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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 17:20
L'autobiographie dans "l'ère du soupçon" : Enfance (1983), de Nathalie Sarraute.

 

 

En octobre 2014, c’est avec Enfance (1983) de Nathalie Sarraute que nous avons entamé l’année de notre groupe de lecture consacrée à l’autobiographie : une excellente introduction à un genre multiforme.

Souhaitant éviter les clichés de ce genre littéraire, Nathalie Sarraute (alias Natacha Tcherniak) mettra trois ans à écrire cette œuvre qui fera l’objet de plusieurs versions. Elle se méfie en effet des mots du quotidien, incapables selon elle de rendre compte de son expérience intime singulière. L’excellente réception d’un livre qui renouvelle le genre autobiographique sera à la hauteur de l’entreprise.

Nathalie Sarraute nous invite à découvrir la petite fille qu’elle fut, partagé entre une mère distante, « un bloc de glace incandescent », et un père affectueux mais discret, qui ne lui fera jamais défaut. Dans les années 1900, entre une Russie rêvée et le Paris des émigrés russes, on apprend comment « Tachok » ou « Tachotchek" , grande lectrice de Dickens, Hector Malot ou Ponson du Terrail, qui vit dans la familiarité des écrivains, sera « sauvée » par l’Ecole. Enfance est aussi, d’une manière tout à fait paradoxale, le  récit d’une vocation littéraire.

En effet, même si l’on ne trouve pas ici de « mots d’enfants », le texte élabore des expériences fondatrices et l’écriture met l’accent sur la continuité ininterrompue entre soi enfant et soi adulte. « Mais ces mots et ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir ces sensations » (p. 17) Nathalie Sarraute n’avait-elle pas envisagé comme premier titre : « Avant qu’ils disparaissent » ?

L’ouvrage se fonde sur les « tropismes », socle de l’ouvrage éponyme paru en 1937, qui en avait déconcerté plus d’un. Composé de dix-neuf fragments poétiques sans intrigue ni action extérieure, sans personnage ni analyse psychologique, Tropismes se présentait déjà comme une création à part. Définis dans L’Ere du soupçon (1956) comme « des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience », ils paraissaient à l’auteur « constituer la source secrète de notre existence ». Nathalie Sarraute précisera : « Je n’ai choisi dans Enfance que des souvenirs dans lesquels existaient ces mouvements. » Ainsi Enfance sera non pas un rapport sur une période de sa vie, ni même un récit rétrospectif, mais bien l’autobiographie de ses tropismes d’enfant.

Ce qui intéresse l’écrivain, c’est surtout de mettre au jour une « sous-conversation », constituée de minuscules « drames intérieurs, souvent provoqués par des paroles prononcées ». Il lui faudra les faire advenir à la lumière par-delà la ouate de l’enfance, « ces épaisseurs blanchâtres, molles ouatées qui se défont, qui disparaissent avec l’enfance » (p. 277), mots sur lesquels se clôt son récit.

Par ailleurs, avec ce titre thématique, « Enfance », à valeur généralisante, Sarraute veut décrire « un enfant plutôt qu’une petite fille » (in Portrait de Nathalie » par V. Forrester). Et même s’il s’agit bien de l’enfance précise de la petite Natacha Tcherniak, dite « Tachok », la narratrice privilégie un mode de perception universel propre au jeune âge. Natacha appartient bien à « cette catégorie de pitoyables pygmées aux gestes peu conscients, désordonnés, aux cerveaux encore informes » (p. 274) que sont les enfants.

Dans la perspective de « l’ère du soupçon », qui fait porter le doute sur la notion de personnage, l’auteur accorde foi aux notions de « tremblé de la mémoire » et de « tremblé de l’identité », soulignées par Philippe Lejeune. Consciente de ces dangers, la narratrice prendra toujours de la distance avec les « beaux souvenirs », soit par un commentaire lucide soit par l’ironie. Une des scènes les plus emblématiques à cet égard est celle où elle récite un poème de Marceline Desbordes-Valmore, « Mon cher petit oreiller », poème attendu chez la gentille petite fille qu’est censée être Natacha. La narratrice évoque alors « l’abject renoncement à ce que l’on se sent être » (p. 63).

Toujours au service de cette quête d’être au plus près de ce qu’elle fut, Nathalie Sarraute emploie le mode dialogique qui permet le débat intérieur tout en mettant en relief la difficulté majeure du travail de remémoration. C’est une entreprise complexe, malaisée, dont témoignent les phrases interrompues, les points de suspension, les répétitions, la juxtaposition des phrases. Cette écriture hésitante – mais très travaillée -  est une des grandes réussites de l’œuvre. Au « je » de l’enfant répond le « je » d’un alter ego qui juge, censure, oriente.

Bien loin d’une confession à la Rousseau ou de l’élévation d’une statue comme chez Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute est admirable par son refus délibéré d’étalage du moi. Avec son attention portée à l’aspect souterrain du langage, avec la description subtile d’une formation de la personnalité, l'écrivain de 82 ans qu'est Nathalie Sarraute tente de combattre l’oubli et de faire accéder au langage ce qui sans cesse se dérobe.

 

Sources :

Enfance, Nathalie Sarraute, Folio N°1684

Monique Gosselin commente Enfance de Nathalie Sarraute, Foliothèque N°57

Le Pacte autobiographique, Philippe Lejeune, Collection Poétique, Le Seuil

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Carole 02/08/2015 23:19

Vous mettez très subtilement en relation ce beau livre avec l'expérience des "Tropismes" et l'exigence de "l'ère du soupçon". Je le trouve très "woolfien" pour ma part. J'ajouterai que cette oeuvre très travaillée est aussi extrêmement accessible dans sa simplicité souveraine.

Catheau 10/08/2015 17:32

Un livre dont j'ai eu plaisir à dévoiler les arcanes aux amies de mon groupe de lecture. Mais, comme vous le dites, Carole, il n'est pas difficile à lire en dépit de ses ambitions autobiographiques très particulières.

mansfield 26/07/2015 21:01

Merci Catheau, je retiens ce titre pour la recherche de langage, j'ai toujours beaucoup de plaisir à lire des auteurs qui font ce travail en plus de celui de la narration pure. En ce moment je découvre l'écrivain américain Richard Matheson, auteur de fantastique, dont certaines nouvelles, bien que traduites, témoignent d'une vraie recherche de langage. Alors je passerai dans ce cas aussi un bon moment de lecture.

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