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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 17:42

 

Quand on a étudié moult et moult fois avec ses élèves de seconde ou de première L’Etranger de Camus, c’est surprenant et délectable de lire Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. On s’y plaît en effet à retrouver des extraits de phrases du roman, des similitudes et des échos. Kamel Daoud, écrivain et journaliste comme Camus, s’est en effet emparé de l’œuvre du prix Nobel pour l’explorer à sa manière et lui donner une suite des plus originales.

Interpellé comme beaucoup par le fait que la victime de Meursault, tuée sous le soleil de quatorze heures sur une plage d’Alger, ne possède ni nom ni prénom (hormis l’appellation l’Arabe mentionnée vingt-cinq fois), Kamel Daoud lui confère une existence et fait de ce mort « dans l’insignifiance, tel un vulgaire figurant »,  un personnage littéraire à part entière.

Le narrateur qui raconte l’histoire de l’Arabe, prénommé Moussa, c’est son frère puîné Haroun El-Assasse, demeuré seul avec sa mère M’ma, après le meurtre impuni de l’aîné. Tous deux vivent dans le souvenir de la victime du roumi, victime adulée et désormais héroïsée par la légende maternelle.

Comparable en un certain sens au Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de La Chute de Camus, Moussa devenu vieux est mis en face d’un interlocuteur muet, un enseignant et universitaire, à qui il s’adresse sans jamais en obtenir de réponse. Et d’ailleurs, peut-être que tout ce qu’il raconte n’est qu’un rêve : « Ca s’appelle comment, une histoire qui regroupe autour d’une table un serveur kabyle à carrure de géant, un sourd-muet apparemment tuberculeux, un jeune universitaire à l’œil sceptique et un vieux buveur de vin qui n’a aucune preuve de ce qu’il avance ? »

Dans cette quête, cette « contre-enquête » (mais y-a-t-il jamais eu véritable enquête ?), on retrouvera ici bien des éléments emblématiques du roman de Camus, à commencer par le travestissement de l’incipit : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas … », qui devient : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Marengo, où est enterrée la mère de Meursault, c’est Hajout, la ville où s’en vont M’ma et Haroun, lorsqu’ils quittent Alger après la mort de Moussa. Meriem, celle qui donne à lire à Haroun L’Etranger, désormais écrit par le meurtrier Meursault, rappelle la Marie aimée du même. Mais la demande en mariage est ici inversée. Et le fameux dimanche au balcon où Meursault fait l’expérience du vide devient ici le vendredi au balcon, le jour de la prière, « la journée la plus proche de la mort dans mon calendrier », précise Haroun. Et l’on n’en finirait pas de découvrir ces reflets, ces rapprochements, qui se déploient à chaque page.

Mais ces jeux de miroirs seraient sans doute assez vains, s’ils n’étaient mis au service d’une histoire remarquablement structurée, dont la complexité se dévoile vers la fin. Poussé par sa mère inconsolable, animée d’un désir de vengeance, Haroun enquête afin de connaître les circonstances exactes de ce drame dont la mère et le frère  ne savent rien, si ce n’est qu’il a été perpétré « à cause du soleil ». Et comme le corps de Moussa n’a jamais été retrouvé et qu’on ne les a jamais interrogés ni l’un ni l’autre, c’est bien comme si l’Arabe n’avait jamais existé : « Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu’un et lui ravir jusqu’à sa mort ? »

Etrangement, cette enquête mènera Haroun là où il n’aurait jamais pensé aller. Répondant à la « monstrueuse exigence » de vengeance de sa mère, il sera conduit à tuer Joseph Larquais, un roumi, choisi au hasard, et puni « parce qu’il adorait se baigner à 14 h » : « La mort, aux premiers jours de l’Indépendance, était aussi gratuite, absurde et inattendue qu’elle l’avait été sur une plage ensoleillée de 1942. »

