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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 10:03

 

 

 

Vendredi 27 mars 2015, au Théâtre de Saumur, la chanteuse Juliette chantait les chansons de son dernier album, intitulé Nour. Se souvenant de son grand-père kabyle qui a fait une belle carrière dans la police, elle a invité le public à pénétrer avec elle dans le commissariat de police dont elle est la « Patronne » (titre d’une chanson plus ancienne qu’elle offrira au public lors des rappels). Avec la complicité amusée de ses six musiciens, elle a alterné avec entrain et brio sketches et chansons, passant avec aisance de l’ironie mordante à la mélancolie la plus poignante.

Ses musiciens talentueux et polyvalents sont en effet passés maîtres sans l’art de la parodie, dessinant avec humour les silhouettes d’un Maigret à la pipe ou d’un inspecteur Gadget chapeauté. Quand le pianiste se transforme en prévenu menotté, présumé innocent, un autre se métamorphose avec un humour macabre en médecin légiste cynique. Leurs accordéon, percussions, cuivres, contrebasse, trombone et autre vibraphone accompagnent les chansons de Juliette dans des tonalités variées et toujours justes.

Et l’on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle la petite dame en noir à lunettes rondes passe d’un univers à l’autre. Elle est habile à nous fait rire avec les errances du marin Jean-Marie de Kervadec au Super U (« Jean-Marie de Kervadec »), les travestissements burlesques des princes charmants et des princesses (« Légende ») ou ses manières drolatiques de se mettre les doigts dans le nez (« Les doigts dans le nez »). Elle se risque à une grivoiserie érotique très XVIII° siècle en chantant « Les Bijoux de famille », exalte la séduction dangereuse de l’alcool avec « Le diable dans la bouteille », dit la peine d’amour avec la perte du ronflement de l’amant infidèle, tout en se délectant aussi dans la peau d’une veuve noire meurtrière (« Veuve noire ») ou dans celle d’un Satan femelle sur un air de bossa nova (« L’éternel féminin »). Elle laisse encore libre cours à son tempérament féministe avec la chanson « Belle et rebelle », véritable profession de foi, rythmée et jazzie, d’un petit bout de femme qui ne s’en laisse pas conter.

« […] Féminin pluriel

Sans peur ni reproche

Je n’suis pas de celles

Qu’on garde sous cloche

Vaut mieux et’ belle belle belle

et rebelle

Plutôt que moche moche moche

et remoche ! »

Cependant, pour ma part, ce que je préfère chez Juliette, ce sont ses chansons nostalgiques, qui associent un remarquable agencement des mots à des mélodies de sa composition, toujours subtiles. Ainsi, elle débute son spectacle avec la valse lente de la chanson « Au petit musée », dans laquelle elle ressuscite les menues choses si chères du passé.

« Une bague tordue,

Une poupée nue,

Des cheveux en tresse,

Un vieux carnet d’adresses,

Petits fonds de poche

De quand j’étais mioche […] »

Avec une infinie délicatesse elle évoque le sort des femmes battues par le biais d’une petite robe noire.

« […] Un soir de misère

D’enfer ordinaire,

De vague rupture,

De coups de ceinture,

On l’avait griffée,

Déchirée, froissée…

Et puis, peu importe,

Laissée de la sorte :

Morte. »

Pour clôturer son spectacle, Juliette a chanté « Nour » (« lumière » en arabe), qui donne son nom à son dernier opus. Ce mot est aussi la première syllabe de son propre patronyme, Noureddine. Dans cette chanson, elle discrètement mais résolument parti pour le droit de faire le choix de sa propre mort.

« […] Lors, quand vacillera cette flamme qui est moi,

Cette loupiote nue, ce petit feu de joie

A l’ombre des douleurs, et pour les faire taire,

Je veux pouvoir, moi-même, éteindre la lumière. »

Ainsi, entre sarcasme et sourire, entre cynisme et nostalgie, Juliette, la petite dame en noir, nous a montré l’étendue de son talent, tout à la fois léger et profond, simple et inventif, dans un subtil équilibre entre le noir et la lumière.

 

Juliette sur scène

(Photo My Happy Culture)

 

 

 

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Published by Catheau
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commentaires

Martine 11/04/2015 07:27

Bonjour Catheau,

C’est curieux. je ne reçois plus votre news.
Quel article très intéressant. j'aime beaucoup cette chanteuse, ses textes, sa verve et sa personnalité Elle se fait plus que rare sur le petit écran.
Bon wk
;)
.

Catheau 06/05/2015 09:03

Il est dommage qu'on ne l'entende guère ni à la radio ni à la télévision. Martine, si vous ne recevez plus ma newsletter, c'est sans doute parce que je suis passée à la nouvelle version d'OB. Peut-être faut-il vous réinscrire. Ces temps-ci, j'ai été peu présente sur la toile pour cause de voyages. A bientôt donc.

escapade40 09/04/2015 17:11

Oui une chanteuse talentueuse et avec une pointe d' excentricité comme je l'aime , merci Cathy
pour ton article sympa et bonne fin de semaine ensoleillée ! ..

Catheau 06/05/2015 09:00

J'aime beaucoup ses textes et son art de les mettre en scène.

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