencontreront que très rarement et leur liaison physique n’aura existé que deux fois, à plusieurs années d’intervalle. Ce n’est qu’à la fin de la pièce que les deux comédiens se regardent enfin, réunis dans un au-delà de l’amour.

Francis Huster commente ainsi la mise en scène : elle est « cinématographique » dit-il. « Nous faisons semblant de lire puisque nous connaissons le texte par cœur. Nous sommes un couple dans un huis clos. […] Toute la pièce repose sur l’émotion puisque les sentiments ainsi lus sont surexposés. Cristiana et moi, nous ne nous regardons pas de toute la pièce, puisque nous lisons des choses que ces deux personnages ne pouvaient pas se dire en face. » C’est ainsi le public qui reçoit les lettres d’amour.

L’opposition des couleurs de leurs vêtements exprime le contraste entre les caractères des personnages. Tandis que Cristiana Reali-Melissa, l’artiste sensible et fantasque, porte une robe droite bleu turquoise, Francis Huster-Andrew, devenu un sénateur respecté, est vêtu d’un strict costume gris sur une chemise blanche cravatée de noir. A la fin, Melissa, désormais absente au monde, se drapera du grand châle rouge et or, symbole de la passion, posé sur le dos de sa chaise.

Les deux artistes ménagent avec art la progression tout à la fois sensuelle et dramatique de la pièce. La voix de Francis Huster, si identifiable, douce et métallique, a perdu cette légère emphase qu’elle avait lorsqu’il était à la Comédie-Française. Il joue à merveille de la gouaille juvénile d’Andy, laquelle prend des accents de tribun populiste lorsqu’il devient sénateur. En écho, la voix de Cristiana Reali, tout en douceur et extrême féminité au début, se mue peu à peu en la plainte d’une femme brisée à qui son destin échappe. Tous deux jouent avec sensibilité et subtilité des pauses et des accélérations d’un texte dicté par les intermittences du cœur.

Ce qui donne sans doute à leur prestation sa force et son émotion, c’est que la pièce possède pour eux une résonance intime. On sait en effet qu’ils furent mariés dix-huit ans, que Francis Huster fut le professeur de théâtre de Cristiana Reali et qu’ils jouèrent ensemble plus d’une dizaine de pièces. Lors de la reprise de Love Letters en avril 2014 au Théâtre Antoine, la comédienne dira : « J’ai appris mon métier avec Francis… Jouer avec lui, c’est comme le vélo : ça revient tout de suite. » Après leur séparation, ils choisiront des chemins différents, la comédienne s’intéressant aux textes plus contemporains et Francis Huster donnant sa préférence aux grands auteurs. « Cette pièce, c’était pile ce dont j’avais envie à ce moment de notre vie », précisera-t-elle.

Francis Huster reconnaît qu’après huit ans de séparation, il n’est pas évident de se retrouver ensemble sur scène : « Il nous a fallu gérer le double discours et réussir à nous retrouver. Cette pièce est un miroir bouleversant, puisque Melissa et Andy vivent des choses similaires à ce que Cristiana et moi avons vécu. […] Cette pièce nous rappelle les merveilleuses années que nous avons partagées dans un monde qui semble maintenant lointain. » Et Cristiana de renchérir : « Je ne m’attendais pas à être aussi émue en jouant. Pas seulement par mon rôle, également par ce qui se disait par rapport à nous. »

Ce contexte si particulier a sans doute apporté à cette soirée ce petit supplément d’âme qui a touché le public. « Ni avec toi, ni sans toi », c’est ce qu’il retiendra sans doute de ces Love Letters. En outre, lors des saluts, le régisseur est venu photographier les comédiens qui étaient juste au milieu de leur tournée. Francis Huster s’est alors adressé aux spectateurs en les remerciant de leur accueil, et en leur disant son plaisir à avoir joué dans le théâtre de Saumur, si merveilleusement rénové. « Pierre Dux et Jean-Louis Barrault l’auraient aimé », a-t-il ajouté.

 

 

Sources :

Note d’intention de Sandrine Dumas, www-mémoire.celestins-lyon.org

Interview de Francis Huster, Théâtre : Le Français joue Love Letters dans trois salles vaudoises – Culture – tdg.ch

 

 

 

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Published by Catheau - dans Théâtre
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commentaires

Picard 07/02/2016 18:51

J'avais déjà oublié certains détails symboliques de la mise en scène, et tu évoques aussi si bien les chemins de ce couple qui se trouve et se déchire, qui va tantôt à l'essence de leur amour, tantôt aux "nécessaires" compromissions pour réussir une vie, tantôt au plus profond du mal vivre...
Douloureux parcours avec ce jeu des acteurs pour qui ce texte n'a pas dû être facile à faire vivre
merci

Catheau 13/02/2016 22:20

Quand le théâtre rejoint la vraie vie : un spectacle très particulier avec la présence justement de ces deux acteurs-là.

Alice 05/02/2016 17:47

Je m'étonnais de ne pas lire ton billet, il est allé dans les spams, je viens juste de le retrouver.
Merci pour ce compte rendu très intéressant, c'était un très grand moment de voir cette pièce, Ce sont tous les sentiments exprimés par ces deux personnalités si différentes qui évoluent dans le temps, et leur jeu remarquable . Cela fait plaisir de lire ton bel article qui remémore les émotions de cette soirée.

Catheau 13/02/2016 22:16

Je vois que nous sommes au même diapason dans notre appréciation de ce spectacle. A bientôt.

mansfield 28/01/2016 18:37

Votre analyse me touche d'autant plus que j'avais vu la version Noiret- Anouk Aimée au théâtre de la Madeleine quelques mois avant la mort de Philippe Noiret et bien sûr ce fut du grand Noiret! Un texte qui sait réveiller en chacun toutes les nuances de l'amour

Catheau 31/01/2016 21:00

Noiret-Aimée, cela devait être superbe ! J'avais vu aussi cette pièce il y a longtemps au Grand Théâtre d'Angers : la revoir a été un plaisir.

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