En lisant le livre écrit par Meursault, Haroun y avait découvert son propre visage : « J’y cherchais des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. » En tuant Larquais, il deviendra ainsi, d’une certaine manière (et c’est là, me semble-t-il, la force du livre), le frère de Meursault dans le meurtre. Et, à l’instar du meurtrier de son frère, il sera jugé par les nouveaux maîtres de l’Algérie, pour les mauvais motifs : « Je le savais bien, que je n’étais pas là pour avoir tué Joseph Larquais […] j’étais là pour l’avoir tué tout seul, et pas pour les bonnes raisons. » Tout comme pour Meursault condamné pour n’avoir pas enterré sa mère, pour Haroun aussi l’Absurde est à l’œuvre. Ne dit-il pas à son interlocuteur muet, l’universitaire : « Quelle histoire de fou, que de morts gratuites, comment prendre la vie au sérieux ensuite. Tout semble gratuit dans ma vie, même toi avec tes cahiers, tes notes et tes bouquins. »

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce livre, c’est qu’il est aussi une déclaration d’amour à la langue et à la littérature françaises. Haroun (et bien sûr Kamel Daoud cela va sans dire) est en effet fasciné par le livre (écrit ici par Meursault) que lui a donné à lire Meriem : « […] le fameux livre […] un auteur célèbre avait raconté la mort d’un Arabe et en avait fait un livre bouleversant. […] « comme un soleil dans une boîte », je me souviens de sa formule […] » Il précise même : « Moi je connais ce livre par cœur, je peux te le réciter en entier comme le Coran. »

M’ma, « la vieille femme sans mots » (on se rappelle que la mère de Camus était analphabète), lui avait raconté « comme un prophète » l’histoire imaginaire de Moussa ; le français, appris à quinze an, donnera progressivement à Haroun la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec ses propres mots ». Il dit encore : « La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde. Je voulais le traduire à M’ma, mon monde, et le rendre moins injuste en quelque sorte. »

C’est ainsi qu’après la lecture du livre, il prend la décision de réécrire cette histoire, « dans la même langue mais de droite à gauche », de la raconter « à la place de [son] frère qui était l’ami du soleil ». Il en fera « une sorte de livre étrange ». Le lecteur se demande d’ailleurs s’il l’a vraiment écrit quand on lit : « […] j’aurais peut-être dû [l’] écrire, si j’avais eu le don de ton héros : une contre-enquête. » On perçoit bien ici la mise en abyme vertigineuse que l’auteur crée entre lui-même, Camus, Meursault et le personnage d’Haroun. Celui-ci évoque en effet plusieurs fois ce Zoudj, son « fantôme », son « double ». Ne dit-il pas : « […]  il devient lui-même diaphane, s’efface presque. Tel un reflet… Ha, ha, je suis son Arabe, ou alors il est le mien. »

Si le frère puîné est avide de justice, il n’en admire pas moins le style dans lequel Meursault a écrit : « Je l’ai lu vingt ans après sa sortie (juillet 1942) et il me bouleverse par son mensonge sublime et sa concordance magique avec ma vie. » A travers Haroun, c’est un vibrant hommage que Kamel Daoud rend à Camus, dont il analyse le « génie » en ces termes : selon lui il s’agit de « déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement […] C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration – c’est un ascète. » On ne saurait mieux décrire cette écriture toute en tension et en brièveté.

Admirateur de la langue de Camus, Kamel Daoud en est aussi le frère en philosophie. Faisant sienne la pensée de l’auteur de L’Etranger, il considère, par la voix d’Haroun, que seule la mort est la question essentielle : « La mort – quand je l’ai reçue, quand je l’ai donnée – est pour moi le seul mystère. Tout le reste n’est que rituels, habitudes et complicités douteuses. » Se fondant sur la philosophie de l’Absurde, le livre de Kamel Daoud est certes une critique acerbe contre la colonisation française mais encore et surtout un violent brûlot contre l’état de son pays. Concernant la présence française, on n’est pas étonné de lire sous la plume de Kamel Daoud : « Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes. » Et encore ailleurs : « Eux étaient « les étrangers », les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre à l’épreuve mais dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain. »

Mais, ces critiques ne sont rien, me semble-t-il, en comparaison de celles que l’auteur émet à l’encontre de ses propres compatriotes, dont il fait même des doubles de Meusault : « Des milliers de Meursault couraient dans tous les sens […] Cela ne signifiait rien pour moi. C’est par la suite, des semaines et des mois plus tard, que j’ai découverts peu à peu l’immensité de la ruine et de l’allégresse ».

