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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 18:22
Le charme mystérieux du duende : Noces de sang et Suite flamenca, par le Ballet Antonio Gadès.

 

 

Hier soir, vendredi  6 mars 2015, c’est le Théâtre de Saumur tout entier qui a résonné des zapateados enfiévrés et des rauques chants andalous. Sous la direction artistique de Stella Arauzo, le Ballet Antonio Gadès y dansait Noces de sang et Suite Flamenca, deux des cinq grandes chorégraphies créées par Antonio Gadès (1936-2004). En effet, depuis la mort de ce chorégraphe et danseur inspiré, la compagnie s’attache à pérenniser et à transmettre le talent de ce payo (non gitan), qui avait pris le nom de Gadès, en hommage à Cadix, la cité andalouse, dont c’était le nom au temps des Romains.

Avec ce spectacle en deux parties, qui recèle toute l’âme de l’Espagne, les spectateurs ont pu apprécier l’exigence et le sens esthétique de celui qui disait que le flamenco, c’est « la culture du peuple, sa dignité » et qu’il ne faut surtout pas la « prostituer ». On sait que ce style si particulier, marqué par la tension, l’élégance, la rigueur et la sobriété, il le doit à Vicente Escudero, son maître, qu’il rencontra en 1955. Antonio Gadès explique ainsi comment Escudero lui enseigna notamment l’expressivité des bras levés au-dessus de la tête : « Auparavant, on ne tirait pas des bras beaucoup d’effets. On tenait les mains posées à hauteur de ceinture afin d’accorder toute l’attention aux pieds… » Cette précision du geste est essentielle dans ses chorégraphies : « Le geste flamenco de Gadès est toujours tendu par un sens profond et net. »

La première partie du spectacle est composée des six scènes de Bodas de sangre (Noces de sang, 1933), adaptées de la pièce éponyme de Federico Garcia Lorca (1896-1936), sur une musique de Emilio de Diego. Ce ballet-culte de la danse espagnole raconte en de superbes images la tragédie d’une passion amoureuse impossible, dans un village andalou marqué par la tradition. El Novio, le fiancé, y sera le rival de Leonardo. Ce dernier, marié à La Mujer, est amoureux de La Novia, la fiancée. Le soir des noces, il enlève celle-ci. Sous les yeux de la jeune fille éperdue, un duel au couteau entraînera leur mort à tous deux.

Dans les costumes de la création, aux couleurs de brun et de gris, les danseurs proposent une chorégraphie austère, très théâtralisée, dont l’intensité dramatique ne se dément pas. Quelques images me demeurent en mémoire : dans la première scène, quand la Madre, au visage sévère, habille son fils pour la noce, elle déroule en un geste ample, sa longue écharpe violette. Puis elle découvre avec terreur le couteau caché dans le vêtement noir. Dans la scène 2, la femme de Leonardo, tout en tendresse, berce son enfant dans un petit lit d’osier tout en s’affrontant violemment avec son mari, Leonardo.

Noces de sang, scène 3 (Crédit photo Giuseppe Mambretti)

Dans la scène 3, alors que la jeune fiancée a revêtu à contrecœur la blanche robe nuptiale, elle apparaît à Leonardo qu’elle aime et ils expriment la danse de leur amour secret. C’est une superbe chorégraphie, empreinte de douceur et d’élan, dans laquelle les corps s’allongent, s’agenouillent, se frôlent, tandis que les bras se font enroulements, suppliques, appels et désespoir.

Le quatrième tableau, celui des noces, rompt un temps la tension dramatique en mettant en scène dans un bel ensemble le chœur des villageois qui chantent, dansent et font de la musique. On n’oubliera pas non plus l’extraordinaire pas glissé  de la scène 5 qui mime la fuite à cheval de Leonardo et de La Novia et leur poursuite par les hommes du village.

Noces de sang, scène 6 (Crédit photo Javier del Real)

Enfin, le point d’orgue est offert avec la lutte à l’arme blanche qui se joue entre El Novio et Leonardo. Dans un ralenti impressionnant, les danseurs s’affrontent, s’évitent, esquivent les coups, tandis que brillent les lames des couteaux. Devant ce combat farouche, la salle a retenu son souffle dans un silence d’une densité extrême.