Athée comme Camus, et rebelle à toute soumission, Kamel Daoud lance encore une violente critique contre l’islam. Evoquant la récitation du Coran, il écrit : « J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre mais d’une dispute entre un ciel et sa créature. La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. » Résumant d’une manière lapidaire le jour de la prière du vendredi comme un « cosmos devenu des couilles à laver et des versets à réciter », il voudrait convaincre son voisin « pleurnichard » « d’ouvrir les yeux sur sa propre vie et sa dignité ». Il s’indigne de surcroît sur « la gamine avec son voile sur la tête alors qu’elle ne sait même pas encore ce qu’est un corps, ce qu’est le désir. » Et Haroun d’apostropher son interlocuteur : « Que veux-tu faire avec des gens pareils ?  Hein ? »

Tout comme Meursault, faisant l’expérience de la routine et de l’automatisme de la vie, aspirait à davantage d’être, Haroun remet en cause ses compatriotes qui « vont tous vers la mort à la queue leu leu ». Il affirme haut et fort : « [La mort] m’a seulement donné le désir d’avoir des sens plus puissants encore plus voraces et a augmenté la profondeur de ma propre énigme. » Il rejoint ainsi le Meursault de la seconde partie de L’Etranger et le Camus de Noces, auquel m’a fait penser le beau passage dans le cimetière d’El-Kettar, alias « Le Parfumeur, expérience capitale pour Haroun : « C’est là que j’ai pris conscience que j’avais droit au feu de ma présence au monde - oui, que j’y avais droit -  malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin […] J’y avais, obscurément, découvert une forme de sensualité. »

Il y a longtemps que je n’avais lu un roman aussi puissant dans sa complexité et ses références. J’admire la manière dont Kamel Daoud a tiré parti de toutes les potentialités politiques, philosophiques et romanesques d’un roman célébrissime. Bien loin de n’être qu’un exercice de style, Meursault, contre-enquête témoigne avec sensibilité et brio de la puissance magique de la littérature qui donne une postérité à un héros de papier, en faisant de Haroun un « étranger », jumeau du Meursault de Camus.

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Martine 30/09/2015 07:11

Je n'ai pas lu ce livre. Au travers de votre superbe comptet-rendu, on devine un texte fort, qui, le livre refermé, doit habiter un long moment son lecteur
Merci Catheau
;)

Catheau 22/10/2015 21:59

Je vous invite et incite à le lire, chère Martine !

Catheau 22/10/2015 21:57

Je vous invite fortement à le lire, chère Martine.

M'mamzelle Jeanne 28/09/2015 12:03

J'ai lu dès sa sortie, ce livre avec beaucoup de plaisir.. mais, n'étant pas littéraire, bien loin d'en avoir découvert toutes les subtilités. Je vous remercie de m'avoir permis de lire votre compte rendu si richement détaillé. Je vais le reprendre et ainsi comprendrai mieux toutes les finesses de ce livre. Merci.

Catheau 07/10/2015 10:35

Un livre complexe en effet et qui pourra sembler ardu à certaines. Je suis heureuse, M'mamzelle Jeanne, si j'ai pu, un tant soit peu, éclairer votre lecture. Amicalement.

Carole 23/09/2015 00:16

Merci de m'avoir donné envie de lire ce livre, auquel j'avais négligé de m'intéresser, bien que je l'aie vu depuis un bon moment en librairie.

Catheau 25/09/2015 18:29

J'espère que cette lecture vous donnera autant de plaisir qu'à moi-même, chère Carole.

Nounedeb 21/09/2015 17:15

Merci, Catheau. Cette lecture va devenir une priorité, maintenant que j'ai terminé "un monde flamboyant" de Siri Hustvedt.

Catheau 25/09/2015 18:29

Un livre qui devrait vous plaire, chère Noune.

Alice 21/09/2015 16:43

Je lirai volontiers ce livre après cet article éclairant. Merci Catheau.

Catheau 25/09/2015 18:27

J'espère que ce roman te passionnera, chère Alice. A bientôt en Anjou.

mansfield 20/09/2015 20:28

Un livre dont j'avais entendu parler car son auteur a obtenu un prix je crois, je suis fascinée par cette admiration pour un roman et une langue, et par les nombreuses références culturelles d'un homme qui demeure humble lorsqu'on l'interviewe

Catheau 25/09/2015 18:26

Les pages sur la langue française sont en effet très belles. Bonne lecture à vous, Mansfield.

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