Ce ballet exprime à merveille ce que disait Pilar Lopez, celle qui forma aussi Gadès aux nombreuses formes de la danse espagnole : « Il est dans la tradition du flamenco d’exprimer le sentiment. » Nourri de la douleur et de l’ardeur à vivre d’un peuple, il est « à l’origine, l’expression d’un état d’âme ». Et c’est tout l’art d’Antonio Gadès d’avoir compris que le flamenco, tradition venue du fond des âges, est un langage véritable. Ne lui a-t-il pas redonné sa pureté primitive ? Chaque danseur exprime avec ardeur ce mariage du ciel (le haut du corps) et de la terre (les pieds). Dans Noces de sang, ce ballet d’amour et de mort, la relation de séduction, inhérente au flamenco, se calque sur les différents types de chants dans une osmose parfaite entre danseurs, chanteurs et guitaristes.

La seconde partie du spectacle, qui propose la Suite flamenca, est plus fidèle à ce que l’on connaît du flamenco. Les cinq danseurs et les sept danseuses, parmi lesquels deux solistes remarquables, s’y déploient en six séquences d’une folle virtuosité chorégraphique. Les chants populaires des buleria y alternent avec les chants plus graves et plus mélancoliques du Soleá del Guïto, sur des musiques composées par Antonio Gadès et Solera y Freire.

Sur des compás (tempo) variés, les deux chanteurs y déploient aussi toute la puissance de leurs voix tandis que se succèdent duos d’hommes, solos et scènes où hommes et femmes dansent ensemble. Là aussi les membres de la Compagnie Antonio Gadès mettent en pratique le credo du maître : virilité, sobriété, verticalité, calme et stabilité. On a dit très justement que « l’art d’Antonio Gadès, c’est ce qu’il y a entre les pas, quelque chose d’intérieur, de l’ordre de la sensation. »

Au début, deux danseurs, en pantalon noir et gilet violet, s’affrontent fièrement à coups de talons et de claquements de doigts. Duo orgueilleux que vient rompre la danse hautaine d’une soliste en robe bordeaux, au visage d’une expressivité extrême, au port de bras dynamique et aux mouvements de mains à nul autre pareils.

Vêtue d’une robe de velours bleu, on retrouvera ensuite cette danseuse pleine de passion dans un duo avec l’interprète de Leonardo, ce danseur soliste, tout de jaune vêtu, qui interprète avec flamme cette danse aussi virile que sensuelle. Ses brusques mouvements de tête, la vitesse de frappe de ses pieds, ses palmas (claquements de mains) et ses pitos (claquements de doigts), ses punteados (frappes avec la pointe des pieds), ses escobillas (coups de talon) font merveille encore dans un autre solo où il apparaît sanglé dans un pantalon gris à taille haute, qui accentue encore l’étirement du torse. Ce fougueux danseur m'a d'ailleurs fait songer à Antonio Gadès jeune.

Suite flamenca (Crédit Photo Javier del Real)

Je n’aurais garde d’oublier le très beau passage qui voit les quatre danseurs en gris, en totale harmonie masculine, laisser la place aux six danseuses, dont la chevelure au chignon noir est piquée d’une fleur rouge. Elles font mouvoir avec grâce et puissance les souples volants de leur robe grise recouverte d’un très fin châle noir, dans le cliquetis des castagnettes. Puis les hommes les rejoignent pour une danse commune, traversée de changements de rythme très maîtrisés, d’approches et de reculs, d’affrontements et d’abandons.

Le spectacle a pris fin sur une dernière danse commune, intitulée Rumba, où les hommes portent des  gilets brillants de couleurs vives, que l’on retrouve sur les volants des robes blanches des femmes. Danse colorée, énergique, où l’on voit enfin les femmes sourire, et qui illustre cette technique si particulière prônée par Antonio Gadès. Miguel Lara, soliste de la Suite flamenca, ne dit-il pas  que « pour connaître Gadès, il faut se mettre à le répéter, le travailler jusqu’au moment où on finit par comprendre son style » ?

Enfin, c’est avec une grande générosité que les danseurs ont répondu aux nombreux rappels d’un public enthousiaste, envoûté par le charme puissant d’une danse virtuose et du mystérieux duende.

 

 

http://antoniogades.valprod.fr/partenaires/

http://armorflamenco.e-monsite.com/pages/biographies-et-reflexions.html

https://www.youtube.com/watch?v=lWvM2VlRD6k

 

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Published by Catheau - dans Danse
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commentaires

Escapade40 11/03/2015 18:33

Bonjour chére Cathy , de retour avec Eklablog après une escapade ratée chez Canalblog qui n'arriva pas à me re connecter , incroyable mais vrai !! . Nouveau pseudo mais mon blog est encore en construction . Je passerai lire ton article dés que possible et ton lien est sur ma page . À très bientôt !! ..

Catheau 28/03/2015 09:02

Ton nouveau blog semble prendre un bel envol. tant mieux !

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